Très belle est La Bête

     La Bête, tome 1, Zidrou (scénario), Frank Pé (dessin). Editions Dupuis, 156 pages, 24,95 euros.

    Port d’Anvers, fin novembre 1955. Un cargo transportant – illégalement – des animaux exotiques ayant subi une avarie a perdu toute sa cargaison. Seuls quelques fauves ont survécu. Et une étrange créature, sorte de singe capturé par les indiens Chahutas en Palombie. Sauvage, il parvient à s’échapper mais manque de mourir dans les environs de Bruxelles.

    C’est là qu’il va heureusement être trouvé par un jeune garçon. Timide et harcelé par ses camarades parce qu’il serait un “fils de boche”, François Van den Bosch a pris l’habitude de recueillir dans la petite maison qu’il occupe avec sa mère, célibataire, toute une série d’animaux aussi cabossés que lui, blessés, abandonnés: un cheval alcoolique promis à l’équarissage, un dindon qui se prend pour un coq, un couple de ragondins très amoureux, une chauve-souris diurne, un petit marcassin esseulé… Et donc ce drôle d’animal au poil jaune tacheté de noir et à la queue hypertrophiée. Une arrivée qui va être aussi une nouvelle grosse source de complication pour la petite famille.

    Vous connaissez le Marsupilami ? Apparu pour la première fois, sous le trait d’André Franquin, dans Spirou et les héritiers, en 1952, il devint une figure à part entière des aventures de Spirou et Fantasio à partir du Nid des marsupilami. Et ce jusqu’à ce que son créateur laisse à d’autres sa série phare, gardant les droits de son drôle d’animal, qui va ensuite avoir sa propre série, sous le label Marsu Productions. Le rachat de cette dernière par Dupuis permet désormais des retrouvailles éditoriales.

    Cette Bête s’inscrit dans la lignée des “Spirou vu par”, collection parallèle où d’autres auteurs créent des nouvelle aventures au célèbre groom – Frank Pé et Zidrou y ont d’ailleurs déjà contribué avec La Lumière de Bornéo.  Mais ici, un peu à la manière d’Emile Bravo avec la jeunesse de Spirou, c’est une totale réinvention du personnage et de son univers. Un Marsupilami totalement inédit. Loin de l’irascible, mais plutôt comique animal avec ses “houba ! houba !”. Et très différent aussi des codes graphiques du personnage de Franquin. C’est en effet dans une veine très réaliste, parfois très sombre, que se situe ce diptyque.

    Le récit, déjà, se place dans un contexte chargé. Celui de la Belgique de l’après-guerre avec ce jeune garçon et de sa mère, stigmatisés pour cet “amour coupable” de la dernière guerre, objets des lourdes insinuations hypocrites du voisinage et de la bêtise violente des autres écoliers. Le scénario accentue cette immersion par les nombreux termes d’argot flamand ou wallon qui parsèment les dialogues et par un soin particulier apporté aux ambiances, aux décors bruxellois.

    Et, comme toujours avec les scénarios de Zidrou, l’histoire est émouvante, bouleversante, avec une vraie empathie pour ses personnages, qu’il s’agisse ici de François et de sa mère, du touchant et maladroit professeur Boniface ou de la “bête” apeurée et isolée dans ce territoire inconnu.

    Le début de l’album donne aussi le ton, avec cette entrée, très cinématographique (et très film noir), en zoom, par quatre pleines pages, sombres, depuis la vue aérienne du cargo jusqu’à la trogne du capitaine et l’évocation de ce trafic sordide d’animaux. Et ces cases, fugitives, mais marquantes, d’animaux morts…

    Spécialiste et virtuose du dessin animalier, Frank Pé peut pleinement s’exprimer ensuite dans un registre plus réjouissant, avec la description haute en couleur de la ménagerie du jeune François, donnant une vraie personnalité aux divers animaux. Avec, comme pour les personnages humains, un style réaliste très soigné traversé par des éléments plus caricaturales ou burlesques. Un effet d’étrangeté et de décalage qui participe à l’ambiance brumeuse et à la tonalité spéciale de ce récit. C’est d’ailleurs le cas également pour le “marsupilami”, crédible en animal sauvage

    Hommage réussi à la créature fétiche de Franquin et à une certaine bande dessinée franco-belge (par l’usage clin d’oeil des noms de Franquin, Tillieux ou Roba dont sont affublés certains personnages), ce premier album est aussi une belle création originale. Et l’attente est forte pour connaître la fin de cette histoire très attachante.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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