Un Train d’enfer, pourquoi la SNCF déraille

     Un Train d’enfer, Erwan Manac’h (scénario), Gwenaël Manac’h (dessin). Editions La Ville brûle, 136 pages, 18 euros.

    Comment une entreprise parmi les plus appréciées des Français a pu, en une trentaine d’année, devenir celle qui accumule le plus de motifs d’irritations ? Pourquoi un service public de transport ferroviaire, auréolé d’un passé mythique s’est-il pris pour une simili-compagnie d’aviation, se transformant en une sorte de monstre kafkaïen, aux tarifs incompréhensibles, aux relations sociales aussi fortement dégradées que l’état de son réseau et de son service, pour des “clients” traités comme jamais on n’aurait osé faire aves les “usagers” de jadis ? Une évolution appelée sans doute encore à s’accentuer avec l’ouverture à la concurrence du trafic passagers – selon l’application du dogme libéral.

    Eux-mêmes petits-fils de cheminot (même si la légende familiale du père était un peu enjolivée), Erwan Manac’h, journaliste à Politis, et son frère Gwenaël (déjà auteur de l’album La cendre et le trognon) ont mené une enquête très fouillée sur la SNCF, à travers des reportages de terrain, de multiples entretiens ou la récupération de documents confidentiels.

    Sans concessions, cette enquête pourra, bien sûr, être jugée “à charge”. Et la manière de mêler souvenirs familiaux et investigation journalistique, tout comme la mise en scène régulière des auteurs dans les pages ne facilite pas toujours la clarté du propos.

    Néanmoins, les auteurs restent bien sur leurs rails. Ils parviennent, de manière édifiante et grâce au dévoilement de certains documents confidentiels ou d’entretiens, à rappeler les choix passés – le remplacement des cadres experts par des “managers” sortis d’école de commerce à partir des années 1980, le tournant des années 2000 vers une logique purement commerciale – mais aussi les processus en cours et leurs conséquences parfois dramatiques (la SNCF aura compté autant de suicides de cheminots en 2017 que France Télécom entre 2006 et 2009, selon le syndicat Sud-Rail).

    Réorganisation autoritaire, dégradation volontaire de certains services aux “clients” – comme les guichets en gare – afin de les inciter à accompagner la “transformation numérique”, réduction d’effectifs, découragement et incompréhension d’un personnel balloté et considéré seulement comme des ressources disponibles, privatisation des infrastructures, destruction progressive du statut de cheminot. Tous les maux exacerbés d’une logique néolibérale mal digérée s’éclairent au fil de ce décryptage de la saga récente du rail.

    Le dessin, simple et fin, se permettant souvent une distanciation et un décalage en forme d’humour noir, adouci par une colorisation pastel, contrebalance un peu par sa légèreté la pesanteur du sujet.

    Alors qu’Emmanuel Macron a découvert cet été – dans le discours, pour l’instant – les mérites des petites lignes ferroviaires et des trains de nuit, ce Train d’enfer vient rappeler en quoi cette réorientation – que l’on peut penser en effet souhaitable – est incompatible avec le modèle dans lequel la SNCF s’inscrit ces dernières années. Un album d’actualité donc, et relevant à sa manière du service au public !

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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