Un Transperceneige toujours sur de bons rails

     Transperceneige Extinctions, Acte II, Jean-Marc Rochette (scénario et dessin), Matz (scénario), Isabelle Merlet (couleurs). Editions Casterman, 96 pages, 18 euros.

    L’apocalypse nucléaire, au coeur de l’Acte I, a eu lieu et le Transperceneige, “le train aux mille et un wagons” a entamé sa course. Alors que la planète se refroidit progressivement, son premier parcours vise à récupérer les “passagers” ayant obtenu leur billet, un peu partout autour du monde.

    Mais la glaciation est plus rapide que prévue, perturbant les étapes envisagées. Et lorsque celles-ci ont lieu, le personnel de Zheng, le milliardaire chinois ayant eu l’intuition de cette survie ferroviaire, doit faire face à des émeutes féroces parmi les candidats à l’embarquement. Parmi ceux-ci, le jeune Jimmy Dozier et son père tentent de rallier, avec difficulté, le point de contact, traversant des Etats-Unis retombés dans une sauvagerie totale.

    Pendant ce temps, en Amazonie, les Apocalypsters, parvenus à leurs fins – à savoir la destruction d’une grande partie de l’humanité pour “sauver Gaïa” – s’installent dans leur base souterraine, refuge prévu pour leur survie. Mais la paranoïa va vite s’emparer de ces leaders, provoquant une autre forme d’apocalypse sectaire.

    Accentuée encore avec la pandémie du Covid-19, la “chronologie des médias” s’insinue même dans les rapports entre bande dessinée et adaptations cinématographiques, ou télévisuelles ici (encore qu’avec Netflix, la frontière est floue). C’est ainsi donc que cet “Acte II” de Transperceneige Extinctions se voit réduite, en sticker en couverture, à “la BD qui a inspiré la série originale Netflix“, qui a débuté en ce mois de mai 2020.

    On peut déplorer cet abaissement publicitaire, mais en matière d’inspiration, Matz et Rochette ne déméritent en tout cas pas dans ce deuxième épisode. Le ton demeure sombre, misanthrope, actant que la “véritable nature de l’homme” est “celle d’une bête féroce et égoïste, prête à tout pour assurer sa survie“, mais aussi que le Transperceneige est le “dernier vestige de la civilisation, de ses espérances, et son dernier rempart“.

    Une fois l’hypothèse sectaire des Apocalypsters liquidée, ce balancement est particulièrement marqué ici, à la fois par la farouche détermination du jeune Jimmy et de son père – dont la déambulation fait songer à La Route de Mc Carthy – mais aussi par le projet proto-communiste de M. Zheng, avec son désir de voir la vie dans le Transperceneige géré par “la frugalité, l’égalité et l’équité” et le fait que chacun “contribue ses moyens et reçoit selon ses besoins“, pour paraphraser Marx. Mais cette utopie se confronte d’une part au scepticisme, pragmatique de la conseillère de Zheng ou, pire, à la violence brutale de Carson ou d’un policier russe, le tout préfigurant la société nettement plus autoritaire à venir.

    Cette densité du propos se traduit par un album assez bavard et plutôt statique, avec quelques rares scènes d’action – généralement un déferlement de violence primaire – le tout amplifié par le trait épais de Rochette et une mise en couleur dans des tons crépusculaires. Mais il ne faut pas voir là des critiques négatives. L’album conserve la cohérence du tome 1, poursuit sur les rails sans fin du “train aux mille wagons” et progresse avec une incontestable logique, laissant présager la jonction avec la série inaugurale. En apportant une profondeur et une approche plus réflexive encore.

    Et les cases muettes dessinant les villes du monde vides et glacées, comme autant de vestiges fantômes d’une civilisation échouée, ponctuent le récit avec une sorte de sérénité morbide. Comme une vision inversée des tableaux de montagne du Jean-Marc Rochette peintre. Comme une confrontation – ici en grande partie perdue – entre l’humanité et la nature, à l’image de la couverture de ce tome 2 avec ce Transperceneige, dans l’obscurité, semblant aller droit sur un massif montagneux. Comme, aussi, une alerte non dénuée de pessimisme sur le danger que l’irresponsabilité humaine fait peser sur son avenir.

    En cela, cette seconde “saison” du Transperceneige se montre bien à la hauteur. A l’image du train, l’histoire se poursuit sans jamais s’arrêter.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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