Un travail comme les autres et un récit électrique dans l’Amérique de la Grande dépression

    Un travail comme les autres, Alex W.Inker, d’après le roman de Virginia Reeves. Editions Sarbacane, 184 pages, 28 euros.

    Alabama, début des années 1920. Il se nomme Roscoe T. Martin, a refusé de suivre la carrière paternelle de mineur et souscrit au culte du progrès et de l’électricité. Elle se nomme Marie, fille de fermier aux pieds nus et passionnée d’oiseaux. Leur intérêt commun pour les livres les réunit vite. Mais la suite du roman n’est plus vraiment rose. Bientôt la crise va s’abattre sur les terres rurales du sud, provoquant l’exode des fermiers sur les routes américaines. La famille de Roscoe n’est pas loin de suivre la même voie, d’autant que l’électricien ne se voit, lui, pas du tout fermier. Mais il a l’idée de mettre en revanche sa vocation au service de sa cause, en piratant le réseau d’Alabama Power qui commence à s’étendre dans les champs. Grâce à la fée électricité, il peut électrifier la moissonneuse batteuse et sauver la récolte. Mais l’idée de génie va se payer par la mort d’un employé de la compagnie. Et la descente aux enfers va s’accélérer. Condamné à 20 ans de réclusion, Roscoe va faire l’apprentissage du pénitencier de Kilby. Il saura s’y faire sa place, mais en y sacrifiant un peu de son esprit. Et en ressortira définitivement meurtri, surtout par l’abandon de sa femme et une rencontre avec son fils qu’il n’aura vu grandir.

    Alex W. Inker (alias le Nordiste Alexandre Widendaële) poursuit dans sa veine singulière, apportant à chaque fois une touche très personnelle à ses adaptations littéraires. Bien plus même, comme par mimétisme, son style se fond dans l’époque du récit.

    Dans son premier album – déjà bien remarqué – Apache, le trait renvoyait à la France populaire d’entre deux-guerres. Son précédent album, Servir le peuple pastichait avec talent les récits édifiants de la Chine maoïste. Ici, dans cette transposition d’un roman de 2016 de l’Américaine Virginia Reeves, il restitue l’atmosphère des Etats-Unis des années 1920-1930 en rappelant le style des vieux strips américains, avec un trait faussement désuet, une bichromie contrastée en rouge-orangé et bleu ou l’usage de grosses trames. Mais il ne s’agit pas seulement d’un effet de style.

    Tout est mis ici à profit, dans ce long roman graphique de près de 200 pages qui happe et se dévore d’une traite, pour restituer une Amérique brutale à la Steinbeck, mais une ambiance qui fait aussi songer à la tragi-comédie des frères Coen O’Brother, mais dans un registre plus tragique, voire mélodramatique.

    Pas antipathique, mais pas franchement sympathique non plus, Roscoe incarne une figure de perdant, balloté par les événements et dont les espoirs progressivement fracassés vont conduire vers une fin inéluctable. Les raisons de la misère après les Raisins de la colère...

    Pour une telle oeuvre, il fallait un écrin à la hauteur. Les éditions Sarbacane y ont pourvu avec un album grand format aux pages reliées et à la couverture toilée.

    De quoi en faire déjà un bel album d’époque, lui aussi, et un beau travail pas comme les autres.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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