Une chasse aux sorcières de Salem aux accents contemporains

    Les filles de Salem, comment nous avons condamné nos enfants, Thomas Gilbert. Editions Dargaud, 198 pages, 22 euros.

    Abigail Hobbs, une jeune fille de 14 ans, vit avec l’insouciance de son âge dans le charmant et bucolique petit village de Salem, en Nouvelle-Angleterre, dans l’Amérique du Nord britannique du XVIIe siècle. Elle grandit dans une famille unie, avec ses nombreux amis au rythme des escapades en forêt, malgré la présence d’indiens toute proche. Mais ce bonheur apparent vire au cauchemar lorsque Peter, un camarade d’enfance pas insensible à la beauté naissante de la jeune fille, lui offre un petit âne en bois. Dans le milieu puritain de cette communauté rigoriste, cette offrande est loin de passer comme un geste innocent. Sous le poids des traditions et des croyances religieuses, Abigail quitte brutalement l’innocence de son enfance pour découvrir celui des adultes, fourbe et cruel. Des mauvaises récoltes et autres calamités, comme l’insurrection d’indiens suite au meurtre de l’un des leurs, vont exacerber les passions et les peurs les plus irrationnelles. Le jour où le révérend Samuel Parris apprend que sa fille et sa meilleure amie Abigail voient en cachette un Indien – incarnant à la fois le bon sauvage et l’étranger –, le sort en est jeté. Des bouc-émissaire sont vite trouvés. Tous ceux et surtout celles qui ne sont pas sur le droit chemin. La chasse aux sorcières a commencé.

    Les filles de Salem, comment nous avons condamné nos enfants est l’adaptation d’un fait réel survenu durant l’hiver 1891-1892 dans ce village de la Nouvelle-Angleterre, alors colonie britannique. Devenue tristement célèbre, l’affaire dite des « sorcières » de Salem connaîtra un retentissement international, et a fait l’objet de nombreuses adaptations cinématographiques et littéraires. Dix-neuf femmes et jeunes filles avaient été pendues à la suite d’un procès bâclé et inique pour des faits de sorcellerie hantant encore aujourd’hui, la mémoire collective américaine.

    Dans cette bande dessinée plutôt volumineuse (198 pages), Thomas Gilbert (Bjorn le Morphir, Oklahoma Boy…) choisit de nous placer à hauteur de l’une des protagonistes de cette terrible histoire, Abigail Williams. La tension du récit à la première personne est ainsi bien restituée à travers le regard de cette victime innocente dont le seul crime est d’avoir voulu vivre comme n’importe quelle fille de son âge. Nous assistons avec effroi à la lente décomposition de cette communauté sombrant peu à peu dans une hystérie collective, où les pires exactions (lapidations, tortures…) sont justifiées par les sermons enflammés du pasteur. Cette mise en abîme donne une puissance émotionnelle au récit renforcé par un découpage dynamique et un cadrage très serré sur les expressions des visages permettant de refléter l’éventail des sentiments. Le graphisme entre trait réaliste et naïf, pouvant paraître déroutant au début, est mis en valeur par le jeu des couleurs, entre claires et obscures.

    Cette histoire datant de plus de quatre siècles résonne aussi dans le contexte actuel de manière inquiétante. Dans un monde gagné par le retour à l’obscurantisme religieux, les nationalismes et les populismes, les sorcières sont malheureusement devenues de plus en plus nombreuses.

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    • Journaliste depuis près de 20 ans, dans différents titres de la presse locale, tombé dans la marmite des bulles, quand il était petit, en découvrant Snoopy puis les aventures d'un naufragé du A, des Tuniques bleues ou encore d'un Gentilhomme de fortune accompagné d'un célèbre révolutionnaire russe. Toujours passionné de BD, a collaboré à l'éphémère magazine BachiBouzouk, écrit un mémoire sur "L'Association" en 1999 sous la direction de Pierre Christin (IUT de journalisme de Bordeaux) puis aujourd'hui chroniqueur à Bulles Picardes.

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