Une soirée qui ne s’oubliera pas autour des Traces de la Grande Guerre

    C’est avec retard que l’on revient sur ce concert-dessiné consacré à la sortie de l’album collectif Traces de la Grande Guerre, “one-shot” ayant eu lieu mardi 9 octobre à la Maison de la culture d’Amiens. Mais le souvenir de ce happening enthousiasmant et beau en reste marquant, comme il l’est sans doute pour l’ensemble du public qui remplissait ce soir-là le grand théâtre.

    Riff Reb’s en train de finaliser son dessin

    Cinq dessinateurs, deux musiciens, un comédien et un scénariste réunis pour moment de grâce artistique entre des auteurs plutôt inspirés, la magie du dessin en train de se créer, deux musiciens – Kenny Ruby et Vadim Vernay – accompagnant avec finesse les performances, un texte profond et un comédien qui donna vraiment de sa personne, dans l’interprétation du texte et jusqu’à servir de support à un petit happening de body painting !

    Relativement récent, le concept du “concert dessiné” est généralement associé à une joyeuse soirée, souvent bien alcoolisée où les délires des dessinateurs s’ajoutent à l’ambiance débridée, rock et enfumée. Rien de tel cette fois. Le thème – l’empreinte de la Première Guerre mondiale et son cortège de morts – ainsi que le lieu (un édifice culturel inauguré par André Malraux, quand même) et l’espace de la grande scène du théâtre amenaient forcement de la solennité. Une dimension dont se sont saisis tous les acteurs de la soirée.

    Un début de dessin plutôt symbolique, voire bucolique, par Orijit Sen

    Créé pour l’occasion, le texte écrit par le scénariste amiénois Régis Hautière, donnait le rythme, à travers l’évocation successive de différents grands textes d’auteurs de l’époque, devenant une source d’inspiration pour les dessinateurs.

    Sur ce plan, l’Indien Orijit Sen s’empara d’entrée du concept pour en jouer jusqu’au bout. Dans un premier temps, il esquissa un tableau, symbolique et coloré – mais plutôt convenu – d’une femme tenant dans ses mains le globe terrestre, tandis que les explosions l’entouraient. Mais, bientôt, ces explosions et leurs retombées en vinrent à la recouvrir totalement, créant un gribouillis marron sombre d’où apparu, comme surgi de la terre un “poppy”, trace évidente… Tandis que le texte, déclamé par Guillaume Durieux reprenait des extraits du Voyage au bout de la nuit de Céline et du Feu d’Henri Barbusse.

    Le dessin d’Ergün Gündüz

    Les quatre auteurs suivants se firent plus directs avec le sujet, privilégiant cette fois le trait et le noir et blanc. Riff Reb’s décrivant la fin des combats et le retrait des soldats sous l’ombre d’une gigantesque croix, accompagné par une musique minimaliste, en phase avec la tristesse restituée par ce dessin sombre, en gris et noir.
    Edmond Baudoin, à la suite, s’installa comme à son accoutumée dans un registre plus onirique et poétique, surfant sur un bout d’A l’ouest, rien de nouveau, de Remarque, évocation forte sur les blessés et les hôpitaux militaires, appuyé par une musique métallique, gagnant en puissance tandis que le dessin prenait forme. Car, là aussi, d’un confus magma initial, surgit l’image forte de la petite silhouette d’un homme désemparé face à la masse de morts et devant une femme éplorée.
    Efa illustra lui de façon saisissante, et presque littérale, un extrait du Grand troupeau, où Jean Giono décrit de façon assez effroyable un cadavre “réanimé” par les corbeaux qui le déchiquètent. des cadavres, de cheval puis d’hommes rendus “vivants” par les corbeaux et les rats qui s’en emparent. Enfin, le Turc Ergün Gündüz eut le privilège redoutable de conclure, accompagné par le texte des Croix de bois, de Dorgelès. Il le fit de belle manière, là encore en lien avec le texte choisi, dessinant un soldat, un trou rouge à la place du coeur, le crayon encore dans la main et sa dernière lettre, tachée de sang, s’envolant au-dessus du no man’s land.

    Final de la soirée: du body painting sur le comédien Guillaume Durieux

    Fin des prestations dessinées sur une feuille, mais non pas fin du spectacle puisque chacun, ensuite, apporta sa touche sur le corps du comédien Guillaume Durieux, devenu “trace physique” et empreinte de la soirée. Une belle prestation conclue par de vibrants applaudissements et même un “rappel”… Sans doute le premier pour des dessinateurs dans l’enceinte d’une maison de la culture !

    De quoi pouvoir garder à l’esprit le dernier cartel, reprise d’une phrase de Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit : “La grande défaite, en tout, c’est d’oublier“. En l’état, on n’oubliera pas de sitôt cette soirée.

    En complément, d’autres dessinateurs et scénaristes se sont prêtés à une séance spéciale de dédicaces. Et, s’il était absent ce soir-là, Charlie Adlard avait réalisé un dessin spécialement pour la soirée, dessin original remis à l’un des spectateurs dont le billet a été tiré au sort.

    Le dessin original réalisé par Charlie Adlard
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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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