Une vraie bonne évocation de la vie de ce sale rat d’Hitler

    La véritable histoire vraie, tome 5: Hitler, Bernard Swysen (scénario), Ptiluc (dessin). Editions Dupuis, 116 pages, 20,95 euros. 

    Comment devient-on un tyran qui laisse une trace noire tragique dans l’Histoire ? C’est la question à laquelle Bernard Swysen entreprend de répondre dans sa collection La véritable histoire vraie (ex-Les méchants de l’Histoire), aux éditions Dupuis. Ont ainsi été disséqués Caligula, Dracula, Attila (et bientôt, en mai, Torquemada et Robespierre – bien que pour ce dernier, cela pourrait se discuter). Et donc, Hitler.

    Pour y répondre, Swysen remonte loin dans le passé du dictateur allemand. Avant même sa naissance, lorsque son père va adopter ce nom de “Hitler” (qui a failli être Hiedler, apprend-on). Puis l’enfance, avec un père violent, une mère protectrice mais un peu dépassée, les espoirs artistiques battus en brêche (avec son refus aux Beaux-Arts), une jeunesse semi-clochardisée avec son ami Gustl, la mobilisation durant la Première Guerre mondiale où il révèle une exaltation inquiétante. A son retour en Bavière, il plonge dans les milieux et les complots nationalistes jusqu’à son arrestation pour son putsch raté, en 1923. C’est en prison qu’il se met alors à écrire Mein Kampf, théorisant ses fixations raciales et antisémites notamment. La suite est plus connue, avec la poussée continue du parti nazi, la manière dont Von Papen et Hindenburg, en 1932, vont penser pouvoir se servir d’Hitler avant d’être dépassés. Puis ce sera le temps du basculement complet dans le totalitarisme, dès 1933, prélude à la montée vers la guerre, la shoah, l’anéantissement…

    Il ne s’agit pas de la première “biographie en bande dessinée” de Hitler (le mangaka Shigeru Mizuki, lui avait notamment consacré un ouvrage en 1972, traduit en français, chez Cornelius, en 2011). Mais sans doute la première biographie animalière. Et un traitement assuré par Ptiluc, qui a, pour sa part, déjà bien (mal)traité le personnage dans sa série Rat’s ou la Foire aux cochons. On le retrouve ici d’ailleurs assez égal à lui-même – mais habillé.
    Cette évocation de la Seconde Guerre mondiale avec des animaux fera songer, forcément, à Maus de Spiegelman ou à l’historique La Bête est morte de Calvo (dont Ptiluc reprend en clin d’oeil le graphisme de couv’). Mais pas de transposition générale comme dans ces deux illustres modèles. Ici, c’est plus la morphologie des personnages qui leur crée leur identité animale: un rat, donc, pour Hitler, un canard pour Alfred Rosenberg, un cochon pour Röhm le chef des SA, un gros chien pour Göering, un bouledogue (forcément) pour Churchill, etc.

    En revanche, cette Véritable histoire vraie partage avec Calvo un sens poussé de la satire. Et évolue tout le temps sur le fil, entre la tragédie des faits et l’humour caricatural du dessin. Vu le sujet, on imagine que l’approche a été sensible. C’est en tout cas une vraie performance dont Ptiluc se sort parfaitement bien, en distinguant notamment l’évocation des camps de concentration avec une double page aux tonalités grises, reprenant volontairement la physionomie des souris de Maus. Pour le reste, l’auteur de Pacush Blues se permet pas mal de clin d’oeil (avec les Dalton en soldats allemands de la Première Guerre ou Tintin venant récupérant le chien d’Hitler en 1917…).

    Performance narrative également, à la fois dans une description qui s’attache longuement à la jeunesse de Hitler (la moitié des cent planches se situe avant la prise de pouvoir de 1933), mais aussi dans la façon d’associer les éléments de la vie publique et politique aux anecdotes plus intimes et personnelles (la mort de la nièce d’Hitler, la tentative de suicide d’Eva Braun). Cette approche subtilement décalée se retrouve dans tout l’album, dont la narration est aussi appuyée par le regard de deux “témoins” anonymes, un professeur et son élève, tous deux juifs, que l’on va suivre des années 20, jusqu’à la chute du mur de Berlin, en 1989, moment choisi pour clore cette évocation, en guise de mise en garde et de rappel à ne pas oublier.

    Une vraie réussite. Car, comme le note judicieusement Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France, dans le dossier qui prolonge l’album : au-delà des qualités du dessin et du texte, cet album est aussi “formidablement efficace“. Efficace, dans la manière facile d’accès et très accessible avec laquelle il montre comment un petit caporal autrichien raté a pu s’y prendre pour instaurer le régime le plus terrible du XXe siècle. Voire de l’Histoire.

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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