Voyage au bout de l’enfer d’Ar-Men avec Emmanuel Lepage

    Emmanuel Lepage raconte, de façon magnifique,  l’histoire du phare breton mythique d’Ar-Men, au large de l’île de Sein, « enfer des enfers ».

    Il existe deux types de phares. Ceux du « paradis », sur terre et les « enfers », au large. C’est le cas du plus emblématique d’entre eux, celui d’Ar-Men, en mer d’Iroise, l’édifice le plus à l’ouest de la pointe du Finistère. Balayé par les vagues, frémissant dans les tempêtes.

    Sous la plume d’Emmanuel Lepage, on le retrouve, ce phare d’Ar-Men, pour un nouveau bel album édité chez Futuropolis, vibrant et porteur d’une histoire assez hallucinante. Il se découvre dans les années 60, avec l’hélitreuillage sur place d’un des gardiens, Germain… hanté par un trauma familial et maritime. A travers lui et des histoires qu’il racontait à sa fille, c’est aussi une part des légendes bretonne qui revivent, celle de l’Anjou sur son vaisseau, celle de la fabuleuse cité d’Ys. Mais dans ce récit emboîté, se révèle un autre personnage, Moïzez, orphelin qui fera partie des bâtisseurs d’Armen (qui ne prendra son tiret de séparation que dans les années 1960) et en sera le premier gardien. Un album dense et fluide, porté comme toujours par des planches superbes et fortes. Un album réussi à l’histoire étonnante. Qui donnait envie d’en parler plus longuement avec Emmanuel Lepage.
    Avant une dédicace spéciale pour Antoine Gallimard, en visite dans les locaux de Futuropolis, l’auteur du Printemps à Tchernobyl et des Voyages d’Ulysse s’est prêté volontiers à un entretien au long cours.

    « Bon, et maintenant, on le fait quand, le livre ? »

    Emmanuel Lepage, revenons sur la genèse de cet album qui, au départ, n’est pas un album…
    Au tout début, c’était en effet une proposition de participer à un film d’Herlé Jouon, pour Thalassa. Je joue un dessinateur en quête de documentation pour faire une bande dessinée sur le phare d’Ar-Men. C’était un simple artifice narratif qui permettait au réalisateur de ne pas apparaître à l’écran et de faire intervenir dans le film un certain nombre de gens : gardiens de phares, passionnés du monde des phares, des marins. Et grâce à cela, de raconter la difficulté de naviguer dans le raz de Sein. Nous sommes montés dans un vieux gréement, sur un bateau baliseur, nous avons navigué de nuit. Et, surtout, nous avons pu être hélitreuillés sur le phare d’Ar-Men. Tout aurait dû en rester là. C’était déjà une très belle expérience…

    Comment en êtes-vous arrivé à la bande dessinée ?
    Au moment de la diffusion du film, voilà un peu plus d’un an, mon éditeur, Claude Gendrot, m’a appelé pour me dire : « Bon, et maintenant, on le fait quand, le livre ? » Et ce qui était une fiction est devenue une réalité. Comme une sorte de making of du film. C’est pourquoi, une version raccourcie du film (qui évoquait aussi d’autres phares dans d’autres coins de France) est diffusée avec l’album, en DVD, avec toute la partie concernant Ar-Men.

    Ce choix de faire réellement un album, a été pris à quelle date ?
    Il y a assez peu de temps. Même pas un an. J’ai dit à Claude que je le ferai une fois terminé mon précédent livre, sorti en octobre 2016, Les Voyage d’Ulysse. Mais je ne savais pas encore, alors, si j’allais faire un reportage ou plutôt une fiction. Ce n’est que fin janvier que le format s’est imposé.

    Pourquoi ce choix, alors que vous vous êtes imposé, dernièrement avec vos voyages en Antarctique ou à Tchernobyl, qui étaient des BD-reportage. En plus, le sujet, là, était déjà tout fait?
    Oui, mais il avait quelque chose d’artificiel. Il était basé sur un postulat qui était quand même faux au départ… même si c’est devenu vrai après ! Et je n’étais pas à l’initiative du projet. Bien qu’après, bien sûr, je me le suis approprié.

    … Pour autant, La Lune est blanche, votre superbe album en Antarctique était aussi, d’une certaine manière, une intégration dans un projet déjà existant….
    Oui, mais il avait quand même plus de sens pour moi. Le voyage en Antarctique a pu se faire car j’avais monté un dossier avec mon frère et un ami journaliste afin de partir dans les terres australes. Et c’est à cette occasion-là que j’ai rencontré le directeur de l’institut polaire qui, à la sortie du Voyage aux îles de la désolation, nous a proposé de partir en Antarctique. Il y avait donc une vraie histoire au départ. Tandis que sur le projet de Herlé Jouon, au-delà de raconter comment le réalisateur me contacte, ou de raconter un tournage de film, je ne voyais pas vraiment comment faire…

    “Je ne voulais pas refaire les Belles histoires
    de l’Oncle Paul. Le vrai écueil était là, pour moi…”

    Comment vous est venue l’idée de la trame narrative de l’histoire, qui est – au vu de vos albums précédents – relativement « courte » (96 pages quand même), mais complexe et emboîtant plusieurs récits ?
    J’avais dès le départ les différents éléments : je voulais évoquer la vie d’un gardien de phare dans les années 60, car cette période me permettait d’évoquer à la fois l’automatisation des phares dans les années 1990, mais aussi la période de la guerre voire de l’entre-deux-guerres. En fonction des gardiens qui se rencontraient, un jeune gardien pouvait rencontrer un gardien qui avait connu les années 20. Et le même pouvait rencontrer ceux qui allaient fermer le phare. C’était aussi la période idéale au niveau de la documentation dont je disposais. Je me suis beaucoup basé sur un petit film qui datait de novembre 1962, ce qui m’a permis d’être fidèle à cette réalité d’époque, alors que le phare a beaucoup bougé dans son aménagement, ses peintures…
    J’avais aussi l’idée de raconter les légendes bretonnes, tout ce qui tourne autour de l’Ankou, des légendes de la mort, qui sont extrêmement présentes dans ce coin de Bretagne; et la ville d’Ys bien sûr. Et puis, surtout, je voulais parler de la construction du phare, qui est une épopée en soi. La difficulté était de voir comment relier tous ces éléments ! Et je ne voulais pas refaire les Belles histoires de l’Oncle Paul. Le vrai écueil était là, pour moi…

    (Attention “spoiler” d’un élément de l’album dans le paragraphe suivant !)
    C’est exactement le 24 janvier, alors que j’étais chez un ami poète, Yvon Le Men, qui connaît très bien l’histoire de la Bretagne, que tout s’est déclenché. C’est dans la discussion avec lui qu’est apparue l’idée de l’enfant, qui est quelqu’un à qui on raconte une histoire. Cela permettait aussi de parler indirectement les légendes de la mort, puisque l’enfant n’est que la projection du père…

    Comme on le comprend à la fin…
    Oui, le père parle à un fantôme. Cela permet de raconter ces différentes histoires. Et puis tout finit ainsi par prendre du sens. De faire le lien entre les trois personnages. Et Moïzez, Dahut la princesse d’Ys et la petite fille sont, en fait, le même personnage.
    C’est d’ailleurs étrange, à y repenser. On part sur des directions différentes et on retrouve du sens à la fin. Cette manière de travailler franchement intuitive m’est venue de mes BD-reportages. J’avais l’impression que les histoires existaient et qu’il fallait, non pas que je les invente, mais que je les trouve ! Et tous les obstacles qui se trouvaient sur le chemin de la réalisation m’indiquaient en fait une piste que je n’aurais pas prise naturellement.

    “Cet album est beaucoup plus construit, narrativement. Les autres se sont faits
    au fur et à mesure”

    Vous avez eu le même cheminement avec cet album-ci ?
    Disons que cet album est beaucoup plus construit, narrativement, dès le départ. Les autres se sont faits au fur et à mesure. En avançant. Et je ne savais pas exactement combien de pages ils feraient. En général, c’était assez exponentiel. Quand je négocie mes contrats, on part souvent sur moitié moins de pages et au final j’en fais le double ! Pour celui-là, parce qu’on avait une date butoir, il a fallu que j’écrive un scénario et un découpage relativement précis, pour savoir si je pourrai terminer à temps.

    (Attention : second spoiler !)
    Vous évoquez une piste que l’on cherche. C’est aussi au coeur de l’ouvrage, derrière la peinture…
    C’est le lecteur qui découvre cela. Et bien sûr, c’est complètement inventé. Ces quatre dernières pages sont surtout là pour faire un lien entre la bande dessinée et le film.

    Auparavant, on a droit à des séquences de bravoure assez hallucinantes sur la période de construction du phare.
    Ar-Men est connu, et réputé comme étant « l’enfer des enfers », à cause de son éloignement. Il est à 10 km de l’île de Sein, loin des côtes. Il est complètement isolé. Et sa construction est en soi incroyable. Il a été construit sur un petit bloc de rocher qui n’affleurait que de quelques centimètres en période de basse mer.

    … Et il a été construit au XIXe siècle, donc même pas avec les technologies actuelles.
    Je ne suis même pas sûr que cela aurait été plus facile avec les méthodes actuelles ! L’accostage à Ar-Men est phénoménal. On le voit notamment dans La mer et les jours de Raymond Vogel et Alain Kaminker, le frère de Simone Signoret. Ils filment à un moment donné la relève à Ar-Men. C’est hallucinant. Tout bouge dans tous les sens. C’est une prouesse à chaque fois.

    Claude Gendrot et Emmanuel Lepage, ce 16 novembre, dans les locaux de Futuropolis.

    En parlant de prouesses, graphiquement, Ar-Men en est une aussi. On ressent fort bien la force de la mer, les éléments déchaînés, mais aussi le côté mythologique du conte, la distinction entre les époques. Comment avez-vous travaillé pour obtenir ce rendu ?
    J’ai utilisé plusieurs techniques dans l’album. Le “présent” du livre – la vie dans les années 60 – c’est donc de l’aquarelle, technique que j’utilise depuis une vingtaine d’années. La partie Moïzez, c’est du lavis noir et blanc rehaussé de brou de noix relevé d’un peu d’encre terre de Sienne, mais c’est un trait qui est cerné quand même. La partie sur la ville d’Ys, c’est réalisé avec des encres de couleurs. Cela, c’était la première fois que je m’en servais. Et l’épilogue, c’est aussi du lavis, mais uniquement en noir et blanc, sans trait cerné, plus proche de la technique que j’ai utilisé pour mes albums sur Tchernobyl et les îles de la Désolation.

    Et tout ça fait en 8 mois…
    Cela s’est fait très rapidement, en effet. Nous voulions le sortir avant la fin de cette année. Il ne fallait pas qu’il y ait trop d’écart après la diffusion du film. C’était donc une sorte de pari que nous avons pris. Et au final, l’album s’est fait en 8 mois jour pour jour. J’ai eu l’idée le 24 janvier et j’ai rendu le bouquin le 24 septembre !

    … Ce qui est, aussi, un bel exploit.
    L’été a été un peu chaud pour moi ! Il fallait que je tombe une page par jour. C’était de bonnes journées ! Mais il faut voir aussi que j’ai aussi changé de façon de travailler. Quand je faisais Névé, il me fallait une semaine pour faire une page. Et je trouvais ça bien. Mais quand on passe une semaine sur une planche, si l’histoire change en cours de route, c’est lourd de refaire la page. Avec mes BD-reportage, cela a changé. Et quand, aujourd’hui, je fais une page par jour, c’est plus facile de modifier les choses. Pour Ar-Men, au début, quand je mettais deux jours pour faire une planche, cela me semblait une éternité. J’avais l’impression de perdre toute mon énergie.

    “C’est une mécanique implacable.
    Mais j’adore cet état d’hyper-sensibilité
    et d’hyper-activité, d’hyper-acuité”

    N’est-ce pas épuisant, comme rythme ?
    A vrai dire, c’est un temps que j’aime bien. Je finis souvent mes bouquins l’été, car je suis moins sollicité, les journées sont longues, je m’organise pour m’isoler. Je ne fume pas, je ne bois pas, je ne mange pas le soir, c’est un truc de moine ! Cela me fait jusqu’à 15 heures de boulot par jour, mais c’est un état où je suis complètement à mon travail, à la création, au dessin. Il faut penser vite. Il faut que les choses tombent tout de suite, avec des crayonnés très basiques. Toutes les étapes sont réduites. C’est une mécanique implacable. Mais j’adore cet état d’hyper-sensibilité et d’hyper-activité, d’hyper-acuité. Je sors de là fatigué, mais également en pleine forme, car des choses se sont passées. Bien sûr, je ne ferai pas cela toute l’année, mais j’en ai besoin. Je ne suis jamais plus heureux que lorsque je dessine ainsi. Il y a des choses qui se passent graphiquement qui me plaisent bien.

    Pourrions nous revenir, un instant sur Un printemps à Tchernobyl, que je trouve comme votre album le plus marquant, par le décalage fascinant qu’il suscite et décrit…
    De tous les livres, c’est le plus intime pour moi. C’est un voyage qui m’a énormément marqué, par ce silence des sens. Alors que je m’attendais à aller dans un endroit sinistre, de voir des monstres, de ramener quelque chose de très noir, c’est la vie qui m’a surpris là-bas. Avec ce trouble qui fait que tes sens ne te disent rien du réel. C’est le compteur Geiger que tu as en permanence qui t’en informe. Tu te drogues au compteur, tu te fais peur. Et en même temps, tout semble familier. Il y a de magnifiques forêts, sauf que tu te comportes comme si tu étais sur une autre planète, tu ne touches à rien ; C’est très troublant. Au début j’avais pensé en faire une fiction. Mais j’ai fait Le voyage aux îles de la désolation avant. Et ce voyage qui m’a donné la forme du voyage à Tchernobyl.

    Après les récits de ces voyages lointains, votre prochain projet se déroulerait de nouveau en Bretagne, c’est ça ?
    Il se trouve que j’habite en Bretagne. Quand j’étais enfant, j’habitais dans une communauté. C’est en effet un projet que je porte depuis près de vingt-cinq ans. Sans trop savoir comment le faire. Et je ne suis pas tellement plus avancé aujourd’hui sur la forme que cela pourrait prendre.

    “Ce qui m’intéresse, c’est de raconter
    Comment on vit ensemble,
    les relations humaines”

    Il s’agirait d’un récit autobiographique ?
    Il y aurait cette part-là, dans la mesure où je revisite une partie de mon passé. Mais ce qui m’intéresse avant tout, c’est plus la perspective d’un reportage historique, de raconter ce qu’étaient ces communautés d’avant 68. On a souvent l’image de la communauté hippie post-soixante-huitarde. Alors que là, c’était plutôt une communauté d’origine chrétienne. Mes parents appartenaient au mouvement la Vie nouvelle, qui se situait entre le personnalisme d’Emmanuel Mounier et le spiritualisme, ce qu’on appelait les chrétiens de gauche. Les Mauvaises gens d’Etienne Davodeau en donne un peu une idée. Mais j’ai envie aussi de pouvoir raconter des choses qui se passent aujourd’hui. Car c’est vraiment cela qui m’intéresse: cette autre façon de construire des relations humaines, des nouveaux réseaux, de concevoir le monde non plus de façon pyramidale, mais beaucoup plus horizontales, par des réseaux d’entraide. D’autant qu’en Bretagne, il y a en beaucoup.
    Donc j’aimerais que ce ne soit pas seulement nostalgique, le regard de l’enfance toujours bienveillante et empreint de nostalgie… Mais aussi de pouvoir dire comment ces gens, à cette époque-là ont essayé de changer la vie en changeant leur vie. Raconter comment cela a diffusé, avec les hésitations, les erreurs, les animosités, ces trucs qu’on essaie de gommer et qui reviennent d’une autre façon, les rapports de classes aussi. La démarche intellectuelle et philosophique et puis les choses un peu inavouables… Ce sont des aspects que l’on retrouve dans plusieurs de mes livres : l’engagement, le groupe, la communauté. Comme me dit Claude Gendrot: “Tu reviens toujours sur les mêmes thèmes, même quand tu vas dans l’Antarctique ou à Tchernobyl.” Et, effectivement, ce qui m’intéresse, c’est de raconter comment on vit ensemble, les relations humaines.
    Ceci dit, j’avoue que je me suis rarement retrouvé devant un tel flou pour faire un livre. J’en parle, donc quelque par, cela me met dos au mur…

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    • Journaliste de profession, rédacteur en chef adjoint (du Courrier picard) de fonction et amateur de bande dessinée par passion, je préfère parler ici d'albums que j'apprécie (avec éclectisme) plutôt que de ceux que je n'aime pas (et qui peuvent plaire à d'autres). Et ce en toute liberté. Cet espace est aussi l'occasion d'évoquer la vie (régionale en premier lieu) de la bande dessinée et parfois au-delà celle du graphisme, du dessin de presse ou des journaux et revues en lien avec l'un ou l'autre. Précisons que la plupart des illustrations utilisées dans ce blog ont pour copyrights leurs auteurs et éditeurs respectifs. Celles-ci visant à présenter leurs œuvres. A leur demande éventuelle, elles seront retirées.

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