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Les sombres Couleurs de l’incendie attisées par Christian de Metter

 Couleurs de l’incendie, Christian de Metter, d’après l’oeuvre de Pierre Lemaître. Editions Rue de Sèvres, 164 pages, 24 euros.

Pierre Lemaître sort, en ce mois de janvier, le troisième épisode de sa saga entamée par Au-revoir Là-haut. Et Christian de Metter sort sa version du deuxième tome, Couleurs de l’incendie, après avoir joliment adapté en bande dessinée le prix Goncourt 2013.

Ce deuxième volet reprend huit ans après le précédent. Il y avait eu les Gueules cassées, c’est le temps des esprits et des corps fracassés. Et après un récit très “masculin”, c’est une femme qui est au coeur du récit. Madeleine Péricourt, divorcée de l’odieux Aulnay-Pradelle, vient de perdre son père Marcel Péricourt. Pire encore, alors que le tout-Paris se presse à l’enterrement, son jeune fils, Paul, se défenestre.

Une envolée tragique (ci-contre), qui rappelle, graphiquement, celle de son oncle (reprise en couverture d’Au revoir là-haut). Longtemps incompris, ce drame va signer aussi le début de la déchéance pour Madeleine. Dupée par celui qui se serait bien vu en second époux, trahi par ceux qu’elle pensait être ses amis tout autant que ses employés, la mère courage va bâtir une audacieuse et machiavélique vengeance.

Avec cette deuxième adaptation, les enjeux sont moindres cette fois. Mais l’approche demeure aussi fidèle au récit et elle parvient tout aussi brillamment à conserver l’esprit du récit sans trahir la construction brillante du roman de Pierre Lemaître.

Le trait de Christian de Metter est toujours aussi fin et d’une froideur qui s’accompagne cette fois, plus encore, de couleurs sombres et d’une tonalité lugubre et glacée, à l’image de cette France de la fin des années 20 qui marche vers l’abime.

On peut donc attendre désormais sereinement l’adaptation du Miroir de nos peines.

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Un Amant qui sait se faire aimer

 L’Amant, Kan Takahama, d’après le roman de Marguerite Duras. Editions Rue de Sèvres, 152 pages, 18 euros.

Il y a un culot certain à adapter en bande dessinée Marguerite Duras – même si cet Amant a déjà donné lieu à un film pas particulièrement inoubliable. C’est ce que vient de faire la mangaka Kan Takahama.

L’histoire est connue. Dans cette autofiction, Marguerite Duras raconte son adolescence et sa première expérience sexuelle. Elle a 15 ans, vit en Indochine, avec sa mère déprimée par sa concession incultivable qui l’a ruinée, et se rêve déjà écrivain. Attendant le bac qui doit lui faire traverser le fleuve pour aller au lycée, elle croise un riche chinois. Attirance mutuelle et début d’une relation ambiguë entre l’homme et la jeune fille à l’étonnante maturité, basée à la fois sur la passion amoureuse mais aussi sur l’intérêt financier.

Avouons le, je n’ai jamais lu ce classique de la littérature moderne (prix Goncourt 1984) et n’ait pas une attirance folle pour “l’autofiction”. C’est donc en parfait ingénu que je me suis plongé dans cette adaptation de la jeune mangaka (à qui l’on doit Le goût d’Emma : Une femme dans les coulisses du plus grand guide gastronomique du monde ou la série La Lanterne de Nyx).

Séduite et emportée, pour sa part, par le roman de Duras, Kan Takahama avait été intéressée par l’attrait pour l’étranger et la possibilité laissée au lecteur d’imaginer ce qui pouvait être mis entre les mots du récit. Elle y réussit fort bien ici, dans une version “mangas”, mais présentée dans un déroulé  et suivant des codes plus proches du “roman graphique” à l’occidentale et du style de la bande dessinée franco-belge.

Les 150 pages se lisent d’une traite. Le récit est d’une grande fluidité et le trait délicat et élégant apporte une finesse supplémentaire à cette histoire d’amour et son évolution psychologique complexe. Les scènes de sexe ne sont pas éludées, mais ne sont finalement pas si centrales dans le récit. Il s’y mêle une certaine tristesse et un désenchantement renforcés par le regard mélancolique que l’autrice donne à sa Marguerite Duras. Un personnage superbement incarné, à la fois séduisant mais empreint d’une certaine distance et d’une grande volonté d’indépendance. Même réussite dans l’évocation des décors et paysages du Vietnam d’alors, restitués dans une palette de couleurs douces.

Avec un beau sens de la mise en scène, s’ouvrant et se concluant sur une note très mélancolique avec une Marguerite Duras vieillissante, cette adaptation est une vraie réussite et un bel hommage rendu à l’oeuvre de Marguerite Duras.

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L’ours qui a vu l’homme

 L’Ours est un écrivain comme les autres, Kokor, d’après le roman de William Kotzwinkle. Editions Futuropolis, 128 pages, 21 euros.

En 2016, l’extravagant écrivain américain William Kotzwinkle (auteur notamment d’une novelisation d’E.T.) obtenait un certain succès avec son roman L’ours est un écrivain comme les autres. Et parmi ses lecteurs s’est trouvé un certain Alain Kokor. Aujourd’hui, L’auteur havrais s’empare donc, pour sa première adaptation littéraire, des aventures de ce plantigrade romancier ; un personnage qui s’insère bien dans son propre univers poétique et doucement loufoque, plein de supplément d’âme ou de vers à pied.

Tout débute pourtant de manière presque réaliste dans ce récit, lorsque l’écrivain Arthur Bramhall, qui s’était isolé dans un coin perdu du Maine pour écrire, voit son roman – compilation laborieuse de grands succès littéraire – détruit par un incendie. Dépassant la dépression, Bramhall se remet à l’écriture avec acharnement. Et il rédige alors son chef d’oeuvre, Désir et Destinée. Pour ne pas revivre le traumatisme précédent, il prend la précaution d’enterrer son oeuvre au pied d’un arbre, au fond de la forêt. Loin des hommes et de leurs dangers… mais sous le regard interloqué d’un ours qui, avec sa logique primaire et animale, voit dans ces feuillets une perspective d’argent qui pourrait lui permettre d’acheter plein de miel. Et bientôt, après plusieurs péripéties qui vont l’amener jusqu’à New York, il parviendra tout naturellement à vendre le livre à un éditeur, à devenir un auteur de best-sellers courtisé sous le nom d’emprunt de Dan Flakes et même à connaître l’amour dans les bras d’une séduisante journaliste. Sans rien perdre de son animalité première.

Dans ce qui est avant tout une bonne satire du monde éditorial, le grand défi est bien sûr de rendre crédible cette transformation d’un ours – un vrai ours brun, tout en poils et en rondeur – en romancier à succès. Et cela donc sans rien masquer de la réalité animale de l’ours. Ici, cette transition s’opère par le biais de pictogrammes qui expriment, avec une grande lisibilité, la pensée sommaire du personnage. Ensuite, il en va comme de beaucoup d’oeuvres fantastiques ou absurdes: il suffit d’y croire ou de le vouloir, comme le petit monde littéraire new yorkais ne va pas s’attacher à l’apparence ou à la personnalité de l’auteur à partir du moment où son oeuvre apparaît intéressante et, surtout, susceptible d’être source de bénéfices !
Face à cela, avec sa candeur, l’ours fait figure de candide et de révélateur de la société humaine. L’animal s’humanise, sans perdre un certain bon sens, et où l’homme s’isole et s’animalise.

Le style de Kokor se prête bien à cette critique doucement ironique du monde littéraire, avec son trait simple, cette capacité à susciter l’expressivité à partir d’un rien, le tout restitué dans une bichromie rouge-orangée qui donne un ton original et une touche d’étrangeté supplémentaire à cette drôle de fable.

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Pour les Classiques, on attend Patrique

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

Les classiques de Patrique, Delphine Panique. Editions Gallimard bande dessinée, 112 pages, 20 euros.

Patrique est une motte de sable d’un désert aride qui a pris conscience et s’est éveillé à la littérature lorsqu’y tombèrent des tablettes d’argile contant l’épopée de Gilgamesh, un des tous premiers récits de l’humanité.

Depuis lors, devenu “conseiller littéraire”, il se propose de nous éclairer sur les grands classiques de la littérature mondiale. De Madame Bovary aux polars d’Agatha Christie, de l’Iliade d’Homère à Crime et Châtiment de Dostoïevski ou encore l’Amant de Marguerite Duras, huit oeuvres sont ainsi expliquées, faisant le lien entre le récit et son auteur, le contexte historique ou leur place dans la littérature mondiale.
Ainsi, comme nous en incite la quatrième de couverture, il sera possible de savoir “comment Zeus a spoilé le récit de la Guerre de Troie“, “quel personnage a la mort la plus nulle” ou pourquoi Madame Bovary est une “no life”…

Avec un humour décalé et un trait enfantin (rehaussé de couleurs douces), Delphine Panique associe plutôt bien pédagogie et approche ludique. De quoi en savoir plus sur ces “classiques” dont l’autrice donne ainsi l’envie de s’y plonger ou de s’y replonger.

Toutes prépubliées dans la revue Topo, ces Chroniques décalées à destination des adolescents pourront être, comme souvent, bien sûr appréciées aussi par leurs parents. Mais, de même que dans la revue, elles gagnent à être lues séparément, afin d’en apprécier plus particulièrement la saveur et d’éviter l’overdose de culture classique.

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Les Trois Mousquetaires revisités sous l’oeil de Milady

Milady ou le mystère des mousquetaires, Sylvain Venayre (scénario), Frédéric Bihel (dessin). Editions Futuropolis, 120 pages, 20 euros.

Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas, tout le monde connaît, plus ou moins. Avec d’Artagnan, le jeune et fougueux monté de son Béarn natal pour intégrer le prestigieux régiment des mousquetaires du roi, sa rencontre et son amitié avec Athos, Porthos, Aramis, son intervention pour sauver la reine et ses ferrets du complot machiavélique ourdi par le Cardinal de Richelieu et son sulfureux agent Milady, sa participation au siège de La Rochelle, sa tentative d’empêcher l’assassinat du Duc de Buckingham… Mais si cette version, présentée par Dumas comme le “mémoire du comte de la Fère”, c’est-à-dire Athos était biaisée, tronquée et travestie au seul profit de son auteur. Et injustement à charge contre Milady, qui n’était autre qu’Anne de Breuil, son ex-femme, devenue Milady de Winter après qu’il a essayé de la tuer ?

C’est l’idée développée ici par Sylvain Venayre, spécialiste de l’histoire culturelle du XIXe siècle (et par ailleurs directeur de la collection l’Histoire dessinée de la France). Il s’en explique dans une longue introduction, mise en perspective érudite indispensable avant la lecture des planches, puis complète son argumentation par une postface revenant sur différents points mis en avant par son récit de l’intrigue.

Avec l’aide du dessinateur Frédéric Bihel, il propose en effet, une relecture des aventures des Trois Mousquetaires racontées du point de vue de Milady. On la découvre donc répudiée violemment par le comte de la Fère, qui découvre stupéfait, sa flétrissure à l’épaule. Devenue Milady de Winter, elle croise d’Artagnan à Meung-sur-Loire, qui est fasciné par sa beauté et n’aura de cesse de la séduire. Milady devra aussi faire face aux assauts du cardinal de Richelieu et du frère de son défunt mari. Et, tout comme sa servante, séduite et délaissée aussi par d’Artagnan, elle va s’efforcer de maîtriser son destin.

Replaçant Milady au centre de l’histoire, Sylvain Venayre entend démontrer que c’était bien là l’intention d’Alexandre Dumas, mais que celui-ci n’a pu aller à l’encontre du conformisme de son époque. L’argumentation se discutera donc entre spécialistes de l’oeuvre d’Alexandre Dumas. Et l’on appréciera d’autant mieux cette version du roman que l’on aura eu à l’esprit la version “classique” de l’histoire. Mais, à l’inverse, cette lecture peut aussi donner envie de se (re)plonger dans Dumas.

Et le dessin de Frédéric Bihel, crayonné réalisé rehaussé au lavis estompé, est plutôt de belle facture. Classique, mais avec un aspect sépia qui fait très couleur d’époque. Celle du XVIIe siècle comme celle du XIXe d’Alexandre Dumas. Au final, une amusante hypothèse d’historiographie littéraire plutôt joliment illustrée par un récit d’aventures bien mené.

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Voyage dans l’Allemagne nazie, à la naissance d’un totalitarisme

La tragédie brune, Thomas Cadène (scénario), Christophe Gaultier (dessin). Editions Les Arènes, 130 pages, 20 euros.

Ancien combattant de 14-18, cousin du futur maréchal Leclerc, Xavier de Hauteclocque est journaliste à l’hebdomadaire Gringoire, à l’automne 1933, lorsqu’il est envoyé en Allemagne pour raconter, en toute liberté, “ce que les autres journaux ne racontent pas”. Bon connaisseur du pays, où il a déjà signé plusieurs reportage depuis le début des années 30, il découvre, stupéfait, l’évolution du pays de Goethe en passe de devenir celui d’Hitler: les mendiants raflés dans les rues, les prostituées envoyées en rééducation à la campagne, la violence brutale des “chemises brunes” nazies dans les rues, la montée du bellicisme et l’antisémitisme qui ne se cachent plus. Grace à ces contacts, il parvient même à voir le camp de Dachau, où sont déjà enfermés les socialistes, les communistes, les prêtres catholiques réfractaires à l’ordre nouveau et tous ceux qui ne partagent pas l’enthousiasme pour la nouvelle Allemagne.
De cette plongée dans un régime totalitaire en train de pleinement s’affirmer, Hauteclocque va faire un livre, en 1934, La Tragédie brune. Un an après, suite à un nouveau reportage en Allemagne, le journaliste meurt, manifestement empoisonné par les nazis.

C’est ce récit prémonitoire, réédité, en version numérique par Les Arènes que Thomas Cadène et Christophe Gaultier ont adapté en bande dessinée. Dans un style semi-réaliste et une ligne claire un peu assombrie par le propos. Mettant en scène le journaliste, l’album reprend assez fidèlement la narration et la structure du livre (dont la première partie est aussi republié en annexe). Tout l’intérêt est de découvrir, en même temps qu’Hauteclocque la transformation progressive de l’Allemagne. Sans approche idéologique surplombante, mais avec la force du reportage et de l’accumulation de “petits faits”. Avec ce digne héritier d’Albert Londres, c’est un bel hommage qui est rendu au travail journalistique. C’est aussi une effrayante immersion dans un régime totalitaire en train de naître qui est proposée. Une naissance d’autant plus effrayante qu’elle se construit progressivement et que le dessin, par sa simplicité, permet d’en saisir toute l’implacable logique.

Si l’Histoire ne se répète pas, il n’est pas inutile de la connaître, à l’heure ou les nationalismes se font de nouveau entendre de plus en plus fort un peu partout en Europe. Cette initiative des Arènes permet d’y contribuer.

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Au nom du père

Profession du père, Sébastien Gnaedig d’après le roman de Sorj Chalandon. Editions Futuropolis,

Futuropolis poursuit le filon de l’adaptation des romans de Sorj Chalandon. Toujours plus dans la veine du récit autobiographique. Après Mon traître et l’évocation d’une amitié trahie entre en jeune français idéaliste et un militant de l’IRA, c’est d’une autre forme de trahison – encore plus forte et profonde – qu’il est question ici : celle d’un père vis-à-vis de son fils.

Un père tyrannique, qui fait régner avec violence son ordre dément sur l’univers familial, sur sa femme et sur son fils unique, Emile. Mais aussi un père qui se révèle vite, dans ce Lyon du début des années 60, comme paranoïaque et passablement mythomane…
Le jour où, à l’école, Emile doit remplir un formulaire demandant “la profession du père”, celui-ci lâche qu’il est espion. Un peu plus tard, après avoir enfermé sa femme sur le pallier parce qu’était allé à un concert des Compagnons de la chanson, il révèle à son fils qu’il avait été à l’origine du groupe mais qu’étant trop fort, il était parti pour les laisser exister. Plus jeune, ce père aurait aussi inspiré au général de Gaulle son ouvrage sur le rôle des blindés dans la guerre, aurait été joueur de foot professionnel. Puis il y avait aussi “Ted”, l’ami américain, garde du corps de J.F. Kennedy, agent de la CIA et parrain présumé d’Emile…. Au soir du “putsch des généraux”, le 23 avril 1961, ce père se révèle anti-gaulliste et incite son fils à aller écrire sur les murs les noms des généraux proscrits. A partir de là, les confidences vont s’enrichir de véritables “missions”, avant qu’Emile ne développe à son tour son délire complotiste avec un copain de collège, au risque de se perdre à son tour dans l’organisation d’un vrai complot contre de Gaulle !
Et cette relation  toxique et aimante malgré tout entre le fils et le père va se poursuivre au fil des ans et de la progression de la maladie paternelle, de plus en plus envahissante.

Le journaliste et écrivain Sorj Chalandon avait décrit, en 2015, cette enfance traumatisante, à travers son alter-ego, Emile, enfant battu devenu “restaurateur de tableaux malades”. Un récit dont on s’interrogera donc sur la part d’autobiographie qu’il recèle. Ou pas d’ailleurs, car c’est finalement moins le destin personnel de l’auteur qui importe que cette description fine et puissante de l’emprise d’un malade sur sa famille, entre un fils devenu complice passif et une épouse effacée et se refusant à voir l’ampleur du désastre.
Ici, le dessin simple de Sébastien Gnaedig trouve le ton juste pour cette retranscription sous forme de roman graphique, dans un noir et blanc grisâtre restituant l’ambiance rétro de l’époque.
Celui qui est également éditeur chez Futuropolis parvient à décrire avec pudeur et une forme de légèreté grave cette dérive familiale. Chaque chapitre apporte ainsi une touche nouvelle au portrait, décrivant avec finesse une dérive qui aboutira – comme on pouvait le pressentir dès le début – à la folie avérée. Mais une révélation nullement libératrice pour Emile, qui devra toujours se coltiner ce passé pesant. Un poids et une ambiguïté qui sont fort bien révélés ici.

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Double jeu dans le Belfast de la guerre

Mon traître, Pierre Alary, d’après le roman de Sorj Chalandon. Editions Rue de Sèvres, 144 pages, 20 euros.

Le salaud, c’est parfois un gars formidable qui renonce.” Cette phrase, Sorj Chalandon l’a probablement comprise des années après l’avoir entendue. Il rencontre Denis Donaldson à la fin des années 70 dans les toilettes d’un pub de Belfast. Dehors, la guerre civile entre protestants et catholiques fait rage. Donaldson est un activiste de l’armée républicaine irlandaise (IRA), Chalandon un journaliste de Libération.

Dans l’album de Pierre Alary, Denis est Tyrone, Sorj est Antoine, un jeune luthier parisien en quête de sens. Les deux se lient d’amitié, soudés par une réalité noire comme la tourbe, amère comme une gorgée de Guinness. Denis est exemplaire par la force de ses convictions, la noblesse de sa cause, la légitimité de son combat. Un père spirituel. Un traître aussi.
Donaldson, alias Tyrone Meehan, a servi d’informateur aux Anglais pendant plus de deux décennies.

On imagine alors le suspense, la pression du double jeu, la crainte permanente d’être démasqué… Mais Mon traître n’est pas bâti sur le secret. Il n’y a pas de suspense (enfin peu). Juste des hommes et des femmes, confrontés à la nécessité de résister. Jusqu’à quel point? C’est toute la question. D’arrestations en représailles, d’obsèques en interrogatoires, chaque camp compte ses morts. Comme les années passent, la guerre use les âmes. En silence, certains héros autrefois acclamés par les leurs renoncent et deviennent des salauds…

Cette histoire vraie a valu à Sorj Chalandon un beau succès de librairie, une adaptation théâtrale et désormais une déclinaison en bande dessinée, sous le crayon de Pierre Alary, à qui l’on doit notamment le très beau Moby Dick sorti en 2014. Cet album, à nouveau,montre sa grande capacité à se glisser dans les pas d’un auteur. Les regards, les couleurs, les silences… tout est là pour exprimer l’amour et la douleur, celle d’une amitié trahie.

Mon traître est enfin une formidable occasion pour la génération Ryanair de mesurer que l’Irlande n’a pas toujours été un parfait décor de carte postale (ou un paradis fiscal pour multinationales), et que les cicatrices de ce conflit ne sont pas toutes refermées.

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En attendant Bojangles, l’amour à la folie

En attendant Bojangles, Ingrid Chabbert et Carole Maurel, d’après un roman d’Olivier Bourdeaut, Edition Steinkis, 104 pages, 18 euros.

Sous le regard émerveillé d’un petit garçon, une vie de famille peu ordinaire se déroule comme un conte de fée. Ses parents, bourgeois excentriques menant la vie de bohème, aiment danser toute la nuit sur Mr Bojangles, une chanson de Nina Simone, tout en buvant des cocktails, faire la fête avec des amis dans leur bel appartement parisien et imposent l’école buissonnière à leur fils pour vivre dans une liberté absolue. Toujours accompagnés de leur animal domestique, un drôle de volatile au plumage exotique baptisé Mademoiselle Superfétatoire, ils transforment leur vie en une fête sans fin.

Personnage central, la mère aussi belle qu’extravertie, changeant de prénoms comme de robes, dirige son petit monde à la baguette comme au bal. Dans le tourbillon de la vie. Malheureusement ce bonheur et cette liberté apparents vont être progressivement fissurés. La chanson de jazz devient alors un morceau de blues mélancolique et tragique.

En attendant Mr Bojangles est une adaptation en bande dessinée du roman d’Olivier Bourdeaut, dressant le portrait de cette famille fantasque où tout – le meilleur comme le pire – peut arriver. Respectivement au scénario et au dessin, Ingrid Chabbert, auteur de livres pour la jeunesse, et Carole Maurel, passée par le cinéma d’animation, se retrouvent après un roman graphique commun Ecumes.

Avec leurs dialogues et un dessin réaliste, elles restituent la poésie et la musicalité de cette histoire sensible et délicate vue à travers les yeux d’un petit garçon. Avec leurs robes cintrées et ondulantes et costumes en tweed, les personnages ressemblent à des zazous de la France d’après-guerre, tout droit sortis d’un roman de Boris Vian. Une ressemblance loin d’être fortuite. Comme dans son œuvre majeure, l’Ecume des jours, un mal profond va tisser sa toile, inexorablement. La fable douce et amère prend alors un tournant nettement plus tragique où le rêve est progressivement rattrapé par la réalité.

Cette adaptation graphique est particulièrement réussie et a été saluée par l’auteur lui-même dans sa préface. Ingrid Chabbert et Carole Maurel ont su capter l’atmosphère délicieusement surannée dégagée par cette histoire profondément émouvante. Si la fin cousue de fil blanc pourra en décevoir certains ; En attendant Bojangles est un très beau conte moderne qui interroge sur l’amour à la folie ou la folie de l’amour.

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Ferrandez – Camus : même Combat !

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

Le Premier homme, d‘après l’œuvre d’Albert Camus, Jacques Ferrandez. Edition Gallimard Jeunesse, 184 pages, 24,50 euros.

« J’ai quarante ans. L’homme enterré sous cette dalle et qui a été mon père est plus jeune que moi », soliloque Jacques Cormery, voyant pour la première fois la sépulture de son père qu’il n’a pas connu, dont la vie a été fauchée à 29 ans sur le front de la Marne en 1914. Plus de quarante après, ce Pied-noir d’Alger, devenu un écrivain célèbre dans la France des années 50, se met à la recherche de cette figure paternelle dont il ne sait pas grand-chose excepté par les témoignages de sa famille et des proches.
A travers cette quête initiatique sur ce « premier homme », Jacques Cormery (double fictif d’Albert Camus, l’écrivain prix Nobel de littérature et ancien journaliste chez Combat), questionne ses origines et son appartenance à un pays déchiré par une guerre qui pendant longtemps ne portera pas ce nom. Un destin tragique de tout un peuple se disputant la même terre, emporté dans les tourments de l’histoire et vers l’exil.

C’était un véritable défi que d’adapter en bande dessinée Le premier homme, le dernier roman inachevé d’Albert Camus, décédé dans un tragique accident de voiture le 4 janvier 1960. Ce manuscrit de 144 pages rempli d’annotations avait été retrouvé dans sa voiture et il a fallu attendre trente-quatre ans pour que le livre soit publié sous son titre originel par la fille de l’auteur, Catherine Camus.

Qui de mieux que le dessinateur niçois, né à Alger, Jacques Ferrandez (Carnets d’Orient, L’eau des collines, L’Outremangeur...) pour retranscrire graphiquement ce roman auto-biographique à tiroirs faisant des allers-retours entre le passé et le présent, entre l’Algérie et la France, deux pays à la fois distants et proches, sur les deux rives de la Méditerranée.
L’auteur, qui est né comme Camus dans le quartier Belcourt à Alger et reste profondément attaché à la terre de ses aïeuls, avait déjà adapté deux de ses œuvres L’Hôte et L’Etranger. Cette fois, il s’attaque à ce monument de la littérature française qui selon les propres mots de l’écrivain devait être son « Guerre et Paix » sur l’Algérie. Une phrase qui résonne dans le travail de Jacques Ferrandez, qui depuis plus de trente ans esquisse de son trait fin les rapports tumultueux entre la France et l’Algérie, notamment à travers sa saga culte Carnets d’orient.

Sous la plume de Ferrandez, la sensibilité du roman est parfaitement retranscrite. Il sait aussi mieux que personne dessiner ces paysages de son pays natal dont le soleil, la campagne aride et les villes blanches sont renforcés par des couleurs vives et aplats d’aquarelle débordant des cases. Suivant fidèlement récit le roman, il revient sur les différentes étapes de la vie de l’auteur, découpées en chapitres, faisant des digressions chronologiques. On découvre Cormery-Camus enfant puis jeune étudiant ensuite écrivain célèbre.
Les souvenirs d’une enfance heureuse malgré la dureté de la vie sont autant de madeleines de Proust : les baignades au soleil avec ses copains de toutes confessions, sa rencontre décisive avec son maître d’école qui le premier l’ouvrira au monde, les parties de chasse avec son oncle dans le maquis et la vie de sa petite tribu familiale dominée par le figure écrasante de la grand-mère espagnole, dure et autoritaire. Les passages sur sa mère, douce et aimante, n’ayant pas le droit de se remarier après la mort de son mari et victime du poids des traditions, sont particulièrement poignants. Les événements de la guerre d’Algérie sont évoqués à travers les yeux de sa mère devenue âgée, ne comprenant plus ce qui est en train de se jouer dans ce pays, lui ayant tant donné.
Avec cette adaptation parfaitement maîtrisée, Jacques Ferrandez réussit un coup de maître et signe là peut-être son œuvre la plus personnelle.