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Masbou, roi des histoires du Baron de Munchhausen

Le Baron, Jean-Luc Masbou. Editions Delcourt, 72 pages, 23 euros.

Le baron Karl Friedrich Hieronymus Freiherr von Münchhausen naquit en 1720 dans le château de Bodenwerder, près d’Hanovre. Aristocrate de petite noblesse, après une carrière de capitaine de cavalerie voire  de mercenaire émérite, notamment dans l’armée russe, il revint finir sa vie en paisible propriétaire terrien dans sa province. Et de cette vie aventureuse, il fit une légende, en contant ses exploits, donnant à une simple partie de chasse ou de pêche des dimensions homériques et des récits fabuleux où on le retrouve volant sur un boulet lors d’une bataille contre les Turcs, s’extirpant d’un puits en se tirant lui-même par les cheveux, allant jusque dans la Lune ou séduisant Vénus.

On le retrouve ici, vieillissant mais toujours alerte, alors qu’il a promis à son épouse de ne plus jamais raconter ses histoires lors d’interminables soirées à la taverne de son village. Mais voilà qu’un colporteur arrive porteur d’une étonnante nouvelle: un livre a été publié réunissant les aventures fabuleuses du Baron.

Honorés et surpris, les villageois vont alors tenter de convaincre leur Baron a revenir, au moins pour cet invité, à l’auberge. Une tâche difficile mais qui sera aussi l’occasion de réentendre certaines histoires.

Plus encore qu’un Cyrano de Bergerac d’Outre-Rhin, le Baron de Münchhausen est l’exemple même de l’affabulateur, génial menteur à la faconde incomparable.  Et Jean-Luc Masbou était tout indiqué pour mettre ainsi en scène une telle figure, lui qui dans sa magnifique série “Grand siècle” De Capes et de Crocs avait aussi envoyé ses héros animalier dans la Lune. Il réussit cette fois à bien saisir ce drôle d’animal de Munchhausen. Avec toute la fantaisie voulue, non sans tendresse… et une certaine malice, avec le petit jeu poursuivi durant tout l’album autour de la fameuse scène du Baron chevauchant un boulet de canon, que ce dernier ne cesse de démentir avant de raconter, à la fin, la vraie histoire… De quoi donner tout son sens à la superbe couverture de l’album et son évocation nuageuse et fugitive de l’anecdote.

Inventeur, à sa manière, du “livre dont vous êtes le héros”, le personnage se raconte, d’une anecdote à l’autre, toutes puisées dans l’ouvrage effectivement écrit par Rudolph Raspe en 1785. Et le livre parvient fort bien à restituer l’enchantement des histoires, par un style graphique, une mise en scène, une technique (aquarelle, sanguines…), un habillage des pages et même des typographies différentes, selon les récits. Parmi les plus spectaculaires et réussies: les planches avec leur frise pastichant les peintures d’Ivan Bilibine pour les aventures russes du Baron; technique qu’avait utilisé Riff Reb’s dans cet autre grand livres de contes Qu’ils y restent).

S’il s’agit d’un exercice de (haut) style, l’intérêt de ce Baron est aussi de mettre le personnage en face de sa propre histoire, au soir de sa vie. A la fois pleinement dans son personnage illustre et un peu pathétique parfois, confronté par le livre qu’il découvre avec sa propre destinée de héros de papier effaçant sa vie de conteur, faisant songer au traitement que lui avait fait subir Terry Gilliam sans son évocation filmée.

Ajoutons, pour conclure que cet album, avec son dos toilé et son grand format, est aussi un très bel objet-livre et un beau livres d’histoires pour une fin d’année.

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Leconte est bon avec ses deux passantes dans une nuit de couvre-feu

Deux passantes dans la nuit, tome 1: Arlette, Patrice Leconte et Jérôme Tonnerre (scénario), Alexandre Coutelis (dessin). Editions Grand Angle, 72 pages, 16,90 euros

Un soir d’hiver, dans le Paris occupé de la Seconde Guerre mondiale. Deux femmes qui se croisent et vont faire un bout de chemin ensemble, sans encore livrer tous leurs secrets. La première, Arlette, sort de prison, surprise que son ami Félix – à cause de qui elle s’est retrouvée à l’ombre – ne soit pas là pour l’attendre – elle le retrouvera, amère, dans une situation bien compromettante. La seconde, Anna, est magicienne dans un cabaret, brutalement congédiée car “balancée”, elle la réfugiée juive polonaise.

Par hasard et contrainte, les deux jeunes femmes très différentes vont traverser la nuit ensemble, et faire des rencontres plus ou moins troubles.

Une nuit de couvre-feu à Paris. L’actualité récente amène un contrepoint ironique à cette traversée de Paris revisitée sous le mode féminin. L’histoire n’a cependant rien à voir avec le célèbre film de Claude Autant-Lara avec Jean Gabin et Bourvil, même si ce sont deux hommes de cinéma qui sont aux manettes, le cinéaste Patrice Leconte – qui renoue avec la bande dessinée, lui qui commença à griffonner dans Pilote, et le scénariste Jérôme Tonnerre. Et même si elle compte aussi une scène haute en couleur dans un bar.

Ici, pas de bons mots à la Audiard et, finalement, peu de dialogues. C’est un récit d’atmosphère qui commence à se déployer, dans un Paris en grande partie désert sous le couvre-feu mais traversé d’ombres.

Chaque étape d’Arlette et Adèle permet, sans trop s’appesantir, d’étayer le contexte de l’occupation mais dans une ambiance presque onirique parfois. Le dessin d’Al Coutelis, avec un trait réaliste léger, un peu “prattien”, et la mise en couleurs avec ses effets de contraste, créent une atmosphère forte et un peu étrange de ce Paris des années 40. Parfaite et belle illustration de la description qu’en donne Patrick Modiano dans ce paragraphe, judicieusement placé en exergue: “… Dans ce Paris de mauvais rêve, où l’on risquait d’être victime d’une dénonciation et d’une rafle à la sortie d’une station de métro, des rencontres hasardeuses se faisaient entre des personnes qui ne se seraient jamais croisées en temps de paix, des amours précaires naissaient à l’ombre du couvre-feu sans que l’on soit sûr de se retrouver les jours suivants.”

Parvenus à mi-parcours, cette première partie donne en tout cas envie d’aller jusqu’au bout de cette nuit avec ces deux passantes. 

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Malgré tout, l’amour à contretemps

 Malgré tout, Jordi Lafebre. Editions Dargaud, 152 pages, 22,50 euros.

Arrivés tous deux à la soixantaine, un homme et une femme se retrouvent. Enfin. Peut être pour concrétiser une relation sentimentale platonique qui les unit depuis leur jeunesse.

L’homme, c’est Zeno. Toujours célibataire. Esprit voyageur, revenu d’une vie de marin bourlinguant sur toutes les mers (tout en ayant pris le temps de valider une thèse de physique quantique sur une inversion possible du temps). La femme, c’est Ana, qui vient d’achever son dernier mandat de maire de la ville et qui, à l’inverse à fait le choix de la stabilité et d’une certaine responsabilité, mariée et maman, même si elle a dû délaisser un peu son rôle de mère au profit de son poste d’élue. Loin des yeux, mais pas du coeur, ils n’ont cessé d’entretenir des liens, épistolaires le plus souvent.

Le principe du récit à rebours a déjà donné lieu a des oeuvres marquantes, comme au cinéma Memento de Christopher Nolan ou Irréversible de Gaspar Noë. Le Catalan Jordi Lafebre se sert à son tour du principe pour conter une belle et longue histoire d’amour qui commence par la fin. Mais un récit qui pourrait être aussi le début d’une autre histoire, dont les divers sous entendus vont s’éclaircir progressivement, au fil des vingt chapitres de ce copieux album, comme autant d’étapes dans la relation entre Ana et Zeno.

Le procédé est incontestablement accrocheur. Et il faut se faire violence pour ne pas céder à la tentation d’aller remonter directement à la source de l’intrigue (l’avantage, par rapport au cinéma étant qu’une fois parvenu au terme de l’histoire, il est quand même possible de se refaire les chapitres dans l’ordre chronologique !). Sauf que c’est bien dans la juxtaposition progressive des divers éléments du puzzle que se situe l’intérêt de cet album – l’origine tant attendu de ce grand amour s’avérant, lui, pour sa part, un peu déceptif, comme souvent lorsque les attentes suscités par le récit ont été élevées.

Mais l’autre plaisir de ce premier album comme auteur complet de Jordi Lafebre est visuel. Comme dans sa serie à succès avec Zidrou, Les Beaux étés, le dessin est fin, délicat et bienveillant et ces personnages, au premier rang desquels ses deux héros sont pétillants de vie et emplis de tendresse. Difficile de ne pas tomber sous le charme.

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Octofight comme des champions

 Octofight, tome 2: De rides et de fureur, Nicolas Juncker (scénario), Chico Pacheco (dessin). Editions Glénat, 128 pages, 12,90 euros.

De rides et de fureur, donc, mais aussi Fast and Furious, ce deuxième tome de la nouvelle trilogie gériatrico-futuriste de Nicolas Juncker et Chico Pacheco ! Au-delà du format, la série a repris aussi au manga son rythme de parution rapide. Deux mois à peine après le premier épisode, voici le second qui déboule. Dans un registre toujours aussi effréné.

Promis à l’euthanasie obligatoire pour avoir été contrôlé positif à la nicotine, Stéphane Legoadec et son épouse Nadège, tous deux octogénaires mais encore bien vifs, ont désormais pris leurs marques chez les Néo-Ruraux. Contraint de combattre pour le chef de gang Raymond, afin que sa femme puisse être soignée, Stéphane a démontré des qualités indéniables au “fight”. A tel point que son “propriétaire” entend l’inscrire à l’Octofight Champions League, où s’affrontent tous les champions. Et avec “un max de cash en jeu“. Mais tandis qu’il progresse dans les éliminatoires, Stéphane commence à saisir les rapports de forces entre les gladiateurs et leurs maîtres et se met à fomenter des idées de révolte.

Pendant ce temps, dans la France “inclusive” gouvernée par Mohamed Maréchal-Le Pen, la situation connaît aussi quelques troubles. Le Kommando François-Bayrou dont est membre la petite-fille de Stéphane a incidemment mis le nez dans ce qui pourrait bien être un vrai scandale d’Etat !

L’action bat encore son plein dans ce deuxième épisode, avec un dessin survolté jouant volontairement avec les codes du manga (mais avec des personnages semi-réalistes plutôt soignés), des cadrages hyper-serrés et un découpage qui ne laisse rien échapper des terribles combats à coups de déambulateurs et autres prothèses…

21Bref, les deux auteurs continuent manifestement de s’en donner à coeur joie. Et cela se ressent. Sans paraître trop y toucher, Nicolas Juncker injecte aussi dans son histoire de multiples clins d’oeil à notre époque, de l’ancienne centrale nucléaire de Fessenheim recyclée en arène d’octofight aux magazines économiques libéraux épinglés dans le bureau de Raymond ou à la deuxième vie de Daft Punk.

De quoi densifier l’arrière-plan de cette pochade drôlatique mais finalement plus fine et profonde qu’on pourrait le croire.

 

 

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Renée Stone s’égare un peu en mer Rouge

Une aventure de Renée Stone, tome 2: Le piège de la mer rouge. Julie Birmant (scénario), Clément Oubrerie (dessin). Edition Dargaud, 64 pages, 15 euros.

La romancière britannique Renée Stone, et son ami, l’archéologue John Malowan, se retrouvent perdus au milieu de l’Abyssinie, dans les années 1930. La jeune héroïne et son compagnon d’aventures sont en possession d’une copie d’une tablette assyrienne, retrouvée dans un sanctuaire religieux secret, convoitée par des nombreuses personnes appâtés par le gain. En effet, cette tablette indique l’emplacement du trésor d’Assurbanipal, un roi assyrien, ce qui suscite bien des convoitises. Pour protéger ce document précieux, nos deux aventuriers doivent fuir, et même se méfier de leurs propres amis : le reporter vedette Graham Gray, l’aventurier Henry de Frick et l’explorateur Alfred Theziger, dont les motivations profondes restent obscures. Leur périple va ainsi embrasser la corne de l’Afrique, belle et mystérieuse, de la côte somalienne à la mer rouge, jusqu’à la mer Caspienne en URSS. Les aventures de Miss Stone sont loin d’être terminées.

Avec ce deuxième tome, les auteurs Julie Birmant (Pablo), au scénario, et Clément Oubrerie (Aya de Yopuogon, Voltaire amoureux, Pablo…) au dessin, reprennent exactement là où nous avions laissé Renée Stone et ses amis, dans le tome précédent, Meurtres en Abyssinie.

La couverture, déjà, plonge directement dans l’histoire, avec une héroïne effrayée et acculée dans un mystérieux temple couvert de peintures rupestres religieuses, sous ce titre évocateur : « Le piège de la mer rouge » en grosses lettres rouges. Le style graphique très rétro n’est pas sans évoquer un vieux Tintin ou un Black et Mortimer.

La jeune et jolie Renée Stone, fantasque romancière anglaise, embarquée malgré elle dans une aventure n’en a pas fini d’aller de surprise en surprise. Les personnages secondaires, semblant tout droit sortis d’un roman d’Agatha Christie, sont tout aussi intéressants. A commencer par le journaliste anglais Graham Gray, aux traits de Peter Ustinov, comédien célèbre ayant incarné le détective Hercule Poirot sur le grand écran.

Les auteurs ne se cachent d’ailleurs pas de ces influences en évoquant en fin d’album s’être directement inspirée de la vie mouvementée de la reine du crime, ayant quitté mari et enfant pour aller vivre un temps en Irak, en imaginant le personnage de Renée Stone. Ses compagnons ont aussi des ressemblances non fortuites avec des personnalités célèbres du XXe siècle, comme l’aventurier et écrivain Henry de Monfreid ou encore le collectionneur Calouste Gulbenkian. Tous cachent bien entendu des secrets bien enfouis que l’on découvrira au fur-et-à mesure des pages.

Mais alors pourquoi cette petite pointe de déception à la fin de la lecture, après le prometteur premier album nous ayant enchanté ? Renée Stone qui était le moteur du récit dans le premier tome est presque éclipsée, réduite ici à un rôle secondaire. Dans ce deuxième tome, elle semble être totalement égarée, subissant ses aventures, au lieu de les vivre pleinement. Même ses interactions avec les autres personnages, comme le bel Alfred Theziger, dont elle était secrètement amoureuse, sont beaucoup plus rares. Sa rencontre avec Gisèle, la fille d’un des aventuriers, n’ayant pas froid aux yeux, est le rare moment où notre belle héroïne retrouve un peu de son tempérament fougueux, mêlant à la fois témérité, flegme, humour et sensualité.

Graphiquement, le dessin a aussi évolué entre les deux tomes, passant d’un style ligne claire à un autre plus réaliste, très crayonné, voire trop. Certains personnages sont parfois difficiles à reconnaître ce qui rend la lecture difficile.

Malgré ces réserves, l’histoire rocambolesque à souhait réussit à faire voyager et nous suivons avec curiosité Renée Stone dans ses pérégrinations. D’ailleurs la fin de l’album, voyant l’apparition de nouveaux personnages aussi mystérieux qu’inquiétants, mettant Renée-Agatha Stone dans une situation inconfortable, fait rebondir de manière inattendue l’histoire.

Comme dans un roman d’Agatha Christie, on attend avec impatience la suite pour savoir ce qu’il adviendra de ce personnage égaré dans un monde hostile. La couverture du 3e tome Le trésor d’Assurbanipal, montrant l’héroïne en robe rouge dévalant l’escalier d’un temple (inca ?) nous promet encore de belles aventures.

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Le monde d’après d’Après le monde

 Après le monde, Timothée Leman. Editions Sarbacane, 158 pages, 24 euros.

Tout a commencé par une lumière blanche. Puis d’étranges tours translucides ont poussé dans les villes. Et à leur proximité, les hommes ont commencé à disparaître. Inexplicablement aspirés, peut-être, par les monolithes mystérieux et réduits désormais au rang de spectres, traces fugitives figées dans leurs derniers gestes.

Et la civilisation laisse place à une nature exubérante, avec une faune retrouvant toute sa liberté.

Heli, inexpliquablement, n’a pas été touché par le phénomène. Ne supportant plus la solitude dans sa maison vide, le jeune garçon courageux et débrouillard décide alors d’aller se confronter aux “tours”. Il va croiser le chemin de Selen, une jeune fille qui, elle aussi, a été épargnée. Ensemble, ils vont tenter de découvrir les mystères de ce monde d’après et sauver l’humanité.

Après le monde séduit d’emblée par son graphisme délicat et la beauté de ses planches tout en niveaux de gris suaves. Mais ce road-trip post-apocalyptique est également bien mené narrativement. On s’attache vite à Heli, bientôt rejoint par Selen. Et l’intrigue s’avère prenante quant à la résolution des mystères des tours blanches, jusqu’à un épilogue tout d’abord fascinant avant un final un peu trop classique. Mais cette chute, qui renforce le côté onirique de toute l’histoire, n’estompe pas le plaisir pris au fil de ce très joli album jeunesse, et de ses quelque 150 pages qui se lisent d’une traite.

 

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Du beau monde sur la route de Whiskyville

 Sur la route de Whiskyville, Macon Blair (scénario), Joe Flood (dessin). Editions Rue de Sèvres, 168 pages, 18 euros.

Les Etats-Unis de la grande dépression des années 30. Une mélodie plaintive à l’harmonica et à la guimbarde ou au banjo. L’ambiance est posée et l’aventure haletante de Jed et Thanny peut partir.

Ces deux hobos alcoolos rêvent de rejoindre la cité de Whiskyville, légendaire cité des alcools dont Jed a obtenu la carte au trésor. En attendant, ils se contenteraient bien de cette odorante tourte, posée sur un rebord de fenêtre. Pas de chance, c’est celle de Maggie, la femme du redoutable sergent O’Feathers. Et lorsque celle-ci décède, à la suite d’un incident improbable, Jed et Thanny vont avoir le sergent, ivre de vengeance, et ses hommes aux trousses. C’est le début d’une fuite éperdue dans le Vieux Sud et ses habitants haut en couleur.

Drôle d’album. Le résumé, ci-dessus, laisse entrevoir un récit d’aventure enlevé et burlesque. Ce qu’il est. Mais celui-ci bifurque aussi régulièrement vers des notes plus tragiques, et enchaîne les morts violentes et les ruptures de ton. Un côté foutraque et surprenant qui fait tout le charme de ce road-trip déjanté. Les 168 pages se dévorent ainsi d’une traite, grâce aussi au charme attachant du duo principal imaginé par l’acteur-réalisateur-producteur Macon Blair et le dessinateur Joe Flood, qui met tout cela en scène avec dynamisme, dans un style semi-réaliste vif et coloré.

On peut saluer la pertinence éditoriale des éditions Rue de Sèvres pour avoir chopé cette histoire singulière, conçue comme une balade country hallucinée et passablement alcoolisée, mais portée aussi par le souffle grisant de la liberté de Jed et Thanny.

 

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Peau d’homme, libération de femme

Peau d’homme, Hubert (scénario), Zanzim (dessin). Editions Glénat, 162 pages, 27 euros.

Il était une fois, dans l’Italie de la Renaissance, une jeune fille en âge d’être mariée. Mariage arrangé entre le père de Bianca et celle de son promis, le riche et jeune Giovanni. Mais la jeune femme aurait mieux aimé connaître son futur mari. Heureusement, sa marraine lui confie un secret: les femmes de la famille possèdent, depuis des siècles une “peau d’homme”, tunique magique permettant à celle qui l’endosse de prendre l’apparence d’un jeune homme.

Grâce à celle-ci, devenu “Lorenzo”, Bianca va découvrir le “monde des hommes” et savoir qui est vraiment Giovanni. Elle va surtout découvrir, à sa grande surprise, l’homosexualité refoulée de son mari mais aussi son propre éveil à une sexualité différente. Une libération des moeurs individuelle qui va se confronter avec la tyrannie religieuse qui s’impose peu à peu dans la ville, à cause de Fra Angelo, qui n’est autre que le frère de Bianca, religieux dogmatique et passablement obsédé par les déviances sexuelles.

Les fables d’apparence médiévales semblent faire de bons supports pour évoquer bien d’autres sujets nettement plus contemporains. Cyril Pedrosa a commencé à le faire avec sa série de l’Âge d’or et sa vibrionnante héroïne en quête de liberté. Hubert fait un peu de même ici, sur une autre tonalité. Plus intime. Même si la révolte collective va naître de cette libération individuelle.

Réflexion subtile sur le “genre”, la perception de soi et des autres, des désirs sexuels mouvants et de leur répression absurde voire totalitaire, Peau d’homme est aussi un bel hommage à l’émancipation féminine, passant paradoxalement par la découverte du corps masculin, avant d’emprunter les voies plus classiques de la maternité tout en conservant une réelle indépendance d’esprit.

Doux, dans le style, et fort dans le propos, Peau d’homme prend aussi une dimension forcément très émouvante, puisque cet album est devenu une oeuvre posthume du scénariste, décédé en février à l’âge de 49 ans.

Le trait ligne claire stylisé de Zanzim de Zanzim est en tout cas tout à fait approprié pour restituer la fausse naïveté du récit et ses divers niveaux de lecture. Et le dessinateur s’octroie également quelques planches pleine page pleines de  virtuosité et de mouvement. Et cette énergie éclate notamment lors de la séquence jubilatoire et libératrice du carnaval, ce “temps des fous” qui va redonner, en fait, sa lucidité et sa conscience à la cité.

Le conte est bon, donc. Et le livre est beau, avec son grand format, ses belles couleurs primaires chatoyantes et un très joli surfaçage en couverture. De quoi faire de Peau d’homme un récit très contemporain et presque déjà un classique. Autant dire, en tout cas, qu’il s’agit sans doute de l’un des albums forts de cette année 2020.

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Une dernière Nuit toujours très sentimentale à Rome

 Une nuit à Rome, cycle 2 – tome 4, Jim, Delphine et Jim (couleurs). Editions Grand Angle, 120 pages, 18,90 euros.

Une décennie s’est écoulée depuis cette première “nuit à Rome” de Raphaël et Marie, qui a bouleversé en partie la vie des deux quadragénaires. Dix ans plus tard, Raphaël est papa célibataire (séparé de la femme avec qui il avait réussi à se remettre en couple après son échappée romaine) et s’est engagé à fond dans son nouveau job. Marie est toujours aussi fantasque, mais rattrapée par des problèmes de famille lorsqu’elle reçoit une invitation pour aller fêter les 50 ans de son amant à Rome. Entouré de ses amis, collègues de travail et même d’une jeune amante passagère, Raphaël, enivré n’attend pourtant qu’elle.

A la fin du tome précédent, alors qu’ils étaient sur le point de se retrouver, juste séparés par un interphone, Marie s’était enfuie, provoquant la colère de Raphaël. Avant que celui-ci ne comprenne que Marie venait d’apprendre la mort de sa mère. Cherchant à se rattraper, il part à l’aéroport tenter de la convaincre. Mais, alors qu’une grève empêche tous vols, celle-ci a fait appel à un vieil ami romain. Raphaël va alors s’accrocher pour tenter de retrouver la complicité disparue. Et, le temps d’une autre instant magique, à la basilique Saint-Pierre de Rome – magnifié aussi par les couleurs rayonnantes, qui l’accompagne), la relation unique qui lie le couple va s’installer à nouveau.

Une nuit à Rome fait partie des séries, rares, où le charme agit dès qu’on s’y replonge. A l’image de ses deux protagonistes, dont les sentiments demeurent intacts malgré l’éloignement et le temps qui passe.

Le “premier cycle” était d’un romantisme fou, avec cette promesse de deux jeunes de 20 ans de se retrouver pour une nuit à Rome, le jour de leur 40 ans. Mais l’histoire sentimentale séduisait également, à l’inverse, par le réalisme avec lequel Jim avait bâti ses personnages. Avec un Raphaël pleinement immergé dans son époque et dans les problèmes et les déchirements très contemporains d’un quadra un brin “bobo” très parisien. Plus singulière avec sa beauté sublimée par le trait de Jim, Marie apparaissait un peu comme la quintessence de la femme fatale, à la fois séduisante mais aussi en partie toxique et fragile – reflet assez fidèle du tableau qu’en avait peint Raphaël. Dans ce deuxième cycle, qui s’achève de belle manière, les deux amants se confrontent à d’autres problèmes, dix ans plus tard. Et l’histoire acquiert une densité supplémentaire. Ce quatrième tome se montre ainsi plus nostalgique, tragique et paradoxalement plus apaisé.

Toute la bande de “quinquas” qui entoure Raphaël paraît toujours ne jamais vouloir quitter une certaine insouciance adolescente, faite de fêtes, de picole et de blagues. Mais la légèreté plus ou moins artificielle est lestée du poids de la vie. Celle-ci s’inscrit sur les visages, dans les traits et l’évolution physique des personnages, toujours travaillés à partir de modèles photographiques.

La mort et l’angoisse de la disparition s’insinuent aussi dans l’histoire d’amour. Les angoisses du vieillissement également, mais partagées avec d’autres aspirations à une existence plus sereine (une évolution qui s’inscrit déjà dans la couverture, ou un couple a succédé aux poses de séductrice de Marie des trois précédents épisodes).

Jonglant avec brio entres les diverses trames et les destins de ses personnage, Jim parvient encore à surprendre, en révélant les raisons et le trauma d’enfance expliquant le comportement fuyant de sa belle héroïne. Et surtout, il donne une conclusion à la très concrète, touchante et avec une pointe d’ironie à cette histoire d’amour unique.

On n’oubliera pas Raphaël et Marie. Ni cette belle tranche de vie.


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Raven, un nouveau pirate enthousiasmant dans les Caraïbes

Raven, tome 1: Némésis, Matthieu Lauffray. Editions Dargaud,

Ile de la Tortue, année 1666. Ce coin des Caraïbes est devenu le point de ralliement des boucaniers, des flibustiers et pirates. Raven est l’un des plus courageux et brillants d’entre eux. Mais c’est aussi un sacré poissard. Une fois encore, il rentre seul, laissant derrière lui tout l’équipage du capitaine Black Vane, après l’explosion malencontreuse du galion espagnol qu’ils venaient de conquérir.

La malchance qui poursuit Raven en fait désormais un paria, mais il est mis par hasard sur la quête d’un trésor, qui aurait été laissé sur la terrible île volcanique de Morne au diable. Là même où vient de s’échouer le nouveau gouverneur de Tortuga, l’aristocrate français Comte de Montignac, avec ses enfants et sa suite. Mais le trésor est convoité aussi par une dangereuse pirate, Lady Darksee…

Après sa saga Long John Silver, Mathieu Lauffray renoue avec bonheur avec l’univers de la piraterie. Cette fois seul aux manettes et pour une série prévue en trois tomes.

Ce premier épisode s’apparente à une longue mise en route, exposant les différents protagonistes au cours d’une succession de prologues habilement enchâssés les uns aux autres (et ce dès la première planche – entrée particulièrement réussie – avec son héros attaché à une ancre au fond de la mer des Caraïbes).
Et tous les ingrédients d’une grande aventure sont déjà bien là, avec des personnages bien campés, comme Raven au visage taillé à la serpe, chevaleresque et malchanceux, l’intrigante et redoutable Lady Darksee – la “némésis” du titre – ou l’innocente Anne de Montignac, jeune aristocrate lâchée dans cet univers inconnu et violent et qui, même si elle apparaît plus en retrait pour l’instant, s’annonce comme la troisième pièce de ce trio majeur.

Multipliant donc les rebondissements (avant même, donc, que l’intrigue principale annoncée ait réellement débuté), Raven s’inscrit dans la grande mythologie du genre, avec ses pirates très rustres, sa chasse au trésor. Et si l’histoire est “très librement inspirée d’une nouvelle de Robert E. Howard, Vulmea le pirate noir“, comme il est précisé en page de garde, son personnage principal s’impose pleinement. Déjà attachant et très attirant.

C’est aussi le cas des planches. L’album est aussi un vrai plaisir pour les yeux, avec des décors très fouillés, des personnages bien typés, un découpage vraiment très dynamique… et le souffle épique de l’aventure exotique. De quoi vraiment donner envie d’embarquer avec Raven.