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Little Nemo rêve de nouveau grâce à Frank Pé

 Little Nemo, Frank Pé, d’après Winsor McCay. Editions Dupuis, 80 pages, 39 euros.

Nemo est un petit garçon ayant un imaginaire débridé qui s’exprime la nuit sous forme de rêves particulièrement insolites. Dans son sommeil, il vit des aventures incroyables ses amis Flip, un fumeur de cigare invétéré, Impi, un africain vêtu d’un pagne ou le roi Morphée, où il rencontre de drôles de personnages et des animaux sur dimensionnés. Il  croise un ours polaire, amateur de bières fraîches, un tigre, au pelage transformé en jardin, des dinosaures fuyant le refroidissement de la planète ou un monde perdu d’écrivains renommés… Ses rêves angoissants et excitants à la fois se terminent toujours de la même façon,. L’enfant se réveille brutalement, le laissant souvent hébété au pied de son lit. Un mouvement perpétuel qui s’enchaîne avec un rythme soutenu. Entre rêve et réalité.

En reprenant Little Nemo, Franck Pe (Broussaille, Zoo et plus récemment le très remarqué La bête avec Zidrou) réalise lui aussi un rêve: Rendre hommage à un personnage culte du 9e Art, ce petit garçon américain né au début du Xxe siècle, sous les traits de Winsor McCay. Ce dessinateur américain de presse, auteur de nombreux comics strip (Little Sammy Sneeze, Dreams of the rarebit fiend, et donc Little Nemo in Slumberland…) est considéré comme l’un  des précurseur de la bande dessinée contemporaine.

Génial touche-à-tout, illustrateur, portraitiste, illusionniste et même cinéaste, décédé en 1934, McCay a créé un univers onirique et fantastique, explorant notre subconscient. Celui-ci a d’ailleurs inspiré de nombreux auteurs de bande dessinée, comme Fred (le papa de Philémon sur les lettres de l’océan atlantique), Schuiten et Peeters (Les Cités obscures) ou encore Hermann (Hé Nic tu rêves, clin d’oeil évident à Little Nemo). Le dessinateur a lui même fait l’objet d’une très belle série biographique en BD (McCay de Smolderen et Bramanti) sortie au début des années 2000.

Mais c’est la première fois qu’un auteur décide de réadapter directement les aventures de Little Nemo en se mettant, comme Winsor McCay, plus de cent ans plus tôt, à la place de ce petit bonhomme, aux yeux malicieux et à l’imagination fertile, toujours vêtu d’un pyjama blanc.

Avec son style ligne claire, Franck Pé « modernise » graphiquement Little Nemo, en lui apportant des expressions plus marquées, pour refléter la diversité de ses sentiments (joie, peur, colère…) afin que le jeune public d’aujourd’hui puisse s’identifier. C’est la seule « infidélité » commise à son maître à penser et dessiner.

Comme Winsor McCay, Franck Pé s’amuse à éclater les formats des cases, avec des dessins parfois pleine page, ou des séquences en mosaïques, pour représenter cet univers onirique foisonnant. Cassant les codes de la narration classique, les personnages (humains, animaux…) peuvent se mouvoir d’une case à l’autre, ou dans une même case, comme dans un espace de liberté, où tout est permis. Le propre des rêves en somme.

Avec ce très bel album grand format, aux pages cartonnées, l’auteur nous gratifie de splendides illustrations dans une veine très picturale, susceptibles de faire rêver petits et grands. Son bestiaire d’animaux plus ou moins fantastiques et gigantesques, semblant parfois tout droit sortir de l’album, est remarquable, ainsi que ses croquis en fin d’album !

Comme Franck Pé annonce vouloir publier 508 planches (en plus des 40 premières) de ces aventures oniriques, on n’a pas fini comme Little Némo de tomber du lit !

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Lewis Trondheim à livre ouvert

Entretiens avec Lewis Trondheim, par Thierry Groensteen. Editions L’Association, 368 pages, 26 euros.

Depuis maintenant une trentaine d’années (le temps passe vite) Lewis Trondheim fait partie du panthéon des auteurs majeurs de la bande dessinée contemporaine (sa discrétion légendaire dût-elle  en souffrir). Dessinateur et scénariste prolifique aux 180 livres (en solo ou en collaboration avec d’autres auteurs), figure de proue de la nouvelle bande dessinée, à la croisée de l’édition indépendante et classique, multi-récompensé (Chevalier des arts et de lettres, Grand Prix d’Angoulême), il est une figure majeure du 9e Art en France et à l’étranger où ses albums sont connus jusqu’au Japon !

Spécialiste reconnu et théoricien francophone de la bande dessinée Thierry Groensteen – qui est son ami depuis une rencontre en 1987 lors d’un colloque sur la BD contemporaine à Cerisy-la-Salle (où se trouvait également un certain Jean-Christophe Menu…) – était le seul capable de fendre l’armure de ce bougon patenté, et réservé, peu porté à la confession et aux interviews. Il avait d’ailleurs « snobé » au début des années 2000 le formidable livre d’entretiens d’Hugo Dayez avec les auteurs majeurs (Sfar, Blain, Satrapi…) de « la nouvelle bande dessinée ». « Je ne me sentais pas légitime pour raconter ma vie, mon œuvre », confiait-il à l’époque.

Mais Trondheim (alias Laurent Chabosy, son véritable nom qu’il changea au grès d’un périple dans une ville du même nom en Norvège) a décidé à 52 ans et des brouettes de se laisser croquer à son tour, pour le plus grand bonheur de ceux s’intéressant à son travail.

Au total ce sont 26 heures d’entretiens enregistrées à son domicile qui ont été compilées dans ce recueil cartonné de 368 pages publié dans sa propre maison d’édition L’Association. Découpé sous forme de chapitres thématiques, le livre permet de se plonger dans l’univers du créateur de Lapinot, son personnage emblématique.

Il dévoile son rapport à la création, ses sources d’inspiration (il est un fervent admirateur du dessinateur animalier de BD américain Carl Barks créateur de Donald et Picsou), ses nombreuses collaborations, ses expérimentations graphiques au sein de l’OuBapo (Ouvroir potentiel de bande dessinée), son travail éditorial à L’Association ou Delcourt (Shampooing) et ses réflexions sur un art en perpétuelle mutation à l’ère des nouvelles technologies.

A travers son parcours et ses confidences, c’est surtout l’histoire de la bande dessinée contemporaine de ces trnte dernières années qui est racontée. Comment lui une bande de jeunes auteurs précurseurs ont réussi à sortir cet art ronronnant dans son cadre rigide des années 80 en imposant de nouveaux styles (roman graphique, autobiographie, reportages, etc…), aujourd’hui repris par toutes les maisons d’édition. On découvre aussi une personnalité attachante, moins bougon qu’il ne veut faire croire, engagé et anxieux, et ayant une vraie réflexion sur son art qu’il veut défendre notamment à travers le SNAC BD (Syndicat national des auteurs de bandes dessinées) qu’il a contribué à créer.

Ce livre richement illustré de dessins (certains inédits) et agrémenté de témoignages de ses amis et même de sa propre famille (sa femme Brigitte Findakly, également sa coloriste, et leurs deux enfants) est un formidable document pour tous ceux s’intéressant à cet auteur hors norme et à cette génération d’auteurs ayant révolutionné le 9e Art. Un livre qui sonne aussi comme un pré-bilan d’une carrière bien remplie avant une retraite que ce stakhanoviste des planches envisage de prendre dans cinq ou six ans ! A la lecture de l’ouvrage, on espère juste qu’il reculera l’échéance encore un peu.

Reprise de la planche des “techniques secrètes” de Lewis Trondheim, dans la série parue dans le mensuel “Casemate”
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Vertigineux Jean-Marc Rochette

 Vertiges, Jean-Marc Rochette, entretien avec Rebecca Manzoni. Editions Daniel Maghen, 180 pages, 39 euros.

C’est le premier art-book consacré au travail de Jean-Marc. Et il est aussi massif et élevé que ses dernières oeuvres inspirées des massifs alpins, Ailefroide ou Le Loup.

Avec son grand format (26 x 35 cm) et sa forte pagination, l’ouvrage laisse du volume et magnifie plus encore les très nombreuses reproductions de planches, de dessins et de tableaux. Construit autour d’un long entretien avec la journaliste Rebecca Manzoni, Vertiges donne l’occasion à l’auteur du Transperceneige de se dévoiler, avec pudeur et émotion. Et, à travers cela, de revenir sur une vie d’auteur débuté dans l’effervescence des années 70, après avoir survécu à un grave accident d’alpinisme, mettant fin à son premier rêve de devenir guide de haute-montagne (brillamment raconté dans Ailefroide).

Remarqué pour sa série trash Edmond le cochon puis pour la succession d’Alexis au dessin du Transperceneige, Jean-Marc Rochette connaît une éclipse durant les années 2000 (marquée quand même par le drôlatique, et déjà montagnard, Himalaya Vaudou avec Fred Bernard), accentué par son départ à Berlin, de 2009 à 2016, ou il se consacre pleinement à la peinture. Avant donc le retour en force depuis deux ans.

Un tableau signé Jean-Marc Rochette

C’est, logiquement, avec la montagne que s’ouvre le livre, pour un auteur qui a renoué avec son amour de l’alpinisme et les sommets de l’Oisans, près de Grenoble. Des reproductions de tableaux (dont certains exposés l’été dernier à Grenoble), des croquis et plusieurs planches du Loup, puis d’autres d’Ailefroide. Visuellement, la thématique occupe une bonne moitié des pages. Avec notamment quelques doubles pages éclatantes de tableaux tendant presque à l’abstraction.

Une autre grosse partie est axée sur le Transperceneige, celui d’hier, rappelé avec quelques planches que Rochette juge avec sévérité, comme celui d’aujourd’hui et de demain. Là encore rappelé à l’aide de croquis de la bande dessinée mais aussi de quelques belles échappées picturales.

Entre les deux, des toiles érotiques, très belles et singulières, elles aussi. Une belle manière de lier et de montrer le travail d’auteur de bande dessinée et d’artiste peintre de celui qui ne veut plus avoir à choisir entre les deux.

Un aspect plus méconnu du travail de Jean-Marc Rochette, ses tableaux érotiques

Un peu perdu de vue par le monde de la bande dessinée, lors de son échappée berlinoise et picturale, Jean-Marc Rochette est revenu en force ces trois dernières années, avec son époustouflant Ailefroide, son beau Loup et sa relance réussie du Transperceneige. De quoi susciter peut-être une curiosité chez de nouveaux lecteurs.

Ce superbe “beau livre” répond bien à ces attentes. Grâce au talent d’intervieweuse de Rebecca Manzoni (qui n’est plus à saluer et déjà démontré lors de son entretien avec Jean-Pierre Gibrat pour le précédent ouvrage de ce type édité par Daniel Maghen), on pénètre sans effraction et progressivement dans l’intimité des pensées de l’auteur. Et celui-ci rappelle son parcours de vie, personnelle et artistique, de façon marquante.

Plus qu’un simple “art-book”, Vertiges tient de la monographie biographique illustrée. Et il rend un juste hommage à l’oeuvre et à l’homme Jean-Marc Rochette.

A noter que l’exposition rétrospective organisée à la galerie Daniel Maghen à l’occasion de la parution de Vertiges est prolongée jusqu’au 1er février 2020.

 

Jean-Marc Rochette lors du vernissage de son expo rétrospective, à la galerie Daniel Maghen (photo Romuald Meigneux)
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L’art de Gibrat dans un beau livre

 Gibrat, l’hiver en été, art-book de Jean-Pierre Gibrat. Editions Daniel Maghen, 175 pages, 39 euros. Tirage de tête (375 exemplaires, dos toilé, étui sérigraphié), 212 pages, 200 euros. 

Jean-Pierre Gibrat avait déjà eu droit à un art-book, publié aux éditions Dupuis. Et plusieurs de ses dessins se sont aussi retrouvés dans divers catalogues des ventes aux enchères co-réalisées par Christie’s avec la galerie Daniel Maghen.

Mais ce nouveau “beau livre” se distingue par le choix de dessins récents, et des choses peu vues, “puisqu’à 95% dans les mains de collectionneurs privés”, comme l’auteur s’en explique dans dBD d’avril 2019.

L’étui du tirage de tête

Consacré au travail de Gibrat de ces vingt dernières années, et plus particulièrement à ses séries les plus emblématiques, le Sursis, Le Vol du Corbeau et Mattéo, le livre associe quelques planches, beaucoup d’illustrations (d’affiches, de couv’ et d’inédits) mais aussi des dessins en noir et blanc juxtaposés avec leur version mise en couleurs ; une belle idée qui fait ainsi ressortir le trait et le foisonnement de ces grands formats qui apparaissent curieusement très différents de la version passée à l’aquarelle.

On y retrouve bien sûr les fameuses héroïnes de Gibrat: Cécile du Sursis et sa robe à rouge à pois blancs, Jeanne et son béret sur les toits de Paris, la Juliette de Mattéo et quelques autres, si séduisantes et semblables mais avec chacune leur personnalité propre.

Dans les portraits comme les scènes de foule – un départ de train pour l’Espagne en 1936, un quai parisien sous l’occupation, une vue de la débâcle de 1940, un bivouac de Poilus, etc. – on tombe sous le charme de ce dessin sensible, de la finesse du trait et de l’empathie pour ses personnages que manifeste Jean-Pierre Gibrat.

Rebecca Manzoni dessiné par Gibrat

Une empathie et une chaleur que l’on retrouve dans le long entretien qui accompagne et parsème l’ouvrage, menée par Rebecca Manzoni, animatrice de France Inter mais aussi amie de longue date de Gibrat. Un échange en forme de discussion amicale, qui est l’occasion pour le dessinateur de revenir sur ses origines familiales, ses débuts à Pilote, sa complicité avec Berroyer puis le tournant dans sa carrière avec le Sursis, mais aussi des confidences plus personnelles, notamment sur la place importante de la musique (et son amour pour Jimmy Hendrix et Joni Mitchell).

Un beau et bon livre, à l’image des personnages qui y figurent.

Détail d’un portrait en partie mis en couleur.
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Slowburn : chats alors !

Slowburn, André Franquin, Marcel Gotlib. Editions Fluide glacial, 56 pages, 9,90 euros.

Slowburn est un livre-gag. Au sens propre du terme, puisque cette histoire en soixantes cases, réalisée à quatre mains par André Franquin et Marcel Gotlib, est parue en trois pages dans le numéro 9 de Fluide glacial en février 1977.
15 pages au découpage immuable en gauffrier de quatre cases égales. Et des dessins sans dialogues (hormis dans la dernière vignette, en chute) qui montrent deux chats en train… de copuler, avec force onomatopées. Au départ, l’histoire est même plus minimaliste puisque Franquin n’a dessiné que 20 dessins, soit deux planches. Mais Gotlib, qui vient de récupérer le papa de Gaston dans Fluide, fait alors jouer de la photocopieuse, duplique les dessins, rajoute des onomatopées et remaquette l’ensemble dans un nouveau déroulé pour en arriver aux planches finalement publiées ! Histoire de pousser un peu plus loin l’idée du “slowburn gag”, c’est-à-dire du gag à retardement.

Comme le précise le résumé en quatrième de couverture : “Slowburn, ce n’est pas juste une histoire de chats. C’est aussi la rencontre de deux maîtres qui ont marqué l’histoire de la bande dessinée: Franquin et Gotlib.” Et c’est bien cela qui fait l’intérêt de ce petit livre, qui propose l’intégralité des dessins de Franquin ainsi que la réinterprétation qu’en a faite Gotlib, mais aussi un intérêt passage “en coulisses”, où Gérard Viry-Babel, historien attitré de Fluide glacial, rappelle les conditions de cette collaboration entre les deux collaborateurs. Il évoque comment Franquin, diminué après un infarctus en en pleine dépression, va accompagner les débuts du mensuel “d’umour et de bandessinée”, en livrant quelques dessins, puis y poursuivre ses Idées noires après l’arrêt du Trombone illustré, le supplément délirant lancé temporairement dans Spirou en 1977.

Si l’histoire de Slowburn dans son déroulé complet fonctionne toujours aussi bien, avec ses deux chats si expressifs, ce petit ouvrage s’inscrit plus dans une dimension bibliographique et historique de la bande dessinée. Soigneusement édité, dans un petit format carré au dos toilé, enrichi d’illustrations restituant la collaboration de Franquin avec Fluide, il séduira sans doute les fans de Franquin et tous ceux qui s’intéressent à la fabrication de la bande dessinée et à son histoire.

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Les Français sous l’oeil du Belge Kroll

Les Français vus par un Belge, Pierre Kroll. Editions Les Arènes, 144 pages, 20 euros.

Les éditions Les Arènes poursuivent leur action pour faire mieux connaître le travail du Pierre Kroll de ce côté du Quiévrain. Après le gros et beau livre résumant à grands traits et en très nombreux dessins la carrière du dessinateur du Soir,(qui fait partie du groupe Rossel, tout comme le Courrier picard pour être totalement transparent), c’est cette fois les Français qui se retrouvent sous l’oeil de l’auteur belge.
Pas de chronologie ni de chapitrage rigoureux et explicite ici, mais un “joyeux désordre” voulu par Kroll, afin d’entrechoquer les Présidents mais aussi de réunir des thématiques proches. Bref, un joyeux foutoir en forme de miroir déformant… mais qui touche souvent juste quand le caricaturiste pointe un certain esprit de supériorité ou quelques préciosités ridicules. Il le fait parfois avec une férocité indéniable, comme lorsqu’il montre François Hollande enfoui dans le cul d’une vache ou Carla Bruni chantant dans le plus simple appareil !
C’est aussi l’occasion de se souvenir que si les Français sont assez incultes – et peu intéressés – par les subtilités de la Belgique, nos cousins – surtout les Wallons – suivent de près nos péripéties. Et il est toujours bon d’avoir un regard extérieur sur soi-même.

Aux dessins de presse publiés s’ajoutent quelques croquis originaux griffonnés dans des coins de pages. On regrettera juste l’absence de toute indication sur la date ou la mention du journal accueillant la parution originale de ces dessins. Mais malgré cela, on peut savourer le talent de Kroll à capter, avec un trait faussement grossier, les travers de la France.

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Revival fait redécouvrir le livre de Poche

M.Poche, Alain Saint-Ogan. Editions Revival, 176 pages, 29 euros.

On a récemment évoqué l’ambition des éditions Revival, auteur d’une intelligente Bédéthèque idéale, de faire revivre des bandes dessinées du passé. Cette dimension patrimoniale s’incarne tout à fait avec la parution de M.Poche d’Alain Saint-Ogan.

Créateur de Zig et Puce, inspirateur d’Hergé, cet auteur est une figure majeure des débuts de la bande dessinée française, dans l’entre-deux guerres. Comme le souligne Julien Baudry, en préface de cet album: “Ses oeuvres faussement désinvoltes contiennent en germe les développements à venir de la bande dessinée européenne moderne, en particulier l’usage régulier de la bulle de parole dasn une série au long cours et grand public, ou encore la recherche de la clarté dans la composition et le trait.”

Dans sa carrière, M.Poche s’inscrit à la suite des aventures du duo de gamins aventuriers. Après le final épique et SF de Zig et Puce, fin 1934, Saint-Ogan lance une nouvelle série d'”histoire nouvelle illustrée” pour l’hebdomadaire Dimanche illustré. Son nouveau personnage est l’antithèse de ses deux précédents héros.

Bon bourgeois casanier, étourdi et donneur de leçon, tout rond et le nez rouge en patate, il tient un peu du M.Prudhomme créé par Henry Monnier en 1830. Un siècle plus tard, M. Poche développe aussi sa suffisance sur son entourage. Mais s’il est hautain et arrogant, il peut aussi être naïf, voire touchant de maladresse. Il déploie ses talents dans sa vie quotidienne de “Parisien moyen”, à force de quiproquos ou de gags bon enfant. Au fil des pages, il sera bientôt affublé d’un kangourou, Salsifis (le nom lui ayant été donné par un concours auprès des lecteurs du journal) et d’un petit garçon, Ratafia. Et si la plupart des histoires tiennent en une planche, vers la fin de la série (en 1937), Saint-Ogan entraîne son personnage dans une histoire plus longue, rebondissant de page en page, autour d’un running gag : la possibilité toujours empêchée pour M. Poche d’entrer à l’expo universelle de Paris en resquillant.
Les récits, en bichromie rouge et noir sont délicieusement désuets, mais ne manquent pas de dynamisme, tout en restituant bien l’ambiance des années 30. Et cet anti-héros au gros ventre et au gros nez particulièrement volubile aura une descendance décalée avec le bien plus connu Achille Talon, de Greg. Ce dernier, qui repris après-guerre la série fétiche d’Alain Saint-Ogan, Zig et Puce, livre plein d’anecdotes sur l’auteur dans la postface, confirmant notamment que Talon “est certainement né, sans que cela soit conscient, d’un gros et tendre souvenir de Monsieur Poche.”

Pour cette réédition intégrale (qui reprend toutes les planches des quatre albums dans les années 30), les éditions Revival ont même retrouvé 37 gags qui n’avaient jamais été publiés en album.
Relié et sur un beau papier Munken crème, cet ouvrage fait incontestablement honneur à ce précurseur de la BD franco-belge.

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Un idéal de bédéthèque en un seul volume

La bédéthèque idéale, sous la direction de Vincent Bernière. Editions Revival, 224 pages, 29 euros.

C’est le genre d’ouvrage idéal pour s’initier, parfaire ses connaissances, ou se donner des pistes pour découvrir la bande dessinée. 99 BD qu’il faut avoir dans sa bibliothèque, de Maus, le chef d’oeuvre mondial d’Art Spiegelman (n°1) à l’underground Binky Brown rencontre la vierge marie, d’un autre Américain, Justin Green.
Dans cette “bédéthèque” tout aussi subjective qu’idéale, se côtoient donc aussi bien Tintin au Tibet d’Hergé qu’Astro Boy de Tezuka, Rubrique-à-brac de Gotlib et Le Transperceneige de Lob et Rochette ou encore Palestine de Joe Sacco et Lucky Luke – Phil Defer de Morris et Barbarella de Jean-Claude Forest. Un éclectisme affirmé qui réunit ainsi le meilleur de la bande dessinée franco-belge “classique” et moderne, des mangas ou des comics.

Dirigé (et initié) par Vincent Bernière, qui a relancé plutôt avec succès les Cahiers de la bande dessinée l’an passé, cet ouvrage associe aussi qualité et sobriété. Après une petite introduction, chacun des titres choisis à droit à une page de présentation associé à une illustration pleine page, extrait ou inédit en lien avec l’ouvrage. Les articles, érudits mais clairs et faciles à lire sont l’oeuvre d’une dizaine de journalistes et critiques spécialisés, dont Yves Frémion ou Lucie Servin. A chaque fois, l’album est bien resitué dans le contexte plus général de l’oeuvre de son auteur, résumé et analysé de façon pointue avec finesse et intelligence

On peine certes à saisir l’ordre qui prévaut au classement (à moins qu’il ne s’agisse tout simplement  que d’un ordre hiérarchique, même si ce n’est pas précisé). Conséquence, il peut apparaître déconcertant de passer, par exemple, de V pour Vendetta d’Alan Moore et David Lloyd (paru à la fin des années 1980, fiche n°44) à Histoire de M.Cryptogame de Rodolphe Töpffer (1845, n°45) puis au Schtroumpf-vert et vert-schtroumpf de Peyo (1972, n°46).
Et, forcément, limite obligée de l’exercice, chacun pourra trouver à pinailler sur la présence ou l’absence de tel ou tel album. C’est aussi, par son côté “encyclopédique” le genre de livre qui se picore et auquel on se réfère plutôt qu’il ne se lit en bloc.
Mais entre les incontournables et quelques pépites méconnues, le sommaire ne manque en tout cas pas de cohérence. De quoi donner donc des pistes pour “l’honnête homme lecteur de bande dessinée” du début du XXIe siècle.

A noter que cet ouvrage bibliographique paraît dans le cadre d’une nouvelle aventure éditoriale menée par Vincent Bernière, les éditions Revival, qui ambitionnent, grâce à des campagnes de financement participatif (sur KissKissBankBank) à “faire revivre les classiques d’hier et promouvoir les jeunes artistes d’aujourd’hui”, comme il s’en expliquait notamment, longuement, cet été. Bref, là encore, à bâtir une forme de bédéthèque idéale (sont déjà parus, notamment, Colville de Steven Gilbert, l’historique M.Poche d’Alain Saint-Ogan ou plus récemment La variante du dragon, de Frank et Golo, des ouvrages qui méritent que l’on y revienne plus spécifiquement).

Au fait, pourquoi seulement 99 albums et pas cent, qui ferait un compte rond ? Justement parce que le centième est justement celui qui les réunit tous.

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Une idée de cadeau de Noël (6/8) : 3 rêveries pour mettre en boîte l’esprit humain

3 rêveries: homo temporis, homo logos, homo faber, Marc-Antoine Mathieu. Editions Delcourt, 34,90 euros.

Attention, il ne s’agit pas là d’un album de bande dessinée, même expérimental, mais d’un “poème graphique où se déploie le triptyque des créations humaines que sont le temps, le faire et la pensée“, comme le précise l’auteur dans la présentation de ces 3 Rêveries.
Pas d’objet-livre donc, mais trois éléments intimement liés au trait, au dessin et à l’art séquentiel, sous des formes différentes. Trois rêves dont chacun a reçu sa “forme imprimée idéale“.

Le premier, “homo logos”, est cette fois un rouleau de 7,5 mètres de long (un “volumen”) qui déroule l’histoire de l’accès de l’homme à la connaissance, avec le pari que c’est de la rêverie songeuse, le regard pointé vers le ciel étoilé, que s’est construit l’intelligence humaine, de la conquête initiale du feu jusqu’à un enfant des étoiles à la manière de Kubrick dans 2001 (mais littéralement fondu dans l’espace) ponctué entretemps de l’arrivée de l’alphabet, des chiffres, des équations et de leurs interactions.

Second rêve, “homo temporis” se rapproche le plus d’un livre. Ici, le temps se déroule sous forme d’un leporello de 80 faces, en format à l’italienne où, un peu à la manière de 3 secondes, chaque image renvoie vers la suivante, dans un voyage vertigineux à travers l’espace et le temps.
Enfin, le troisième voyage, “homo faber” réunit un jeu de 17 cartes illustrées et allégoriques sur un homme construisant son nid…

Cette “mise en boîte” évoquant l’humanité à travers la pensée, l’outil et le temps séduit autant qu’il peut intriguer, voire intimider.
L’ensemble est déjà, en tant qu’objet façonné, très esthétique. soigneusement liées d’un bandeau de papier, les trois parties reposent dans leur écrin entouré d’un papier de soie. Graphisme et trait façonnent une vraie symphonie en noir, blanc et dégradé de gris qui sont la marque de Marc-Antoine Mathieu depuis ses débuts.
Fasciné et jouant sur le rapport entre le fond et la forme du récit, de ses premiers albums des aventures de Jules-Corentin Acquefacques jusqu’au dernier ironiquement nommé justement Le livres des livres,  Marc-Antoine Mathieu franchit va encore un peu plus loin ici. Après Sens, où il cassait déjà la narration graphique en la tirant vers l’abstraction, il s’extraie de la contrainte formelle du déroulé de pages reliées entre elles. Ici, le lien se fait plus poétique, libre, à appréhender dans le sens que l’on entend (un peu à la manière des Building Stories de l’Américain Chris Ware).
Le risque, avec une telle déstructuration, est que le sens se perde dans l’hermétisme. Mais l’expérience, de perception autant que de lecture, vaut la peine d’être tentée.

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Une idée de cadeau de Noël (5/8): La grande histoire du Canard dessinée

L’incroyable histoire du Canard enchaîné, plus d’un siècle d’humour et de liberté (nouvelle édition augmentée), Didier Convard (scénario), Pascal Magnat (dessin). Editions les Arènes, 204 pages, 22,90 euros.

Né caneton fragile dans la boue des tranchées, le Canard se déchaîne toujours, plus d’un siècle plus tard. Traversant, accompagnant l’histoire de France, ses frasques et parfois ses scandales qu’il a participé à révéler.
Voilà deux ans, l’anniversaire des cent ans du volatile avait donné lieu à une certaine profusion éditoriale, avec quelques beaux livres comme les 100 ans du Canard coordonné par Patrick Rambaud (ré-édité en 2017 avec, logiquement, les 101 ans du Canard) ou un monumental volume de 650 pages et 2000 dessins publié par les éditions des Arènes. Mais pour un hebdo faisant quand même la part belle au dessin, une histoire dessinée pouvait aussi sembler logique. Didier Convard (auteur entre autre du Triangle secret) et Pascal Magnat (dessinateur notamment de l’Empire, toujours aux éditions des Arènes) s’y sont donc attelés avec leur Incroyable histoire du Canard enchaîné. vendue à quelque 50 000 exemplaires.
De quoi justifier également une ré-édition, parue en cette fin d’année 2018. Une nouvelle édition augmentée de 32 pages, ce qui permet notamment de mettre à l’honneur la dernière grande affaire sortie par le Canard : les déboires et tricheries financières de François Fillon lors de la campagne présidentielle 2017.

Une histoire faite d’hommes (et de femmes)

Avant cela, c’est toute l’histoire du journal qui est rappelée, de manière à la fois didactique et très plaisante. Le pacifisme des débuts, les déchirements de l’entre-deux guerre, la Seconde guerre mondiale, la reparution euphorisante à la libération, puis les années difficiles du début des années 50, la relance et la réorientation du journal satirique en hebdo d’investigation et d’enquêtes sous la houlette de Roger Fressoz, à partir de 1952, puis bien sûr la grande époque gaulliste et ses suites ou les révélations et les “affaires” se succèderont
Des faits et des journalistes, car chaque époque est aussi restituée à travers des évocations des hommes qui ont fait le journal: Marcel Maréchal, son fondateur, sa femme Jeanne Maréchal qui assura ensuite courageusement la direction de la publication, Richard Treno qui prend la relève à la Libération, Fressoz, donc et bien d’autres figures haute en couleur.

Pour raconter ce siècle, et plus, les auteurs en proposent une version théâtralisée, dans une bande dessinée chronologique jusqu’en 1981. Pièce tragi-comique en trois actes. Ensuite, tandis que les “casseroles” politiques s’accumulent, c’est un petit jeu de l’oie en forme de 176 cases brossant la période 1981-2015. Une compilation certes un peu frustrante, ou le texte prend le pas cette fois sur l’image réduite à une seule illustration par “case”, mais sans cela, l’ouvrage aurait été vraiment très volumineux. Et le traitement s’autorise quelques développements plus étoffés, notamment un émouvant rappel autour de l’attaque contre Charlie hebdo, où le Canard perdit aussi des plumes avec l’assassinat de Cabu, devenu l’un de ses piliers. Le tout ponctué de la reproduction de quelques manchettes savoureuses.

Retour à la bande dessinée pour la dernière période, 2016-2017. Moins de deux ans, mais tant de choses à dire, entre l’élection de Trump et celle de Macron ou, bien sûr les révélations en cascade de “l’affaire Fillon” (que l’album parvient à restituer avec une grande limpidité). Après l’Histoire, ce retour sur ce qui presque encore de l’actualité est également très réussi. Et parfaitement dans le ton des pages précédentes.

Didier Convard réussit à synthétiser les différentes époques avec intelligence et vivacité. Et Pascal Magnat apporte une touche caricaturale singulière et pleine d’empathie, avec un trait appuyé mais un vrai talent pour faire revivre tous ces personnages.

Alors certes, il ne faut attendre de recul critique dans cette incroyable aventure (du moins sur la période la plus récente, l’ouvrage mentionne bien les tensions entre les deux-guerres et les dérives antisémites de quelques ex-collaborateurs du journal). Mais un hommage sincère et réussi à ce “palmipède utopiste et humaniste” qui sait “toujours donner de solides coups de bec“. Et, tel qu’il est, il demeure indispensable, comme depuis un siècle. Et comme le montre bien ce beau livre.