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De Gaulle, l’homme du 18 juin

 De Gaulle, tome 2/3, Mathieu Gabella (scénario), Christophe Regnault (storyboard), Michaël Malatini (dessin), Frédérique Neau-Dufour (dossier historique), Gabriela S. Hamilton et Arancia Studios (couleurs). Editions Glénat-Fayard, coll. Ils ont fait l’Histoire, 56 pages, 14,50 euros. 

Le précédent tome s’arrêtait sur le départ du Général de Gaulle vers Londres, en pleine débâcle. Ce deuxième épisode de cette biographie dessinée débute, en majesté, par son allocution du 18 juin 1940. Et, à travers les extraits choisis dans cette première planche se dessine les grandes lignes de l’album: la France résistante qui n’est pas seule mais peut s’appuyer sur son empire et qui peut continuer la lutte avec son allié anglais. Une bataille de quatre ans, voire cinq ans, qui se suit chronologiquement ici, étape après étape. Les premières négociations avec Churchill, le premier échec naval de la France libre devant Dakar, puis la conquête de l’AOF par les maigres troupes de Leclerc, jusqu’à Kouffra (pour cette épopée là, on peut se reporter avec profit à l’album consacré au général dans la série sur les Compagnons de la Libération), le drame de Mers-El-Kébir et la destruction de la marine française (assumée, contraint et forcé par de Gaulle), Pearl Harbor, le débarquement allié en Algérie et au Maroc, les luttes de “légitimité” pour représenter la France avec l’amiral Darlan puis le général Giraud, le mépris des Américains pour de Gaulle, le coup de force de la bataille de Paris et la manière d’imposer une souveraineté française en 1945…

Narrativement, cet album tranche avec le précédent et se résume un peu à une succession de courtes séquences chronologiques, plus ou moins connues, mais qui à défaut de donner du rythme, apporte un regard complet et complexe sur le déroulé de la Seconde Guerre mondiale, raconté du point de vue du Général de Gaulle. D’où l’insistance mise sur la dimension africaine de la reconquête et l’absence quasi-totale de la “Résistance intérieure” – celle, pourtant qui sera magnifiée dans l’immédiat après-guerre pour effacer la France collaborationniste. Le récit développe également bien la dimension “diplomatique” des relations – souvent tendues – entre l’homme de la France libre et les responsables anglais ou américains. L’approche dépasse donc de loin l’image d’Epinal. Et c’est également avec finesse que l’on découvre la vision politique et idéologique d’un de Gaulle méprisant le “parlementarisme”, à son départ en 1946. Une approche qui privilégie donc la complexité et le clair-obscur de l’histoire à la lumière trop aveuglante de la légende.

Côté dessin, si le Général s’affirme et si sa silhouette s’impose sous le trait de Michaël Malatini (à l’image de la couverture), il n’en va pas de même des autres personnages, souvent difficilement reconnaissables. En revanche, les scènes de combat sont spectaculaires et l’ambiance égale d’un bout à l’autre de l’album. Le dossier historique, en fin d’ouvrage, comme d’habitude, permet d’enrichir encore ses connaissances sur la période.

Reste à voir maintenant comment les auteurs parviendront à gérer les 25 dernières années du Général, de l’après-guerre à sa mort en 1970. Mais en tout cas cet album a su être au rendez-vous du 80e anniversaire du 18 juin 1940.

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Hommage à une grande dame, Miss Davis

 Miss Davis, Sybille Titeux de la Croix (scénario), Améziane Hammouche (dessin). Editions du Rocher, 198 pages, 19,50 euros.

La vie et les combats d’Angela Davis racontés dans une bande dessinée éclairante. C’est le pari tenté (et plutôt réussi à mes yeux) par la scénariste Sybille Titeux de la Croix et le dessinateur Améziane Hammouche, nourri aux comics. Les deux auteurs ayant une affection particulière pour les Etats-Unis et leurs antihéros. Ils avaient ainsi déjà collaboré ensemble pour le roman graphique Muhammad « The Greatest » Ali.

A travers ce nouvel album biographique, Titeux de la Croix et Hammouche mettent en lumière le parcours d’Angela Davis, l’une, si ce n’est la plus grande militante afro-américaine, avec Rosa Parks. Une voix qui s’est levée contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Un fléau qui continue malheureusement à sévir encore aujourd’hui dans l’Amérique de Trump mais sous d’autres formes. Les nombreuses bavures policières visant essentiellement les Noirs peuvent en attester.

Divisé en quatre parties (enfance, combats, emprisonnement et procès), le récit débute dans les années 1940 à Birmingham, en Alabama, où prospère le  Ku Klux Klan qui a littéralement pignon sur rue. C’est dans cet état raciste du sud qu’Angela Yvonne Davis voit le jour.

Elle est rapidement bercée par la conscience politique de ses parents militants. Sa mère a notamment participé à des mouvements antiracistes dont l’un réclamait la libération des Scottsboro Boys : neuf jeunes afro-américains accusés, à tort, d’avoir violé deux femmes blanches dans un train de marchandises en 1931. C’est dans cette atmosphère de perpétuelle injustice qu’Angela grandit. Elle vit alors dans le quartier « Dynamite Hill », tristement surnommé ainsi en raison du plasticage régulier des maisons où vivent des familles noires par le KKK.

On fait très vite connaissance avec la jeune Angela – déjà passionnée par la lecture – et ses petits camarades de classe dont l’attachante Cynthia qui ne réalisera pas ses rêves en perdant  la vie dans l’attentat de l’église de la 16e rue en 1963. Un déclic dans l’engagement d’Angela Davis qui apprendra la terrible nouvelle six jours plus tard lors d’un séjour étudiant à Biarritz. C’est en Europe que la future icone de l’antiracisme se forge une conscience politique en étudiant Kant, Hegel et surtout Marx.

De son expérience, elle théorisera le lien entre lutte des classes et ségrégation raciale. « Le mouvement de libération Noir et les autres luttes progressistes se développant en ampleur et en intensité, le système judiciaire et son corollaire, le système pénal, deviennent par conséquent des armes clefs dans la lutte menée par l’état pour préserver les conditions existantes de domination de classe et, de ce fait, le racisme, la pauvreté et la guerre », écrira-t-elle.

Particulièrement rythmé, le récit reprend au cœur de l’Amérique ségrégationniste. On voit Angela Davis se rapprocher progressivement (et dangereusement) des fameux Black Panthers, gangrenés par les luttes intestines qui touchent la plupart des groupes révolutionnaires.  Mais aussi et surtout du Che Lumumba Club, parti communiste… noir. La jeune femme à la coupe afro effectuera même un voyage à Cuba qui la marquera pour toujours. Un engagement fort dans l’Amérique de Reagan où la chasse aux communistes ainsi que le programme Cointelpro du FBI créé  par John Edgar Hoover (habilement décrit et décrypté par les auteurs) ne laissent pas de répit aux activistes Afro-américains.

Une grande partie de l’album est ensuite consacrée aux années sombres d’Angela Davis qui commence à susciter l’intérêt des médias, notamment de la jeune journaliste Seymour June qui se bat, de son côté, pour s’imposer dans un milieu machiste peinant à intégrer les femmes, blanches ou noires… Pour ma part, j’ignore si cette journaliste a vraiment existé malgré ma recherche pour résoudre cette interrogation. Des articles de presse écrits sous sa plume jalonnent toute la bande dessinée et nous éclairent sur le contexte politique et sociétal de l’époque. Qui se résume en un mot : bouillonnant.

Le destin d’Angela Davis bascule en 1970 lorsque la police trouve dans ses affaires une arme qui aurait servi à l’attaque du tribunal du comté de Marin. On ne saura jamais vraiment si elle a, ou non, fourni l’arme du crime. Une part d’ombre que demeure en elle et que l’album n’aborde pas. Dès lors, elle devient l’ennemi public numéro un, un symbole de la cause noire à étouffer pour tous ceux qui considèrent l’homme Noir comme un citoyen de seconde zone.

Arrêtée pour être condamnée à mort, celle que l’on commence à appeler Miss Davis doit combattre tous les rouages d’un système fait pour la casser à l’image de son incarcération à la prison pour femmes de New York suivi de son placement à l’isolement dans l’unité… psychiatrique.

Cette partie du récit est particulièrement réussie et l’on mesure à quel point il lui a fallu résister, sans jamais trahir ses idéaux, malgré les épreuves. Un passage dessiné, parfois esquissé, en noir et blanc, comme pour mieux saisir la profonde déshumanisation de cette période. Mais qui, au final, nous fait sentir plus proche d’Angela Davis. Grâce notamment à la médiatisation, son combat devient celui de nombreux Américains et pas uniquement des Noirs comme on le constate lors de la création du Comité national uni pour la libération d’Angela Davis. Le monde entier connaît son histoire et demande sa libération. En 1972, elle sera finalement déclarée non coupable à l’issue de son procès.

Toujours en vie, elle continue, encore aujourd’hui, à lutter pour les minorités et les prisonniers politiques mais aussi contre la peine de mort. La bande dessinée évoque également en filigrane sa lutte pour l’égalité homme-femme mais aussi,  de façon plus pudique, son homosexualité naissante, finalement assumée en 1997 lors d’une interview pour Out Magazine.

Coup de chapeau donc aux auteurs, en particulier à Ameziane Hammouche qui fait mouche avec de belles planches, parfois muettes pour mieux laisser transparaître l’émotion. Celle montrant la mort de Cynthia, particulièrement poignante, me reste encore en mémoire même si je préfère retenir la  magnifique quatrième de couverture montrant une fière Angela Davis, debout, le poing levé, celui des Black Panthers, à la manière de Tommie Smith et John Carlos lors des Jeux Olympiques de 1968 à Mexico.

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Quand le Général de Gaulle fait l’Histoire

  De Gaulle, tome 1(sur 3), Mathieu Gabella (scénario), Christophe Regnault et Michael Malatini (dessin), Frédérique Neau-Dufour (consultante historique), Gabriela S. Hamilton et Arancia studio (couleurs). Editions Glénat / Fayard, collection Ils ont fait l’Histoire, 56 pages, 14,50 euros.

En plus de la bande dessinée, 2020 a été décrétée aussi année de Gaulle (pour les 130 ans de sa naissance, les 80 ans de l’Appel du 18 juin et les 50 ans de son décès). Une – triple – opportunité pour que la collection “Ils ont fait l’Histoire” lui consacre un album. Et même une trilogie, au vu de la grandeur du personnage et de la référence qu’il demeure aujourd’hui encore.

Ce premier tome débute par… l’annonce de la mort de Charles de Gaulle, non pas en 1970 mais en 1916, avec deux policiers venant frapper à la porte de la maison familiale, à Lille, pour annoncer à son père, Henri de Gaulle, la mort au combat de son fils. Avec une émotion retenue, le père se contente d’asséner que son fils “est mort en faisant son devoir”. Cette question du devoir n’aura, de fait, cesser d’accompagner le futur fondateur de la Ve République, que l’on suit ici, dans une approche strictement chronologique, entre sa naissance, en 1890, dans une famille bourgeoise du Nord et son envol vers l’Angleterre, le 17 juin 1940.

Entre les deux, le jeune homme aura su démontrer ses facultés intellectuelles, aura débattu et sera marqué par les remarques paternelles sur l’affaire Dreyfus (et l’hypothèse que l’armée, aurait pu déformer les faits pour qu’ils lui soient favorables), aura brillamment réussi ses études avant de se retrouver au front, lors de la Première Guerre mondiale.

Blessé, emprisonné en Allemagne où il tente en vain de s’évader à cinq reprises, il aura aussi croisé le général Pétain qui, de son côté, aura su remarquer son intelligence tactique. Les deux hommes s’apprécieront, travailleront plus tard ensemble avant de s’opposer, au sujet de leur approche militaire d’abord, dans la guerre ensuite.

Nommé à l’Ecole de guerre, de Gaulle rencontre le ministre Paul Reynaud, en 1934, qu’il tente de convaincre de moderniser la défense, plaidant pour une armée de métier, plus mécanisée, déclenchant la méfiance de la gauche à l’égard de possibles dérives autoritaires. Puis viendra la “drôle de guerre”, la victoire – purement symbolique – à Montcornet, dans l’Aisne, puis une dernière tentative de résistance et l’envol vers Londres…

Voilà quelques temps, les éditions Grand Angle avaient déjà consacré une série (en 4 albums) à de Gaulle, reprenant – pour ce qui est de cette première partie de sa vie, jusqu’à l’Appel du 18 juin 1940 – globalement les mêmes anecdotes et faits historiques. L’apport de l’historienne Frédérique Neau-Dufour, chargée de recherche à la Fondation Charles-de-Gaulle, vient apporter ici une caution historique plus “légitime” encore à l’entreprise. Et l’approche, ici, se centre plus sur la formation intellectuelle personnelle de Charles de Gaulle et son approche militaire, plus que sur le contexte politique et historique, comme le faisait Jean-Yves Le Naour dans la précédente série.

Le choix de consacrer un tome entier à “de Gaulle avant de Gaulle” permet, ici aussi, de mettre en perspective le grand homme et de faire ressortir quelques traits marquants de son caractère. Un ancrage conservateur très “vieille France”, un comportement parfois hautain ou cassant, mais aussi une vraie indépendance d’esprit, notamment en matière militaire et une certaine “vision de la France” qui l’engagera toute sa vie.

L’autre aspect, ironique et qui pourra surprendre tous ceux qui ne sont pas dans l’exégèse du gaullisme, est de découvrir dans ce tome de la jeunesse du personnage, cette amitié-opposition avec Pétain, qui n’a donc pas pris naissance en 1940.

Graphiquement, comme souvent dans cette collection, le dessin vise l’efficacité plus que l’esthétisme, même si le trait, très fin, apporte un style plus personnel. Et, un brin grotesque sous ses traits enfantins avec son “gros nez” (qui n’a rien à voir avec la célèbre tradition de la BD franco-belge), la physionomie de Charles de Gaulle s’impose une fois le personnage arrivé à l’âge adulte.

Enfin, comme chaque opus de la collection, cet album comprend un petit dossier historique reprenant de façon plus développé les éléments évoqués précédemment, enrichi d’une intéressante iconographie (notamment une cartographie de son itinéraire entre 1890 et 1914) et d’un “making of” explicitant la volonté des auteurs. Une ambition atteinte en tout cas pour ce premier volume.

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Pierre Christin dans les pas d’Eric Blair et George Orwell

 Orwell, Pierre Christin (scénario), Sébastien Verdier (dessin), avec la participation d’André Juillard, Olivier Balez, Manu Larcenet, Blutch, Juanjo Guarnido, Enki Bilal. Editions Dargaud, 160 pages, 19,99 euros.

“Etonien, flic, prolo, dandy, milicien, journaliste, révolté, romancier, excentrique, socialiste, patriote, jardinier, ermite, visionnaire”. Tel était Eric Blair, plus connu sous son nom d’emprunt de George Orwell. A ces qualificatifs, il convient d’ajouter: toujours actuel, tant l’auteur de 1984 et la Ferme des Animaux est revendiqué aujourd’hui à gauche comme à droite et qui nourrit toujours l’intérêt littéraire… et graphique (ainsi du récent Château des animaux de Dorison et Delep ou d’une prochaine adaptation en bande dessinée de 1984 à paraître en début d’année prochaine aux éditions Delcourt) . Et tant son attention portée au détournement du sens du langage ou à la “common decency“, la décence populaire, s’avèrent d’une brûlante actualité.

D’où l’intérêt de cette biographie dessinée, scénarisée par un Pierre Christin qui avoue en postface avoir “discrètement suivi les traces d’Orwell“, du “delta de l’Irrawady en Birmanie jusqu’à l’île de Jura au large de l’Ecosse“, boussole aussi présente dans les anticipations politiques de l’auteur des Phalanges de l’Ordre noirs ou de Partie de Chasse.

C’est ce même chemin chronologique que suit l’ouvrage, du Bengale où est né Eric Blair jusqu’à l’Ecosse où il s’éteindra, en 1950. Entre-temps, il aura été policier en Birmanie, désargenté à Paris, milicien du POUM pendant la Guerre d’Espagne (où il affirmera son hostilité au stalinisme), socialiste engagé et fan des roses de son petit cottage.

Précis et documenté, cet Orwell en apprend beaucoup sur l’itinéraire d’Eric Blair (ne serait-ce que sur l’origine de son pseudonyme, puis dans le nom d’une rivière où il aimait pêcher), mais aussi sur son oeuvre et son style littéraire – l’album reprenant, dans une typographie distincte des extraits de ses textes.

Sébastien Verdier illustre cela d’un trait réaliste, en noir et blanc, détaillé mais sans guère d’émotion. Cette relative platitude est cependant perturbée, avec bonheur, par les interventions de quelques auteurs, tels Bilal, Guarnido ou André Juillard, qui illustrent divers passage d’écrits d’Orwell. Reflet de l’imbrication de l’homme et de son oeuvre. Et incitation, justement, à se replonger dans les différents romans et essais que cette biographie évoque au fil de ses pages.

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Tolkien, à la guerre comme naguère

 Tolkien, Eclairer les ténèbres, Willy Duraffourg (scénario), Giancarlo Caracuzzo (dessin), Flavia Caracuzzo (couleurs). Editions Soleil, 80 pages, 17,95 euros.

Tolkien est bien ressorti des ténèbres en cet automne, en lien notamment avec ce Voyage en Terre du milieu, grande exposition proposée par la bibliothèque nationale de France jusqu’en début d’année prochaine. Et ce n’est sans doute pas une pure coïncidence que paraisse simultanément cette biographie dessinée de J.R.R.Tolkien. Celle-ci s’attache plus particulièrement à la jeunesse de l’auteur, avant que celui-ci ne devienne le “vieux professeur d’Oxord” la pipe à la bouche. Et ce depuis sa plus tendre enfance sud-africaine, puis son retour dramatique en Angleterre – son père resté dans l’Etat d’Orange décède d’une crise cardiaque peu après – entre les plaisirs de la campagne de Sarehole, au sud de Birmingham, puis une plus dure expérience urbaine à Birmingham. C’est là pourtant qu’il se fera des amis fidèles, avec qui il créera le Tea Club Barrovian Society (TCBS). C’est aussi en lien avec eux qu’il partira, lui aussi, à la guerre. Non sans avoir auparavant épousé sa chère Edith et commencer à se passionner pour les langues, en commençant par déchiffrer le Gallois.
La guerre ne sera, chronologiquement, qu’un moment assez court pour Tolkien, mais un épisode marquant puisqu’il y perdra plusieurs de ses amis du TCBS et que c’est dans ce traumatisme qu’il puisera de quoi nourrir ses chefs d’oeuvre de fantasy, Bilbo le Hobbit puis le Seigneur des Anneaux.

L’impact de la bataille de la Somme a récemment été évoqué déjà par l’album J.R.R. Tolkien et la bataille de la Somme des deux picards Emmanuel Beaudry et Corentin Lecorsier. Ce nouvel album sur Tolkien éclaire, de fait, plus encore la vie du grand auteur britannique, de façon plus précise et détaillée… mais aussi passablement moins enlevée. On suit donc, de façon chronologique et très scolaire l’évolution de Tolkien quasiment pas à pas depuis sa prime enfance jusqu’au sortir de la guerre, puis aux années 30 et jusqu’à une projection finale au début des années 1970. Le tout enrichi de nombreuses notations ou passages de ses oeuvres. Un travail de synthèse assez impressionnant et une vraie “somme” donc, mais sans réel apport d’un regard graphique par rapport à une biographie écrite.

Car si le dessin de couverture de Jean-Sébastien Rossbach est réussi et incitatif, le style de Giancarlo Caracuzzo est nettement plus basique. Avec un découpage en petites cases et un trait rigide qui rappelle les bonnes vieilles histoires de l’Oncle Paul ou de l’Histoire de France en bande dessinée des années 1970.

A réserver donc aux fans indéfectibles de Tolkien. Ou à ceux qui, intéressés par la jeunesse de l’auteur, s’accrocheront au récit relativement plat et passablement longuet. Pour ce qui est de l’émotion et du choc visuel, on lui préférera J.R.R. Tolkien et la bataille de la Somme, nettement plus évocateur et original.

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Tolkien, voyage au milieu de la terre de la Somme

 J.R.R. Tolkien et la bataille de la Somme – dans un trou sous la terre, Emmanuel Beaudry (scénario), Corentin Lecorsier (dessin et couleur). Editions A contresens, 69 pages, 18 euros.

Tolkien sera à l’honneur cet automne, avec “Voyage en Terre du milieu” organisée par la Bibliothèque nationale de France à partir du 22 octobre. Une exposition d’envergure sur l’homme et l’oeuvre de l’auteur du Seigneur des Anneaux. La bande dessinée accompagnera aussi cette actualité avec au moins deux nouveaux albums qui s’attachent tous deux à une période précise de la vie de John Ronald Reuer Tolkien: son expérience traumatisante de la Première Guerre mondiale et la bataille de la Somme qui marquera de son empreinte son oeuvre future.
Les éditions Soleil annoncent en effet la parution, fin octobre, de Tolkien, éclairer les ténèbres, de Duraffourg et Caracuzzo, au style très classique au vu des premières planches dévoilées.

Autre approche avec cet album “100 % picard”, qui a anticipé le mouvement : J.R.R. Tolkien et la bataille de la Somme, Dans un trou sous la terre, oeuvre de deux auteurs amiénois publié par un éditeur axonais.

Ce trou sous la terre, qui ouvre le récit d’Emmanuel Beaudry et Corentin Lecorsier, c’est celui d’Ovillers-la-Boisselle, près d’Albert et l’explosion d’une énorme mine qui, le 1er juillet 1916 marqua le début de la Bataille de la Somme, l’une des plus effroyables de la Première Guerre mondiale.

Ce jour-là, J.R.R. Tolkien a 24 ans. Djplômé d’Oxford et jeune lieutenant au 11e Fusiliers du Lancashire, il est cantonné à quelques kilomètres de là, à Warloy-Baillon puis à Bouzincourt, en charge du réseau de transmission de son régiment. On va le suivre tout au long de la Bataille, durant les mouvements de son régiment qui vont l’emmener à Forceville, Ovillers-la-Boisselle jusqu’à ce que la fièvre des tranchées ne le frappe, à Beauval, à la frontière entre Somme et Pas-de-Calais, le 25 octobre, lui apportant une “blighty” (cette évacuation sanitaire recherchée par tant de soldats), qui va l’amener à l’hôpital du Touquet, puis le faire rapatrier en Angleterre, à Birmingham où il va s’employer à transformer son expérience des tranchées pour en nourrir ses futurs chef-d’oeuvres de Fantasy, Bilbo le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux.

Se plongeant dans la documentation disponible sur la vie et l’oeuvre de Tolkien – qui n’a jamais rien écrit sur ses souvenirs de combattant – Emmanuel Beaudry imagine ce que l’écrivain aurait pu vivre durant ces cinq mois dans la Somme. Pour restituer cela, dans un récit borné par des dates et lieux exacts, il privilégie une narration décalée, à travers les lettres que J.R.R. Tolkien aurait pu écrire à sa jeune épouse, Edith. “Voix of” qui permet de mettre en avant l’amour des mots de l’écrivain et donnant un rythme parfois mélancolique, parfois brutal à l’histoire.

Cette même approche impressionniste se retrouve dans le dessin de Corentin Lecorsier, à l’image de la superbe couverture de l’album avec son “tommy” aux oreilles d’elfe. Après un premier album déjà marqué par une patte singulière, le giallo Quatre larmes sur un voile de nylon rouge (déjà sur un scénario d’Emmanuel Beaudry), le jeune auteur amiénois poursuit dans une veine très picturale et colorée.

Les traits des personnages manquent parfois un peu de finesse et certaines planches souffrent d’une certaine imperfection, mais l’ensemble s’inscrit bien dans le ton de l’évocation de souvenirs personnels et nimbés d’onirisme. La description dantesque des combats, à travers des aquarelles sombres, est notamment particulièrement marquante. Et, au final, ce récit offre effectivement une bonne lecture et compréhension de ce qui a pu nourrir la mythologie à venir de l’écrivain britannique.

Un album qui a donc toute sa place dans l’univers de Tolkien. Modeste, mais précieuse.

 

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Chaplin goes to Hollywood

 Chaplin, tome 1: Chaplin en Amérique, Laurent Seksik (scénario), David François (dessin et couleurs). Editions Rue de Sèvres, 72 pages, 17 euros. 

Après Stefan Zweig et Modigliani, l’écrivain Laurent Seksik s’attaque à une autre biographie en bande dessinée: celle de Charles Spencer Chaplin. Et pour cela, il s’est associé au dessinateur amiénois David François.

L’histoire, dans ce premier tome (sur trois annoncés) débute en octobre 1912, Charles Chaplin, petit acteur de music-hall londonien sans succès s’est décidé à franchir l’Atlantique. Ambitieux et persuadé que bientôt “pas une femme, un homme, un enfant qui n’aura pas (son) aux lèvres“. Les débuts new yorkais sont difficiles, mais une voyante lui prédit une “carrière extraordinaire” et un envoyé de Mack Sennet, le plus gros producteur d’Hollywood d’alors le repère et le fait venir en Californie, dans le temple encore balbutiant du 7e Art. En quelques mois, il devient une star. Entretemps, il aura réussi à se composer la silhouette qui marquera le monde entier, celle de Charlot.

L’ambition de cette trilogie n’est pas de raconter toute la vie de Chaplin, mais plutôt de mettre en lumière trois mouvements particuliers qui, pour Laurent Seksik, caractérise ses “trois vies”: la création de Charlot et la conquête de Hollywood d’abord, l’engagement militant et humaniste du réalisateur du Dictateur et des Temps modernes ensuite, la confrontation avec Edgar Hoover et le maccarthysme enfin.

Comment devient-on donc Charlot ? Ou plutôt, qui était Charles Chaplin derrière la petite moustache de l’homme si connu au chapeau melon et à la canne ? C’est ce que proposent de faire découvrir Laurent Seksik et David François dans cette biographie graphique enlevée et romancée où, comme pour ses précédents personnages, le scénariste mêle petites anecdotes véridiques et séquences imaginées pour en tirer la quintessense du personnage.

C’est ainsi qu’à travers ce premier album allant de 1912 à 1920, les auteurs reviennent aussi sur l’enfance de Chaplin, à travers des flash-back s’intégrant naturellement au récit, rappels notamment du destin tragique du père de Chaplin, lui-même acteur, alcoolique finissant misérablement sa vie comme clochard sur les trottoirs de Londres. Elément marquant dans la destinée future de son fils. Et ils ne masquent pas les aspects plus sombres du personnage, pas forcément aimable ni toujours sympathique.

Ce mélange de réalisme et d’imaginaire, de destin s’impose dès le prologue, dans la cale surpeuplée du paquebot faisant route vers New York, avec un Chaplin discutant avec Stanley Jefferson (le futur “Stan Laurel” de Laurel et Hardy) d’une fille qu’ils ont laissé à Londres. Fin 1912, la troupe anglaise ou jouent en effet Stanley et Charles part bien en tournée aux Etats-Unis, mais rien ne semble confirmer la teneur d’une telle conversation.

Au-delà des textes et de la narration, c’est surtout le dessin de David François qui illustre et incarne le mieux ce destin fantasmé et cette liberté d’esprit si dynamique. Ayant déjà mis pied à New York dans les années 30 pour son précédent diptyque – déjà non dénué d’un certain onirisme visuel – Un homme de joie, le dessinateur amiénois déploie plus encore un trait enlevé et aérien (au sens propre, même lorsque, au début, il fait flotter le paquebot sur Broadway).

Il se libère encore plus des contraintes formelles de la planche et du gauffrier, avec un trait virevoltant et souple, si caractéristique, allant même – dans un belle planche vers la fin – à révéler un Chaplin comme prisonnier derrière la grille des cases ou chutant d’une case à l’autre (à la manière d’Imbattable). Quelques pleines pages ou double pages accentuent encore cette dimension, que le grand format de l’album magnifie encore plus. Un joli exercice de mise en scène, tourbillonnante et très cinématographique. Un style vraiment adapté au ton de ce récit sur Chaplin.

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Une idée de cadeau de Noël (7/8) : On dit oui à Andy !

Andy, un conte de faits, Typex. Editions Casterman, 562 pages, 35 euros.

Andy Warhol fut incontestablement une personnalité marquante de la culture de la seconde moitié du XXe siècle. Un “roi du pop art” dont les sérigraphies colorisées de stars ou de sachets de soupe sont autant d’icônes modernes. Pour l’évoquer, il fallait donc un ouvrage hors normes. C’est le cas avec ce gros album signé Typex. Ou, plus exactement même dix “magazines” reliés. Dix chapitres chronologiques pour raconter dix étapes-clé de la vie d’And

De l’enfance pauvre d’Andy Warhola, fils d’immigrés ukrainiens et grecs dans l’avant-guerre, jusqu’à ses dernières heures, en 1987, en passant par son explosion créative dans les années 1950-1960, sa “Factory” et sa faune improbable, le Velvet Underground, sa tentative d’assassinat par la militante féministe barrée Valérie Solanas, son magazine “Interview” dans les années 70… Entre réelle créativité artistique et génie du merchandising, on découvre et suit un homme ambigu, planqué sous sa perruque, qui vivra quasiment toute sa vie avec sa mère, assumant difficilement son homosexualité entre fêtes et excès en tous genres.

Au-delà de sa seule biographie, c’est toute une époque, et plusieurs époques même, qui sont convoquées, comme le précise le sous-titre du livre, à travers des personnalités du cinéma, de l’art contemporain, de la musique. Au fil des pages et des années, on y croise Jackson Pollock, Truman Capote, Bob Dylan, Basquiat ou Michael Jackson.
Dans une approche ouvertement “people”, chaque chapitre s’ouvre d’ailleurs par une page de brèves cartes biographiques (style figurines panini), “véritable Who’s Who” de l’entourage d’Andy Warhol.

Il fallait un talent énorme pour raconter tout cela d’une manière aussi magistrale et brillante et émouvante.

Typex, alias Raymond Koot, y parvient grâce a un traitement graphique différent et adapté à chaque période, même s’il reste dans une dominante ligne claire. Une tonalité donnée dans chacune des “couvertures” de chapitres, conçues comme autant de couv’ de magazines imaginaires. On passe ainsi d’un style rétro à un clin d’oeil aux corps musclés de Tom of Finland, d’un style comics à un pastiche du New Yorker ou même à une icône slave.
Brillant (à l’image de la tranche argentée du livre qui, feuilletée, découvre les divers colorés des chapitres), le dessinateur néerlandais, à qui l’on doit déjà une biographie saisissante de Rembrandt, ne se réduit pas ici à un exercice de style. La narration est vive et prenante. Et, par cette accumulation d’anecdotes et de captation de l’air du temps, il fait revivre un Andy Warhol touchant et étonnant, à défaut d’être réellement sympathique.

En quatrième de couverture, délice de composition ludique au second degré, l’éditeur ou l’auteur ont cru bon de préciser que “pour un plaisir de lecture maximal, nous vous recommandons fortement de ne lire qu’un chapitre à la fois“. C’est peut-être vrai. Mais une fois plongé dans cette vie bouillonnante, il est difficile de s’arrêter avant la fin. Et si c’est un livre qui permet et incite à la relecture (chapitre par chapitre, donc), ces 560 pages se lisent d’une traite.

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Malaterre et mal au père

Malaterre, Pierre-Henry Gomont. Editions Dargaud, 192 pages, 24 euros.

Ici, tout commence par la fin. Dans une atmosphère tropicale, un homme, à “la majesté d’un roi tragique” s’effondre au volant de son 4X4, frappé d’un infarctus. Il se nomme Gabriel Lesaffre et c’est sa vie qui va être dévoilée dans les quelque 200 pages qui vont suivre. Malaterre, racontée en un grand flash-back par son avocat, dernier compagnon de beuverie.

Né dans la bonne bourgeoisie, Gabriel a toujours été un rebelle dans l’âme, rétif à toutes les contraintes. Enfant turbulent, ado révolté, jeune homme brûlant la vie par les deux bouts jusqu’au moment où il tombe amoureux d’une lointaine cousine, Claudia. Il l’épouse, ils ont trois enfants. Mais il se lasse vite de cette vie rangée. Il s’enfuit avant de réapparaître cinq ans plus tard… dans le but de récupérer la garde de ses deux enfants aînés. Par ruse et persuasion, laissant sa femme désemparée et folle de douleur, il parvient à ses fins et embarque Mathilde et Simon en Afrique. C’est là, en pleine forêt équatoriale qu’il entend réaliser son rêve : restaurer la splendeur d’un domaine forestier familial, vendu par son grand-père alors dans la déchè et qu’il a réussi à racheter pour une bouchée de pain Malaterre. Et ce fantasme, tout comme celui de transmettre cette grandeur passée à ses enfants sauve un peu ce personnage, par ailleurs alcoolique, hâbleur, manipulateur, menteur, parfois violent et escroc.

Un titre, et un terme qui résonne, qui s’impose… et un mot qui m’a fait irrésistiblement penser à Malagar, le domaine de François Mauriac. Rien à voir entre l’écrivain et le personnage raconté par Pierre-Henry Gomont, sinon cette présence obsédante, massive, d’une demeure associée immédiatement à son propriétaire. Ici, cette vision grandiose colle et apporte un côté rocambolesque au personnage. Mais à travers Malaterre, c’est aussi la fascination pour l’Afrique et sa liberté qui se transmettent aux deux enfants de Gabriel. Une ambivalence qui sous-entend l’ensemble du récit et cette étrange destinée familiale.

Découpé en courts chapitres, à la fois raconté par des échanges vifs et des récitatifs plus distanciés, Malaterre parvient à brosser le portrait d’un homme complexe, dépassant la caricature ou la charge, pour en faire un personnage attachant sans être sympathique. Un exploit et une finesse dans la retranscription psychologique d’autant plus forts qu’on a cru comprendre qu’il y avait beaucoup de souvenirs autobiographiques dans ce récit.

Cette singularité forte se retrouve également dans le dessin, lâché, plein d’un dynamisme qui font un peu songer au style de Christophe Blain, et une mise en couleurs qui, comme dans Pereira prétend, participe pleinement au climat de l’histoire. Une nouvelle oeuvre puissante et un roman graphique qui ne se lâche plus, une fois embarqué avec le flamboyant Gabriel.

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Au nom du père

Profession du père, Sébastien Gnaedig d’après le roman de Sorj Chalandon. Editions Futuropolis,

Futuropolis poursuit le filon de l’adaptation des romans de Sorj Chalandon. Toujours plus dans la veine du récit autobiographique. Après Mon traître et l’évocation d’une amitié trahie entre en jeune français idéaliste et un militant de l’IRA, c’est d’une autre forme de trahison – encore plus forte et profonde – qu’il est question ici : celle d’un père vis-à-vis de son fils.

Un père tyrannique, qui fait régner avec violence son ordre dément sur l’univers familial, sur sa femme et sur son fils unique, Emile. Mais aussi un père qui se révèle vite, dans ce Lyon du début des années 60, comme paranoïaque et passablement mythomane…
Le jour où, à l’école, Emile doit remplir un formulaire demandant “la profession du père”, celui-ci lâche qu’il est espion. Un peu plus tard, après avoir enfermé sa femme sur le pallier parce qu’était allé à un concert des Compagnons de la chanson, il révèle à son fils qu’il avait été à l’origine du groupe mais qu’étant trop fort, il était parti pour les laisser exister. Plus jeune, ce père aurait aussi inspiré au général de Gaulle son ouvrage sur le rôle des blindés dans la guerre, aurait été joueur de foot professionnel. Puis il y avait aussi “Ted”, l’ami américain, garde du corps de J.F. Kennedy, agent de la CIA et parrain présumé d’Emile…. Au soir du “putsch des généraux”, le 23 avril 1961, ce père se révèle anti-gaulliste et incite son fils à aller écrire sur les murs les noms des généraux proscrits. A partir de là, les confidences vont s’enrichir de véritables “missions”, avant qu’Emile ne développe à son tour son délire complotiste avec un copain de collège, au risque de se perdre à son tour dans l’organisation d’un vrai complot contre de Gaulle !
Et cette relation  toxique et aimante malgré tout entre le fils et le père va se poursuivre au fil des ans et de la progression de la maladie paternelle, de plus en plus envahissante.

Le journaliste et écrivain Sorj Chalandon avait décrit, en 2015, cette enfance traumatisante, à travers son alter-ego, Emile, enfant battu devenu “restaurateur de tableaux malades”. Un récit dont on s’interrogera donc sur la part d’autobiographie qu’il recèle. Ou pas d’ailleurs, car c’est finalement moins le destin personnel de l’auteur qui importe que cette description fine et puissante de l’emprise d’un malade sur sa famille, entre un fils devenu complice passif et une épouse effacée et se refusant à voir l’ampleur du désastre.
Ici, le dessin simple de Sébastien Gnaedig trouve le ton juste pour cette retranscription sous forme de roman graphique, dans un noir et blanc grisâtre restituant l’ambiance rétro de l’époque.
Celui qui est également éditeur chez Futuropolis parvient à décrire avec pudeur et une forme de légèreté grave cette dérive familiale. Chaque chapitre apporte ainsi une touche nouvelle au portrait, décrivant avec finesse une dérive qui aboutira – comme on pouvait le pressentir dès le début – à la folie avérée. Mais une révélation nullement libératrice pour Emile, qui devra toujours se coltiner ce passé pesant. Un poids et une ambiguïté qui sont fort bien révélés ici.

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