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Bulles Picardes humour Les albums à ne pas rater

Une Vérité bonne à lire

 La vérité nue, James. Editions Delcourt, collection Pataquès, 104 pages, 14,95 euros.

Comme son titre l’indique, ce nouvel album de la collection d’humour Pataquès, se propose « d’analyser les choses sans fard et de traquer les faux-semblants dans nos comportements », à travers une centaine d’instants où la vérité vraie s’impose.

Ainsi d’une relation sexuelle vue comme un entretien d’embauche, la démonstration de la contagion du virus de la connerie, la révélation post-mortem de son « créateur » (pas trop divin mais très logique), une galette où forcément le roi s’impose, la désillusion politique appliqué au Code de la route, l’absurdité des relais colis ou la boulangerie délivre des paquets et la poste fait dépôt de pain, le marathon quotidien d’une mère de famille ou encore une manifestation commentée comme un événement sportif et démontrant, par l’exemple une vraie « convergence des luttes »…

Parfois, la réflexion est même plus en lien avec l’actualité proche, comme pour le choix des activités à faire pendant le confinement ou un plateau télé ou l’on vient se plaindre « qu’on ne peut plus rien dire »… avec un beau vautour au petit air zemmourien.

Car, oui, en plus de l’humour absurde des instantanés évoqués ci-dessus, toutes ces historiettes font dans le registre animalier. Ou, plus exactement sont interprétés par une vraie faune antropomorphe, dessinés dans un style plutôt réaliste (une fois accepté le principe que tous les animaux se trimbalent des corps humains).

Un décalage et un renversement des perspectives dont James, directeur éditorial de Pataquès, s’est fait une spécialité, comme dans les récents Meurtre à la compta ou Sales Mômes, Sales vieux,ou, dans un registre plus pédagogique avec son excellente chronique La sémantique, c’est élastique dans La Revue dessinée. Moins directement subversif et politique que le deuxième opus des Cons sont des gens de Reuzé et Rouhaud, ce petit livre est à classer à côté de l’Open bar de Fabcaro, dont il partage la fausse froideur de style et le minimalisme drolatique du fond. Un recueil en forme d’aphorismes dessinés à déguster plutôt à petite dose, pour bien apprécier chaque page. Car cette Vérité nue est quand même très bonne à entendre et à lire.

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Les agressions de Pompiers, ce n’est pas drôle

 Les Pompiers, tome 20: Sauve qui peut, Cazenove (scénariste), Stédo (dessin).Christian Favrelle (couleurs). Editions Bamboo, 48 pages, 10,95 euros.

L’idée-force de ce vingtième tome des célèbres Pompiers est clairement annoncée. Il s’agit de « combattre le feu ardent de l’imbécilité ». Celle de ceux qui trouvent amusant de s’en prendre aux soldats du feu en opération ou qui, pire encore, en viennent à carrément organiser des guets-apens contre les pompiers.

C’est cette réalité qu’une jeune journaliste entreprend de découvrir et de raconter, après avoir réussi à se faire adopter par la caserne (… ayant, elle aussi, reçu un vieux four sur le capot de sa voiture, depuis la terrasse d’un immeuble d’un quartier voisin).

Ainsi, elle pourra enregistrer qu’il n’y a plus un seul pompier en France qui ne se soit pas fait agresser, le dernier en date, traumatisé, venant de recevoir son lot de cailloux. Intervention sur un feu de poubelle à laquelle on a accolé un scooter portant une bonbonne de gaz, dépôt de plainte (sans suite) pour une machine à laver en plein sur la camionnette de secours, jets de télécommande une fois tous les téléviseurs épuisés, voire petite sortie « calme », avec uniquement des jets de chaussures ou de bouteilles sans cocktail molotov ni tirs de mortiers, tel est donc le quotidien des pompiers d’aujourd’hui.

Cela ne découragera pas la jeune reporter, qui se découvrira même une nouvelle vocation à l’issue de cette immersion, complétée, en fin d’album par un petit dossier rappelant les raisons d’être des pompiers et les nouveaux risques et dangers auxquels ils sont confrontés

Difficile de ne pas partager l’engagement de cet album un peu particulier, alternant planches uniques et histoires courtes. Mais si d’habitude les gags de cette série se montrent gentiment drôles, ils sont surtout très poussifs ici. Difficile, bien sûr, de rire – ou de faire rire – avec une telle thématique et la volonté affirmée de susciter une prise de conscience sur le phénomène.

Pas franchement drôle donc, ce Sauve qui peut réussit au moins à traiter son sujet avec le style graphique comique et caricatural habituel.

Si on ne fait pas de bonnes histoires avec de bons sentiments, au moins peut on espérer que cet album aura une vocation pédagogique, à l’intention du jeune public.

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Faut pas prendre les cons pour des gens (2): Encore de l’humour noir pas con

 Faut pas prendre les cons pour des gens, tome 2, Emmanuel Reuzé (scénario et dessin), Nicolas Rouhaud (scénario). Editions Fluide glacial, 56 pages, 12,90 euros.

Fort du succès du tome précédent (près de 100 000 exemplaires vendus d’après le communiqué de presse), Emmanuel Reuzé et son co-scénariste Nicolas Rouhaud récidivent dans leur description de la bêtise humaine.

Dans ce nouvel album, ils s’attachent ainsi à décrire l’égalité hommes-femmes à travers l’invisibilité féminine en entreprise, ils démontrent en quoi les retraités deviennent une minorité radicalisée aux yeux des forces de l’ordre, imaginent une grande école pour clochards, illustrent les problèmes de l’hôpital à travers l’obligation pour les médecins de ramener du travail – et donc des malades – à la maison, font des CRS des vedettes des nouveaux films d’horreur.

Ils dépeignent aussi l’absurdité de la surconsommation (avec des télévendeurs de fenêtres qui en viennent à s’en acheter mutuellement) ou des nouvelles technologies (avec une hilarante description du conflit entre différentes commandes d’enceintes connectées ou une nouvelle appli “pipi’nb listant les toilettes louées par des particuliers).

En matière de connerie, le sujet paraît certes inépuisable. D’où ce deuxième opus encore bien dense et diversifié. Mais avec cette fois, un message plus politique et plus en lien avec l’actualité immédiate. Ainsi, au fil des pages, on peut trouver une analyse de la répression d’Etat (“le gouvernement propage la peur des CRS pour qu’on n’ose plus manifester contre sa politique inégalitaire“), mais aussi quelques charges grinçantes contre les évadés fiscaux ou la privatisation de l’enseignement. Sans oublier une évocation des perspectives ouvertes par le télétravail et bientôt les télévacances (ainsi évoquées dans les vignettes en couverture).

Le style, lui, ne change pas, avec un humour absurde flirtant avec la satire sociale, des dialogues incisifs et un dessin réaliste, avec encore souvent des duplications de cases – à la manière de Fabcaro.

De l’humour noir pas con du tout, donc.

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Octofight comme des champions

 Octofight, tome 2: De rides et de fureur, Nicolas Juncker (scénario), Chico Pacheco (dessin). Editions Glénat, 128 pages, 12,90 euros.

De rides et de fureur, donc, mais aussi Fast and Furious, ce deuxième tome de la nouvelle trilogie gériatrico-futuriste de Nicolas Juncker et Chico Pacheco ! Au-delà du format, la série a repris aussi au manga son rythme de parution rapide. Deux mois à peine après le premier épisode, voici le second qui déboule. Dans un registre toujours aussi effréné.

Promis à l’euthanasie obligatoire pour avoir été contrôlé positif à la nicotine, Stéphane Legoadec et son épouse Nadège, tous deux octogénaires mais encore bien vifs, ont désormais pris leurs marques chez les Néo-Ruraux. Contraint de combattre pour le chef de gang Raymond, afin que sa femme puisse être soignée, Stéphane a démontré des qualités indéniables au “fight”. A tel point que son “propriétaire” entend l’inscrire à l’Octofight Champions League, où s’affrontent tous les champions. Et avec “un max de cash en jeu“. Mais tandis qu’il progresse dans les éliminatoires, Stéphane commence à saisir les rapports de forces entre les gladiateurs et leurs maîtres et se met à fomenter des idées de révolte.

Pendant ce temps, dans la France “inclusive” gouvernée par Mohamed Maréchal-Le Pen, la situation connaît aussi quelques troubles. Le Kommando François-Bayrou dont est membre la petite-fille de Stéphane a incidemment mis le nez dans ce qui pourrait bien être un vrai scandale d’Etat !

L’action bat encore son plein dans ce deuxième épisode, avec un dessin survolté jouant volontairement avec les codes du manga (mais avec des personnages semi-réalistes plutôt soignés), des cadrages hyper-serrés et un découpage qui ne laisse rien échapper des terribles combats à coups de déambulateurs et autres prothèses…

21Bref, les deux auteurs continuent manifestement de s’en donner à coeur joie. Et cela se ressent. Sans paraître trop y toucher, Nicolas Juncker injecte aussi dans son histoire de multiples clins d’oeil à notre époque, de l’ancienne centrale nucléaire de Fessenheim recyclée en arène d’octofight aux magazines économiques libéraux épinglés dans le bureau de Raymond ou à la deuxième vie de Daft Punk.

De quoi densifier l’arrière-plan de cette pochade drôlatique mais finalement plus fine et profonde qu’on pourrait le croire.

 

 

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On peut encore rire avec la bande dessinée

Pour accompagner une petite pause estivale de quelques jours, petite réflexion – et propositions – sur l’humour actuel en bande dessinée, à travers un florilège d’albums récents.

Il y a 35 ans, Pierre Desproges s’interrogeait sur le fait de savoir si l’on pouvait rire de tout. Aujourd’hui, les Cahiers de la bande dessinée dans leur dernière parution de cet été se demandent si la BD peut encore faire rigoler. Au terme d’un dossier à vocation historique et faisant intervenir plusieurs auteurs (de Marion Montaigne à Fabcaro ou Lecroart), la revue en conclue, avec le sérieux et la densité qui caractérise cette nouvelle formule, que oui, la BD peut encore faire rire, même si elle a perdu l’innocence de ses débuts.

Plusieurs albums récents s’y emploient en tout cas.

Commençons par Fabcaro, qui connaît une “hype” persistante depuis le succès de Zaï Zaï Zaï Zaï. Celui qui a redonné ses lettres de noblesse à l’humour absurde remet le couvert dans une nouvelle opération Open Bar (editions Delcourt, 56 pages, 17,50 euros). Comme dans le précédent tome, paru il y a deux ans, il révèle les petits ridicules de notre époque avec des gags en une planche et à travers la même technique d’itération iconique – c’est-à-dire la répétition de la même image – figeant l’action et mettant d’autant plus l’accent sur les dialogues et le contexte. Sobriété presque ascétique renforcée par une bichromie en gris-vert accentuant la neutralité des dessins.

Incompatibilité entre chansons d’Eddy Mitchell, fondue et relations intimes, méthode autoritaire pour éviter les fuites parentales durant la kermesse scolaire de fin d’année, suivi du championnat du monde d’enfilage de couette, mais aussi gêne d’un convive relativisant les certitudes beauf et racistes lors d’un repas, honte d’avoir un père “manager conseil”, banquier braqueur ou pression écolo-bobo, Fabcaro sait toujours aussi bien mélanger le comique de situation complètement décalé et l’humour nettement plus grinçant.

Et pour autant, aucune paresse dans le procédé graphique – Fabcaro redessinant toutes les cases identiques – ni dans le fond, qui éclaire et dévoile souvent avec finesse toute l’absurdité d’une certaine vie contemporaine.

Même approche décalée chez Emmanuel Reuzé (auteur notamment des Dictateurs du XXe siècle 2.0 et de l’incontournable Art du 9e art) et Nicolas Rouhaud, dans leur récent album en forme de manifeste Faut pas prendre les cons pour des gens (ed. Fluide glacial, 56 pages, 12,90 euros). Eux aussi reprennent le principe des cases répétées – mais ici Reuzé travaille à l’aide de photos dessinées et dupliquées par ordinateur. D’où un style très réaliste, coloré dans une palette choisie qui vient accentuer l’absurdité de notre réalité. Car ici, l’absurdité est tout aussi actuelle mais elle se fait plus directement politique.

Avec la froideur distanciée d’un Goossens, les deux auteurs dénoncent en effet frontalement une certaine bêtise humaine contemporaine. Tout y passe, des contrôles de police en télétravail aux SDF déplacés d’entrée d’immeubles en entrées d’immeubles, des patients contraints d’opérer à l’hôpital faute de médecins aux consommateurs faisant tourner un supermarché ayant poussé l’automatisme et la recherche de profits jusqu’à son terme.

A part ça, des kamikazes se suicident aussi après que leur organisation a subi un plan social ou se font sauter lors de leur entretien d’embauche pour démontrer leurs qualités professionnelles. Tout aussi grinçant, dans le registre de l’humour noir, le récit-gag (repris en partie en couverture) de l’effroi d’un jeune couple découvrant que leur nouveau-né ne parle pas un mot de français et se sentant obligés alors d’aller déclarer cet étranger en situation illégale à la préfecture.

Le rire, ici, comme l’analyse Emmanuel Reuzé “sert à pointer la connerie universelle, y compris celle des faibles qui reproduisent les injustices.” S’inscrivant lui aussi dans le sillage de Desproges, Goossens ou Francis Masse, son album démontre bien que “l’absurde ne doit pas servir à déconnecter la réalité, mais au contraire à la faire grincer plus fort“. Objectif atteint donc sans manquer aussi de déclencher de vrais éclats de rire.

Drôle et noir, c’est aussi la marque de fabrique de Marc Dubuisson. Ses petits bonhommes stylisés à l’extrême apportent un contraste bienvenu dans des strips hebdomadaires dans le supplément week-end des Echos, sa Nostalgie de Dieu demeure un de sommets d’une certaine forme d’humour poussé à l’extrême et son plus récent recueil Ab Absurdo a valeur, lui aussi, de manifeste.

Associé cette fois à Thierry Martin au dessin, Mortel (ed. Delcourt/coll. Pataquès, 104 pages, 9,95 euros) bénéficie d’un style graphique et peu plus riche et soigné. Le fond du propos reste, lui, toujours dans le registre de l’humour noir avec ce florilège autour des méthodes surprenantes et souvent drôles de la mort pour parvenir à ses fins (en allant parfois très loin, comme avec le bébé dans le micro-onde…).

Et les astuces de la grande faucheuse sont aussi diverses que le public qu’elle s’est choisi. Le principe, en revanche, est lui toujours le même: des gags en quatre cases et un mort, ponctués d’une chute assez irrésistible. Nouvelle réussite donc d’édition pour cette collection Pataquès gérée de main de maître par James – dans laquelle Dubuisson a déjà sévi avec l’hilarant Amour, Djihad et RTT.

Ledit directeur de collection, met d’ailleurs ponctuellement la main à la pâte dans sa collection.

Après le très réussi Team Méluche, voici Meurtre à la compta (coll. Pataquès, 104 pages, 9,95 euros), l’auteur de la série Open space (ed. Dargaud), se replonge dans le monde de l’entreprise pour une enquête autour de la disparition du comptable d’une grande boîte.

A l’inverse des autres albums de la collection, pas de planches indépendantes, mais un long récit suivi sur 100 pages (rebondissant néanmoins sur un petit gag à chaque fin de page), d’où un humour moins délirant, plus retenu, mais joliment mis en scène par David de Thuin et réservant, au final, une révélation tout à fait dans le ton.

James retrouve le rythme du gag court dans Sales mômes, sales vieux, (ed. Fluide glacial, 96 pages, 9,90 euros) dessiné par Mathilde Domecq et interrogeant, de façon décapante, le choc des générations. L’axiome de base, étant que quel que soit son âge, on demeure un sale môme et donc, fatalement, un jour un sale vieux.

Toujours en trois cases, le couple d’auteurs ausculte au scalpel les aspects quotidiens de la vie familiale. Sous toutes ses formes et sans omettre les couples gays ou de lesbiennes. Des parents exaspérés oubliant juste leurs enfants dans le check-up des vérifications au départ des vacances, une femme tombant enceinte pour ses venger des enfants des autres qui l’insupportent, l’angoisse des longues études à payer, une forme de running gag autour de la nounou. Mais aussi, à l’inverse des vieux indignes ne rêvant que d’enterrer leurs enfants. Et puis, entre les deux les relations difficiles avec des ados, découvrant par exemple avec horreur que Papa et maman ont été punks et anarchistes à leur âge ou rêvant simplement d’un monde idéal sans leurs géniteurs…

C’est parfois horrible, là encore, comme dans cet aphorisme d’un père à son bébé, lui énonçant: “On met 25 ans à se débarrasser de ses parents, puis 25 ans à se débarrasser de ses enfants, et enfin à nouveau 25 ans à se débarrasser de ses parents, c’est ça la vie…” Mais, mine de rien, avec un trait simple, une économie d’effets et une fantaisie apportée par une bichromie de différentes couleurs, c’est un petit traité de philosophie de la vie qu’ont pondu ici James et Mathilde Domecq. Un petit bouquin à lire et à relire avec un plaisir intact.

Trois cases pour 1 chute (ed. Fluide glacial, 96 pages, 9,90 euros) encore avec l’Abbé. Dessinateur pour le Psikopat ou Fluide glacial, il réunit ici près d’une centaine de ses courts gags. Pas de thématique particulière mais une bonne dose de “non sense” venant confronter une logique imparable. Ainsi de l’oeil retrouvé par Astérix dans le chaudron de potion magique… qui est celui d’Obélix “tombé dedans quand il était petit”. Dans la foulée, on trouvera des kamikazes détournant un avion pour Disneyland, un combat de gladiateurs entre un mirmillon et la peste de Justinien, un naufragé isolé sur une île déserte parvenant enfin à faire parvenir un message à sa famille, une technique imparable de drague ou la plaie des marchands ambulants pendant la Retraite de Russie napoléonienne. Parfois, l’humour se teinte de glauque, mais la chute drôle ou cynique (ou cyniquement drôle) s’avère marquante. Et l’album annonce la couleur dès sa couverture – et sa jolie illustration littérale du titre – sans oublier sa page de garde(s).

Autre démonstration qu’il en faut peu pour faire rire. A condition d’avoir du talent.

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Bulles Picardes humour polar & romans noirs

San-Antonio lance sa ligne en Bretagne !

 San-Antonio, tome 2, Si ma tante en avait, Michaël Sanlaville (scénario et dessin), d’après l’univers créé par Frédéric Dard. Éditions Casterman, 96 pages, 16 euros.

Changement d’air et de paysage pour le commissaire San-Antonio et son équipe les inspecteurs Béru et Pinaud. Après une enquête sensible liée à la disparition de deux écoliers près de Lyon, les trois complices ont été mutés à Ploumanach’ Vermoh un petit village perdu au fin fond de la Bretagne !

Contre toute attente, San-Antonio y retrouve son ancien patron, Achille, nommé sous-préfet. Ce dernier est là, en réalité, pour mener à bien une mission secrète : stopper un cargo russe qui transporterait un arsenal nucléaire aux larges des côtes… Problème, il n’informe pas notre fin limier de ses intentions afin d’en retirer tous les honneurs en cas de succès.

Deux marins bretons sont missionnés par Achille pour réaliser l’opération mais la belle mécanique se grippe très vite lorsque l’un d’eux, Jean-Yves Katkarre, commandant du chalutier “La Môme Crevette”, est retrouvé trucidé dans le port… San-Antonio est chargé d’élucider l’enquête et de démêler le vrai du faux entre ivrognes, veuve nympho, marins intrépides et indépendantistes bretons ! Inutile de vous dire qu’il s’apprête à ferrer un gros poisson…

C’est un nouveau tome placé sous le signe du divertissement et de la gouaille que Michaël Sanlaville nous propose aux éditions Casterman. Auteur de l’excellent Lastman (aux éditions Casterman, avec Bastien Vivès et Balak), l’auteur est resté fidèle à l’univers créé par Frédéric Dard qu’il admire.

Si ma tante en avait est le 97e volume de la série San-Antonio, publié aux éditions du Fleuve noir en 1978. La couverture montrant un chalutier pris dans une tempête donne le ton. Le récit va à cent à l’heure ou plutôt à 100 nœuds ! On retrouve dans ce deuxième tome des dialogues au vocabulaire souvent argotique mais également profondément poétique. Véritables marques de fabrique de Frédéric Dard.

Comme c’était déjà le cas dans le tome 1, Salanville a casé plusieurs personnalités dans ce nouvel album. Impossible de ne pas sursauter en voyant surgir d’une des cases le chanteur Renaud et son bandana rouge. On reconnaît aussi sans peine Henry Fonda (et son profond regard bleu ciel) habillé en costume traditionnel breton. Il y a aussi Brigitte Bardot dans le rôle d’une tenancière d’hôtel peu farouche (dommage, c’est la version âgée assez antipathique). Bref, de nouveaux petits clins d’œil bienvenus qui jouent pleinement la carte de l’humour franchouillard.

Si on se marre franchement beaucoup tout au long de la lecture, c’est aussi par le biais de personnages secondaires réussis comme le bourrin Béru jamais très loin d’une bonne bouteille de pinard et le penaud Pinaud dont les initiatives partent souvent en couilles (au propre comme au figuré…).

Accompagné d’une très belle colorisation qui met en valeur le paysage côtier breton et ses maisons typiques, le dessin est aussi très soigné. On retrouve un côté manga qui n’est pas pour me déplaire mais sans excès. Les scènes d’action sont, elles, servies par un coup de crayon dynamique, notamment lorsqu’elles se situent en haute mer. On se surprendrait presque à humer les embruns marins salés !

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anticipation Bulles Picardes humour Les albums à ne pas rater

Avec Octofight, la vieillesse n’est pas un naufrage pour tout le monde

 Octofight, tome 1(sur 3): Ô vieillesse ennemie, Nicolas Juncker (scénario), Chico Pacheco (dessin). Editions Glénat, coll. Treize étrange, 128 pages, 12,90 euros.

Emmanuel Macron serait donc parti pour relancer sa réforme des retraites. Et le vieillissement de la population devrait donc revenir un sujet de préoccupation, du moins médiatique. Mais, bonne nouvelle, dans trente-six ans, la solution aura été trouvée au problème !

En 2056, sous le régime (un peu autoritaire, mais que voulez-vous, si on veut que ça marche, hein…) de Mohamed Maréchal-Le Pen, fils de Marion Maréchal, l’Assemblée a finalement adopté la règle de l’euthanasie obligatoire pour toutes les personnes âgées de plus de 80 ans en “fin de droits médicaux”. En clair, toutes celles et ceux qui négligent leur santé se voient condamnés, comme Stéphane Legoadec dont on a trouvé des traces de nicotine dans les urines.

Pour lui et son épouse, il ne reste plus qu’une solution: la fuite vers les territoires “néo-ruraux”, territoires perdus de la République gaulliste-gaulliste (tout le monde est devenu gaulliste en 2050) devenus une zone sans droit. Là, des chefs de gangs s’affrontent à travers de nouveaux jeux du cirque, avec des octogénaires fugitifs en guise de gladiateurs, le déambulateur et la béquille remplaçant le sabre et le filet…

Avec Un jour sans Jésus, Nicolas Juncker et Chico Pacheco avaient risqué le blasphème en racontant une version très particulière de la mort et de la résurrection de Jésus Christ. Et ils avaient réussi leur pari en tenant le rythme sur les six volumes d’une histoire à la fois drôle, très prosaïque et bien menée. Ils récidivent dans le sujet un peu border line avec cette comédie mordante sur le vieillissement de la population.

La critique politique reste en arrière-plan de ce premier tome (mais est très bien conté par Nicolas Juncker lui-même dans le teaser de la série – voir ci-dessous), même si le côté burlesque des positionnements politiques entre ultra-centristes et gaullistes-gaullistes ne manquent pas d’ironie, rapprochant cette nouvelle série, par certains aspects, des Vieux fourneaux de Lupano et Caauet.

C’est donc plus l’action qui s’impose, sous forme de road trip au départ puis d’un délire de combat de “fight club” d’octogénaires, le tout dessiné avec un grand dynamisme, dans un style pseudo-mangas par Chico Pacheco (effet accentué par le petit format et la couverture souple). Le dessinateur se montrant également particulièrement en forme pour rendre ses personnages très expressifs.

Dans sa construction, ce premier tome réussit parfaitement à embarquer le lecteur dans cette aventure au rythme rapide, tout en la ponctuant de flash-back et d’éléments redonnant sans lourdeur le contexte de cette France de 2050.

Un mélange de satire sociale et d’humour potache qui fonctionne en tout cas très bien. Mais on n’en attendait pas moins de la part de deux auteurs “passionnés de théologie, de métaphysique anthropologiste et d’eschatologie, diplômés en positivisme logique et scolastique post-hégélianiste” – selon leur biographie de présentation dans l’album…- qui, après s’être consacrés “à la mort d’un jeune dans le passé“, ne pouvaient faire mieux que de poursuivre avec une nouvelle étude sur “la mort des vieux dans le futur“.  Une étude qui devrait pouvoir rapidement s’enrichir de nouveaux éléments, puisque le tome 2 est prévu pour sortir cet automne.

 

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Les Profs à la fête, vingt ans après

 Les Profs, Spécial 20 ans, Erroc et Sti (scénario), Pica, Léturgie & co (dessin), Jacqueline Guenard (couleurs). Editions Bamboo, 88 pages, 10,95 euros.

Le lycée Fanfaron se prépare à célébrer les 20 ans du collège avec une petite cérémonie. Pour l’occasion, on a même rappelé l’ex-principal et d’anciens profs, comme René, toujours aussi dépressif. Boulard, le cancre historique de l’établissement se retrouve aussi embarqué dans l’événement. Mais voilà que les serveurs braquent une partie des invités présents dans la salle des profs. Avec, comme revendication d’obtenir leur baccalauréat, faute de quoi ils commenceront à exécuter les otages.

La principale appelle donc en urgence le ministère de l’Education, tandis qu’une partie de l’équipe éducative, déjà réunie dans la cour, va tenter de sauver ses collègues. Et que Boulard commence à percevoir le bon côté des choses.

Encore un album des Profs ? Oui, mais un opus très spécial. Un bel album-anniversaire pour fêter joyeusement et joliment les 20 bougies de la série “blockbuster” des éditions Bamboo.

C’est bien sûr ce qui transpire de l’histoire principale, qui ouvre l’album, scénarisée par Erroc, l’auteur des débuts et Sti, qui a pris sa succession. Cadavre exquis réussi faisant intervenir 20 dessinateurs, dont le retour du créateur des Profs, Pica, pour la première planche. Dans la foulée, Widenlocher, Tehem, Di Martino, Jenfèvre et d’autres poursuivent le récit, achevé par Simon Léturgie. Les différences de style graphique donnent une atmosphère encore plus décalée, mais l’ensemble garde toute sa cohérence, grâce aussi à la mise en couleur de Jacqueline Guenard.

Après cette copieuse entrée en matière, c’est une vraie petite rétrospective de la saga phénomène de la BD d’humour qui est proposée, à travers une chronologie dessinée de ces vingt ans, la reprise de nombreuse planches “culte” (la première planche préfigurant les “Profs”, la première apparition de Boulard, celle qui a donné l’idée d’en faire un film, le premier “shopping profs”, etc.) et de nombreuses anecdotes et entretiens.

Il ressort de tout cela une indéniable fierté devant le succès d’une série qui atteint aujourd’hui presque 6 millions d’exemplaires, tous tomes confondus et qui a participé à bâtir le succès des éditions Bamboo. Mais, comme l’explique Olivier Sulpice, président-fondateur de la maison, dans une ambiance effectivement “très bon enfant” et à la chaleur communicative.

Bref, un album “collector” qui sera apprécié par les fans – qui y apprendront sûrement quelque chose d’inédit – mais qui s’avère très intéressant pour ceux qui ne connaissent la série et qui pourront saisir les raisons d’un succès qui ne se dément pas.

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Grand Orient… grandement désorienté par les franc-maçons

 Grand Orient, Jérôme Denis (scénario), Alexandre Franc (dessin et couleurs). Editions Soleil, 124 pages, 17,95 euros.

La franc-maçonnerie fait toujours fantasmer, par son pouvoir présumé et ses prétendus réseaux secrets…. Surtout ceux qui ne la connaissent pas, comme semblent l’indiquer avec humour les auteurs de Grand Orient. C’est en effet un tout autre univers, nettement plus prosaïque – et sans doute bien plus proche de la réalité – que dévoile cet album, inspiré des souvenirs de Jérôme Denis (pseudonyme d’un Lillois, prof de philosophie et “initié” à l’âge de 38 ans).

Tout commence un soir de septembre, dans le XXe arrondissement de Paris. Un trentenaire, Philippe, va vivre son initiation maçonnique en compagnie d’un autre postulant, Cao Son. Mais rien ne se passe comme prévu dans cette petite loge de la “Grande loge mixte internationale”. Le vénérable n’arrive pas, des objets symboliques nécessaires au rite ne sont pas disponibles et il manque jusqu’aux chaises. Pendant ce temps, les deux postulants, censés demeurés muets et aveugles derrière leurs bandeaux noirs, ont commencé à  sympathiser, à l’initiative de Philippe, nettement plus déluré que son comparse. Une première découverte, un brin burlesque de l’univers maçonnique qui va donner le ton de la suite. Au fil des semaines et des années, Philippe va apprendre à connaître ses “frères” et “soeurs”, les relations qui se nouent entre eux, croiser d’autres frères, un brin hautains, membres du Grand Orient et passer les étapes progressives pour devenir compagnon, puis maître…

En bande dessinée aussi, la franc-maçonnerie semble toujours être un bon filon. Les éditions Glénat vont ainsi entamer une série historique contant son “épopée” (initialement programmée pour ce printemps, les deux premiers albums devraient paraître à la rentrée).

Ici, c’est avec une approche plus contemporaine et pragmatique qu’est évoquée cette “société discrète”. Sans dévoiler les secrets des rites et s’arrêtant devant la porte close des “tenues”, Jérôme Denis et Alexandre Franc décrivent avec finesse et, semble-t-il de façon très documenté, le quotidien de cette bande de maçons et maçonnes, attachants et très humains dans leurs préoccupations, leurs paradoxes, leur humour et parfois leurs ridicules.

Une manière sensible et souvent drôle de soulever le voile, sur un ton de comédie sociale qui fait un peu songer aux tribulations de Monsieur Jean, de Dupuy et Berberian, voire à l’approche sociologique de certains albums de Lauzier.

Au final, un album qui ne dévoile ni ne dénonce rien, qui ne se veut ni prosélyte ni hostile, mais dont la principale révélation est de montrer des franc-maçons comme des femmes et des hommes comme les autres. Peut-être juste portés par une volonté d’être un peu plus bienveillants et meilleurs. Et si c’était ça, finalement, le fameux secret maçonnique ?

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Running gags en pleine nature

 Les Runners, tome 2: Bornes to be alive, Sti (scénario), Buche (dessin). Editions Bamboo, 48 pages, 10,95 euros.

Le “déconfinement” actuel donne des envies de grand air et d’évasion dans la nature. C’est aussi l’aspiration des “runners” dévoilés dans le tome précédent.

Après avoir découvert – pour des motifs un peu spécieux – l’univers du “running” et être parvenu au sommet du genre en réalisant son premier marathon, Fred, le héros récurrent de ces histoires, passe désormais à la phase supérieure: le “trail”, la course en pleine nature, mais aussi la course d’orientation sportive jusqu’à un nouvel objectif ultime: l’ultra-trail !

Après les Seignors, qui parvient à dépeindre quelques traits caractéristiques de l’univers des EHPAD dans une approche résolument humoristique et légère (ce qui n’est pas une mince réussite), le scénariste havrais Sti (Ronan Lefebvre) s’est donc mis à la course. Ou, s’il ne l’a pas réellement fait de cette manière, il est parvenu à en décrire de manière précise quelques tics ou figures imposées.

Après la recherche du bon matériel, le vocabulaire ésotérique des coureurs, ce sont cette fois, entre autre, la mode des “dessins de parcours de course par GPS” et autres gadgets technologiques qui sont égratignés avec humour.

Le principe de l’album demeure, lui, identique: une succession de planches-gag qui s’inscrit dans une continuité narrative globale.

Au-delà des gags, parfois faciles et gentillets, c’est ce qui faisait l’originalité du premier tome de cette nouvelle série thématique – dont les éditions Bamboo se sont fait une spécialité. C’est encore plus le cas cette fois. Avec une foulée qui prend de l’assurance et un dessin – toujours signé Buche (l’auteur de Franky Snow) – joyeusement coloré dans son style “gros nez” sympathique.