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Bouboule, Blaise et les frelons asiatiques

L’homme de l’art procède à la destruction du nid de frelons asiatiques.(Photo : Philippe Lacoche.)

   Mes bons voisins, Tio Guy et Béa, m’ont téléphoné, très intrigués, presque affolés.

– Tu as vu le nid dans l’un des pommiers du verger?

«Un nid? Un nid d’oiseau», pensai-je. «Bon. Mais pourquoi, diable, cet appel surprenant?»

– Un nid, oui. Et alors?

– Regarde de ta terrasse. Tu vas voir! Un nid de frelons asiatiques.

Je fonce sur la terrasse. Et là, à à peine dix mètres de ma tronche de piqué potentiel, un énorme nid, une manière de lanterne crémeuse, gigantesque, à base de cellulose. Superbe, à dire vrai. Une sacrée architecture. Comme si les bestioles avaient travaillé à la petite cuillère ou au couteau à peindre. Je m’approche d’un peu plus près. J’aperçois trois ou quatre indigènes, noirs et jaunes comme le drapeau du bien-aimé Empire russe.

– Fais gaffe quand même! C’est mauvais, ces bêtes-là, me prévient Tio Guy. Tu veux mon casque de motard?

Toujours le mot pour rire, Tio Guy. Même dans les situations les plus périlleuses. A deux mètres du nid, un frelon asiatique se met à me regarder de ses minuscules yeux sournois. Je me souviens des bastons dans les bals à la Maison des arts et loisirs de Tergnier (Aisne), dans les années 1970. «Ne jamais baisser le regard, sinon, tu es mort!», m’avait prévenu Bouboule, un fier à bras, gentil comme tout, mais qu’il ne fallait trop chatouiller surtout quand il avait abusé de la bière du Nain d’Alsace. J’avais retenu la leçon; je ne baisse pas les yeux. Lui non plus, le salaud! Que faire dans ces cas-là? Je suis désarmé. Ma chair appétissante et rosée de Ternois bien nourri n’attend plus que son dard. C’est affreux! Je me sens dans la peau d’Yves Montand ou de Charles Vanel, dans Le Salaire de la peur, avec, sous les fesses, quatre cents kilogrammes de nitroglycérine. Ou dans celle de Blaise Cendrars, dans J’ai tué, sublime texte dans lequel l’immense écrivain-poète raconte comment il liquide un Boche à l’eustache au cours de la Première guerre mondiale. «Œil pour oeil, dent pour dent. A nous deux maintenant.» Là aussi, c’est lui ou moi. Soudain, il baisse sa garde et son regard par la même occasion. Et met les bouts vers un destin plus incertain que les rives évoquées par mon regretté ami Robert Mallet. Je regagne la terrasse, en roulant légèrement les épaules comme au temps des bastons, des bals à la Maison des arts et loisirs de Tergnier, et de Bouboule.

– Ce n’est pas le tout, mais qu’est-ce qu’on fait? On ne peut pas laisser cet hôtel à dardons en l’état. Il y a plein d’enfants dans le coin… lâche Béa, inquiète, à juste titre; elle a pris le temps de téléphoner à l’un de ses copains pompiers qui lui a donné le numéro de téléphone d’une entreprise spécialisée dans la défrelonisation.

Je sais que ma voisine Aurore détient les coordonnées de la propriétaire du verger qui réside maintenant dans le Sud de la France. Elle l’appelle. Deux jours plus tard, une manière de cosmonaute arrive, tout de blanc vêtu, équipé d’une sorte de chalumeau. Après une dizaine de coups de fumigène avec son ustensile magique, les bestioles s’envolent par centaines. Prudent, j’assiste au spectacle derrière la fenêtre de ma véranda. Subrepticement, un frelon asiatique se pose sur le rebord. Et se met à me fixer de ses petits yeux sournois. « J’en suis sûr; celui qui m’a défié deux jours plus tôt. Ça ne va pas recommencer?» me dis-je. Et cette fois-ci, Bouboule n’est pas là pour me conseiller. Je fonce vers le téléphone et appelle la police. On n’est jamais trop prudent. Mon copain et confrère Tony Poulain, chroniqueur judiciaire de notre cher journal, devrait, sous peu, le retrouver à la faveur d’une audience du Tribunal de Grande instance.

Philippe Lacoche

Dimanche 29 novembre 2020

Un nid très impressionnant ! (Photo : Philippe Lacoche.)
Tio Guy, l’été dernier badigeonnait son gros cerisier. Pensait-il déjà lutter contre l’invasion des frelons asiatiques? (Photo : Philippe Lacoche.)
Blaise Cendrars, auteur de “J’ai tué”.
Le regretté Robert Mallet, auteur du livre “Les Rives incertaines”.

 

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Ronchonner contre le véganisme

Il n’est pas question ici de remettre en cause la lutte contre la souffrance animale, et encore moins de contester le droit à quiconque de faire ce qui lui plaît et de manger ce qu’il veut. On a le droit d’être végan; c’est un fait. De là à maculer de sang la façade du boucher charcutier de coin, il y a une marge. Végâneries, le dernier opus du Club des Ronchons, placé sous le haut patronage de l’excellent Alain Paucard (de Paris) fait du bien car il dit tout haut ce que beaucoup de Français pensent tout bas: il commence à nous gaver grave, les végans extrémistes, toujours à nous faire la morale parce qu’on se régale d’un bon steak dans la hampe ou d’un savoureux pot-au-feu. Ou si on va capturer de belles tanches dans l’étang du comité d’entreprise du Courrier picard. Une trentaine d’écrivains et illustrateurs et pas des moindres (Michel Bouvier, François Cérésa, Alfred Eibel, Alain Gerber, Bernard Leconte, Bernard Le Saux, Gérald Sibleyras, Jean Tulard, etc.) participe à cette aventure éditoriale salutaire. C’est bien écrit et aussi bon qu’une entrecôte persillée. F.M.

Végâneries, Club des Ronchons (sous la direction d’Alain Paucard); Via Romana; 112 p.; 16 €.

Alain Paucard, photographié à Paris, en 2017. (Photo : Philippe Lacoche.)
Michel Bouvier au Salon de Lambersart, en janvier 2020.
François Cérésa, au Rouquet, à Paris, en 2017. (Photo : Philippe Lacoche.)
Bernard Leconte, à Lille, en septembre 2019. (Photo : Philippe Lacoche.)
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Salade de mâche et choucroute Lidl

Truman Capote génialement campé par le comédien Philip Seymour Hoffman. (Photo : Philippe Lacoche.)

          À la faveur du confinement, j’ai le bonheur de passer de plus en temps auprès de ma petite fiancée. J’adore. Et ce ne sont pas seulement les nombreuses années qui nous séparent, mais je me rends compte, non sans amusement, à quel point nous sommes différents. Il ne s’agit pas ici de nous, en tant qu’individus, mais de nous en tant que genres. Filles, garçons: un monde nous sépare; un univers nous réunit. Je regardais, l’autre jour, les repas que nous nous étions confectionnés: elle, une adorable et fraîche salade de mâche, égayée de minuscules éclats de tomates, le tout rehaussé d’un filet d’huile d’olive bio; moi, dans une casserole, une choucroute sous vide de chez Lidl. Différents, oui. Il n’empêche qu’au cours du repas, j’avais bien remarqué qu’elle reluquait mon assiette qui fondait comme la neige dans la cuillère d’un junky. Du bout des lèvres, elle finit par me demander si j’avais la bonté de lui octroyer un petit bout de saucisse avant que je n’engloutisse le tout. Trop mignonne! Pour me distraire pendant ce fichu confinement, il n’est pas rare que je photographie, à son insu, ses oreilles que je qualifie de «petits coquillages». Elle proteste pour la forme, hausse les épaules et finit par me tourner le dos en soupirant. Lorsque je suis très en forme, donc très joyeux, il m’arrive même de lui tirer la queue brune qu’elle se tresse chaque matin. Ça me rappelle la cour de l’école primaire Roosevelt, à Tergnier, dans les années 1960. La mixité, tant attendue par nos jeunes cœurs, enfin nous avait été offerte. Nous ne cessions de taquiner nos petites égales qui, déjà, parfois nous traitaient de brutes. Le passé; toujours le passé. Le monde va trop vite. En tout cas, j’éprouve l’étrange impression qu’il a tourné sans moi et qu’il m’a laissé là, transi, immobile, paumé – donc réactionnaire–, devant le manège qui s’emballe. Réactionnaire? Je ne suis pas le seul à le penser. Un chanteur-compositeur parisien avec qui je travaille, m’expliquait qu’il s’était embrouillé la crinière, l’autre soir, au cours d’un dîner, avec un producteur de gauche qui ne comprenait pas pourquoi il osait réaliser des chansons avec moi. «Tu ne te rends pas compte qu’il a pigé pour Causeur et pour le Figaro littéraire?» lança-t-il horrifié. Le copain prit ma défense, faillit quitter la table. À quoi bon, au fond? Si j’avais été là, j’eusse pu expliquer au gauchiste que le rédacteur en chef culturel qui m’avait embauché à Causeur était encore plus marxiste que moi. Et qu’au Figaro littéraire, les critiques sont titulaires d’opinions totalement différentes et, qu’au fond, ils ne militent que pour la vraie et bonne littérature. Réac? J’assume. Je n’aime pas l’époque et persiste à croire que, bien souvent, c’était mieux avant. En matière de cinéma, c’est pareil. J’adore les vieux films français. C’est parfois compliqué avec ma petite fiancée qui fait preuve de plus d’ouverture pour les œuvres contemporaines. L’autre soir, alors qu’elle voulait me faire découvrir Truman Show, nous nous sommes finalement mis d’accord sur le film Truman Capote de Bennett Miller. Ce dernier raconte les cinq ans d’enquête menés par l’écrivain après le massacre d’un fermier du Kansas et de sa famille par deux marginaux (Perry Smith et Dick Hickock). Truman visite Perry Smith en prison, l’accompagne dans ses démarches, lui obtient des sursis. Il suivra les deux délinquants jusqu’à leur pendaison. Un film bouleversant, plein d’humanité qui, quelle que soit la barbarie des faits commis, ne peut que vous convaincre que la peine de mort, elle aussi, est une indéfendable barbarie.

PHILIPPE LACOCHE

Dimanche 15 novembre 2020.

Je regardais, l’autre jour, les repas que nous nous étions confectionnés: elle, une adorable et fraîche salade de mâche, égayée de minuscules éclats de tomates, le tout rehaussé d’un filet d’huile d’olive bio; moi, dans une casserole, une choucroute sous vide de chez Lidl. (Photo : Philippe Lacoche.)
Pour me distraire pendant ce fichu confinement, il n’est pas rare que je photographie, à son insu, ses oreilles que je qualifie de «petits coquillages». (Photo : Philippe Lacoche.)
Lorsque je suis très en forme, donc très joyeux, il m’arrive même de lui tirer la queue brune qu’elle se tresse chaque matin. Ça me rappelle la cour de l’école primaire Roosevelt, à Tergnier, dans les années 1960. (Photo : Philippe Lacoche.)
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Mon enfance repose sous la neige

    Mon ami Yann Moix m’a demandé, il y a peu, si je souhaitais collaborer à Année Zéro, la revue qu’il est en train de lancer. J’ai bien sûr accepté avec beaucoup de plaisir. Le premier numéro sera consacré à l’un de ses écrivains préférés: André Gide. Je ne suis pas un spécialiste d’André Gide. Tant s’en faut. En revanche, je me suis souvenu qu’adolescent, en classe de cinquième ou de quatrième, j’avais lu avec beaucoup de plaisir La Symphonie pastorale. Notre professeur de français (Mlle Mon voisin ou Mme Dupré; je ne sais plus) avait dû l’inscrire au programme. Comme je le raconte dans le court récit que j’ai soumis à Yann, dès que je mis mon museau de jeune adolescent dans ce roman, j’éprouvais l’impression de fouler un terrain conquis. Un effort de mémoire me ramena une petite dizaine d’années en arrière. J’étais enfant; je devais voir quatre ou cinq ans. Instituteurs à Marizelle, hameau de Bichancourt (Aisne), mes tante et oncle, Paulette et Pierrot, nous avaient invités, mes parents, ma sœur et moi, à déjeuner. C’était l’automne ou le début de l’hiver. Entre deux bouchées, Pierrot ne cessait de tirer sur la Gitane maïs qu’il ne quittait jamais. Après le repas, il nous invita à le suivre afin d’admirer ses Géants des Flandres, des lapins phénoménaux, à la robe rousse et fauve, avec lesquels il raflait tous les concours régionaux. Habituellement, la visite à Marizelle donnait lieu à une traditionnelle partie de pétanque; la saison ne s’y prêtait guère. Alors, vers 16h45, nous nous rassemblâmes dans le salon où, sur une table haute, trônait un énorme poste de télévision. Pierrot l’alluma afin que nous assistassions à la diffusion du film de 5 heures. À l’époque, je n’avais pas retenu le titre de l’œuvre; le nom de son auteur non plus. Je n’en étais pas moins fasciné par les paysages recouverts de neige épaisse, presque gluante et par ce chalet encerclé par une tempête immaculée. Toute cette blancheur contrastait avec la noirceur définitive, inquiétante de la nuit qui s’était abattue sur Marizelle. Et il y avait ce regard perdu, translucide, beau mais inquiétant lui aussi de Gertrude, la jeune aveugle abandonnée qu’un pasteur protestant avait pris sous sa protection pour lui éviter l’asile. Mes yeux d’enfant ne savaient pas que ce film n’était autre que La Symphonie pastorale, de Jean Delannoy, d’après le roman d’André Gide. Gertrude était interprétée par Michèle Morgan; le pasteur, par Pierre Blanchar; Jacques, le fils de ce dernier, par Jean Desailly. La littérature de l’adolescence m’avait ramené vers le cinéma télévisé de l’enfance. Quelques années plus tard, se produira presque la même chose. Serge Boulard, éclairé professeur de français dont j’eus le plaisir de bénéficier des cours en classe de troisième, nous avait invités à livre Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier. Avec Tintin au Tibet (lu sur mon lit de souffrance, à l’hôpital de Chauny, à la faveur d’une opération de l’appendicite), ce fut là mon deuxième grand coup de foudre littéraire. Un coup de foudre aussi puissant que celui d’Augustin Meaulnes pour Yvonne de Galais. Ce fut au cours de l’été que je me rendis au cinéma de Tergnier, Le Casino, pour assister à la projection du film éponyme, œuvre de Jean-Gabriel Albicocco. Impression étrange. Ce long-métrage avait des relents de substances interdites et des couleurs psychédéliques. Ou, peut-être n’était-ce qu’une impression car je venais de découvrir Sgt. Pepper’s, l’album culte des Beatles, plus imbibé d’acide qu’un buvard de Jerry Garcia. Mais ceci est une autre histoire…

PHILIPPE LACOCHE

 

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Tailler un costard à Cardin

 

Pas par sadisme, non. Cyril Montana en a seulement marre que Cardin s’approprie le village de son enfance. Avec son pote Thomas Bornot, il en a fait un film. Ils le présenteront ce soir au ciné Saint-Leu, à Amiens.

De gauche à droite : Cyril Montana, son fils, Grégroire Montana, et Thomas Bornot.

 Cyril contre Goliath:

un film de Thomas Bornot et Cyril Montana; avec Cyril Montana et Grégoire Montana.1h26.

Bornot et Montana présenteront leur film, le jeudi 24 septembre, à 20h30, au ciné Saint-Leu, à Amiens.

L’histoire? Lacoste, village médiéval et emblématique du Luberon fait de l’œil à un collectionneur et pas n’importe lequel. En 20 ans, le couturier milliardaire Pierre Cardin a rénové le château du marquis de Sade qui le surplombe puis acheté près de 40 maisons au sein du village, pour les laisser vides… Cyril Montana, écrivain parisien et enfant du village, révolté par cette situation décide de s’engager dans une aventure militante pour tenter de faire changer les choses.

Interview

 

Comment est né ce film? Quand? Dans quelles conditions? Quel fut le déclencheur?

Cyril Montana: Il est né à un moment où je vivais une passe difficile en 2013 avec un divorce, un dépôt de bilan de ma boîte de communication et un contrôle fiscal. J’étais très mal et je suis parti me ressourcer dans le village de mon enfance dans le Lubéron: Lacoste, un magnifique village médiéval de 400 âmes perché à flanc de colline. Et c’est là que j’ai réalisé que mon refuge, que je pensais éternel, était sérieusement attaqué par Pierre Cardin. En effet, celui-ci a fait l’acquisition du château du Marquis de Sade qui surplombe le village dans les années 2000, mais aussi dans la foulée de 47 maisons, d’une dizaine de boutiques et de 50 hectares de terre, pour ne rien en faire. C’est-à-dire que les maisons et les boutiques sont vides. Ne sachant pas quoi faire, mais ne pouvant pas rester les bras croisés, j’ai écouté les conseils de mon ami Gabriel Sobin, sculpteur lacostois, qui m’a dit de trouver un journaliste qui veuille bien en parler pour faire la lumière sur cette situation inique. Et c’est à ce moment-là que j’ai rencontré Thomas Bornot, qui est réalisateur de documentaires, et qui a accepté de me suivre dans cette aventure de cinq ans. Nous n’avons rien lâché, et il est devenu plus qu’un l’ami: un frère.

«Je ne savais pas qu’en France on pouvait se payer un village.» Cyril Montana

Comment s’est déroulée sa réalisation? Avec qui? Avec quels moyens de réalisation et de production?

Thomas Bornot: Au grand dam de Cyril, j’ai mis beaucoup de temps à sortir les caméras (plus d’un an). L’idée c’était de rencontrer un maximum d’habitants de Lacoste et de comprendre cette histoire d’un point de vue plus intime, presque de l’intérieur. Ce n’est qu’après avoir vraiment sympathisé avec l’ensemble du village et après avoir analysé l’histoire de Cyril et son besoin d’engagement que le film s’est, petit à petit, dessiné. Comme nous avions des moyens limités (30 000 euros environ que nous avons obtenus grâce à une levée de fond via un site de crowdfunding), j’ai demandé à tous mes potes qui travaillent dans l’audiovisuel de nous filer un coup de main ou du matériel de tournage. Au final, c’est un film que nous avons fait à quatre au tournage avec l’aide d’Arthur Frainet et de Benjamin Géminel. Sur quelques scènes, dont la scène finale, des potes de Lacoste et de Reillanne nous ont filé un gros coup de main (drone, décoration et figuration). En fait, c’était un peu comme faire un court-métrage mais de 1h30. Le plus compliqué et le plus coûteux dans un film, c’est la postproduction (mixage, étalonnage) et la production de finalisation du film avec l’achat d’archives, de musiques et la recherche d’un distributeur. Et c’est là que Yannick Kergoat est arrivé. Ce grand monsieur du cinéma (réalisateur de Les nouveaux chiens de garde et monteur pour Costa Gavras Kassovitz ou Bouchareb) a adoré le film et nous a proposé de nous aider à le finaliser tant techniquement que financièrement. C’est grâce à lui que nous avons réussi à le sortir et que nous avons rencontré Jane Roger de JHR films qui a accepté de le distribuer. Au final c’est un vrai film de potes!

Connaissiez-vous Pierre Cardin avant de mettre en place le projet de film? Quelle image en aviez-vous et quelle image en avez-vous maintenant?

C.M.: Je ne le connaissais pas plus que ça. Ce que je sais, c’est que lorsqu’il a commencé par acheter le château du marquis de Sade dans les années 2000, ma grand-mère, Mamie Arlette, qui habitait Lacoste, ne voyait pas du tout d’un bon œil sa manière de considérer les villageois. De mon côté à l’époque, j’étais loin des préoccupations du village, et j’étais plutôt à défendre son arrivée, en pensant qu’il allait apporter du dynamisme et créer des emplois, tout comme il le déclarait alors dans la presse. Il avait, en effet promis de créer dix emplois pérennes, une cinquantaine de saisonniers avec des hôtels, restaurants, etc. Mais il n’a rien fait de tout cela. L’image que j’en ai se reflète dans le film. En gros, je ne savais pas qu’en France on pouvait se payer un village.

Votre film ressemble à une manière de road-movie. Il fait aussi penser à «Merci Patron», de François Ruffin? Vous sentez-vous proches de cette démarche?

T.B.: Au départ Cyril ne voulait apparaître dans le film. Il voulait juste parler du village et de la prédation de Pierre Cardin sur celui-ci. Mais j’avais cette envie de mettre Cyril à l’image, déjà parce qu’il est vraiment charismatique et qu’il était, il faut bien l’avouer, hypernul en engagement. Mais sa ténacité et son absence d’orgueil mal placée, en faisaient un vrai personnage de film. On en a beaucoup discuté ensemble et Cyril a finalement accepté de devenir le personnage principal du film. Contrairement à Ruffin qui est un pro de l’engagement, avec Cyril on a un électron libre capable de décider de faire une marche pacifiste entre Paris à Lacoste, un soir, sur un coup de tête. Donc la démarche est vraiment différente. Ce qui est génial, et ce que les spectateurs nous rapportent, c’est leur envie d’engagement qui suit la projection du film.

Depuis combien de temps le film est-il diffusé? Dans quelles salles passe-t-il? Par quel circuit de distribution?

T.B.: Le film devait initialement sortir le 22 avril au cinéma. Avec la crise sanitaire et les grosses angoisses quant à l’avenir des salles, nous avons proposé le film sur une plateforme de cinéma virtuel, la 25e Heure qui proposait de venir en aide aux cinémas indépendants. Finalement, après l’annonce de réouverture des salles, nous avons décidé, avec notre distributrice, de la date du 9 septembre. Nous ne sommes pas dans beaucoup de salles à l’heure actuelle mais nous faisons avec Cyril un petit tour de France pour aller rencontrer notre public lors de projections débats. C’est l’occasion de longues discussions passionnées qui se finissent souvent devant la salle ou au café du coin. C’est extraordinaire de montrer notre film et de pouvoir en parler juste après. Avec Cyril, on adore ça.

À l’origine, Cyril Montana, vous êtes écrivain. Comment êtes-vous devenu cinéaste?

C.M.: Je ne suis pas cinéaste; je me suis associé au réalisateur Thomas Bornot pour qu’il m’aide à produire un récit que j’avais fondamentalement besoin de partager. J’ai donc coécrit et coproduit ce film mais je ne l’ai pas réalisé; c’est un métier; ça ne s’invente pas. Cela dit, grâce à lui, j’ai beaucoup appris à ce sujet, et je l’en remercie.

Avez-vous de nouveaux projets littéraires et quoi?

C.M.: Oui; je suis en train de terminer et de peaufiner mon cinquième roman. N’ayant pas pu m’y consacrer entièrement avec le film, cela a mis du temps, et j’ai hâte de trouver un éditeur.

Et d’autres projets cinématographiques?

T.B.: Il y en a toujours qui traînent dans ma tête et auxquels j’aimerais bien m’atteler. Après, l’expérience que nous avons vécue avec Cyril, et le plaisir que nous avons eu de travailler ensemble, donne envie de continuer ensemble. Nous y réfléchissons activement pendant cette tournée.

Pierre Cardin a-t-il vu votre film?

  1. B.: Nous, on ne l’a pas vu dans les salles où il passe mais c’est possible que des gens travaillent pour lui l’aient vu. Une seule chose pourrait nous le faire croire, c’est que depuis un mois, de nouveaux commerces et galeries s’ouvrent dans le village. Cardin a, par exemple, rouvert la boulangerie, une épicerie, un musée (qu’il a refermé depuis) et une galerie donné à un artiste local. Est-ce fait pour contredire la critique que nous faisons dans le film ou un vrai désir d’ouverture? L’avenir nous le dira. Ce qu’il faut aussi souligner, c’est que sort cette semaine Pierre Cardin, un documentaire qui retrace sa vie de couturier. Hasard de calendrier?
  2. M.: Pour être clair, certes il a ouvert un café il y a un an et prêté une galerie à un sculpteur du coin pour six mois. Mais pour le reste, nous n’avons aucune certitude sur cette épicerie qu’il a ouverte il y a un mois. Car il a déjà fait le coup d’en ouvrir une il y a deux ans, pour la refermer peu de temps après. En gros, il ne faut pas oublier qu’il reste 47 maisons qui sont toujours bel et bien vides et pas mal de commerces également. Donc, c’est super qu’il y ait un café mais je me méfie du greenwashing. C’est un premier pas, mais pas plus pour l’instant… Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

Cyril Montana est aussi et surtout écrivain. Il présente ici l’un de ses ouvrages paru il y a quelques années.
Cyril Montana, écrivain. Mars 2005.
Cyril Montana, écrivain. Cyril Montana. Mars 2005.
Soir de bringue, entre Hussards, à Paris. De gauche à droite : Cyril Montana, Nicolas Rey et Patrick Besson, écrivains. Paris. Février 2012. Photo : Philippe Lacoche.
Cyril Montana (à gauche) et votre serviteur, d’abord photographiés, au sortir d’un restaurant de Saint-Leu par le regretté et si talentueux Jean-François Danquin qui, quelques mois plus tard, les immortalisa à la faveur de cette toile.
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Chansons et rock me rendent heureux!

Je l’avoue humblement : je suis très heureux d’avoir repris du service comme parolier. Outre mon travail avec la délicieuse Lou-Mary, j’écris depuis peu des paroles pour Benjamin Laplace (fondateur du groupe Mistral), pour Vanfi (fondateur des Papillons noirs et ancien membre des Scopytones) et pour Hervé Zerouk (fondateur des Desaxés).

En cliquant sur les liens surlignés en bleu, vous arriverez sur Youtube. Et vous écouterez, “Tes yeux sur mon tulle”, une chanson très arabisante qui rend hommage au défunt et regretté bar rock amiénois Le Lucullus et à son tenancier Nasser; “Amour chacal”, que j’avais écrite quand mon adorable petite Léo m’avait quitté pour des bras plus jeunes (chanson qui évoque aussi la Baie de Somme; Benjamin tisse des atmosphères très Daniel Darc, très Patrick Eudeline); “Quai des jeunes années”, hymne à ma bonne ville rouge, cheminote et ouvrière de Tergnier, dans l’Aisne (j’y rappelle qu’au cours des sixties, on y lisait bien plus L’Humanité que L’Aurore, ce qui ne manquera de faire plaisir au maire communiste, mon ami Michel Carreau; des critiques disent déjà que Vanfi a composé une manière de chanson des Kinks à la française); “Lady Baie”, chanson que j’avais écrite en 2004 alors que j’étais en amour avec la sensuelle et délicieuse Lady B. (Hervé Zerouk y développe une jolie mélodie digne de Ray Davies).

Voilà, tu sais tout, lectrice charnue comme une pêche de vigne et fessue comme une biche qui attend un faon.

Ph.L.

 

Lou-Mary.
Benjamin Laplace.
Hervé Zerouk, en septembre 1919, à la faveur d’un repas bien arrosé pris en compagnie de l’ami écrivain (et grand écrivain!) Alain Paucard. (Photo : Philippe Lacoche.)
Mon ami Vanfi en pleine action.
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Les trois carpes de la mare de Coisy

                                            

Après la mare hydrocarbure Super U, le Marquis est allé pêcher dans celle, bucolique, de Coisy.

 

De gauche à dtoite : Raphaël Trombert, Annie Da Costa et Philippe Cavillon. (Photos : Philippe Lacoche.)
Je me suis juché sur le tronc moussu de cet arbre pour pêcher dans la mare de Coisy. Qui disait que le Marquis des Dessous chics ne pratiquait pas le reportage à haut risque?

La première mare que j’ai présentée, mardi dernier, celle située derrière la station essence de Super U, à Amiens, n’avait rien de bucolique. Cette fois-ci, je suis allé tremper la ligne dans la mare de Coisy, adorable village de 340 habitants, situé entre Amiens et Doullens. C’était le matin; il faisait terriblement beau. Sur place, m’attendaient, mon complice de pérégrinations halieutiques, Raphaël Trombert, chargé de mission biodiversité faune auprès du Centre permanent d’initiative à l’environnement (CPIE), l’ami des grenouilles et de tous les batraciens, Mme Annie Da Costa, première adjointe de la commune, qui avait débauché pour l’occasion Philippe Cavillon, 55 ans, technicien en bureautique, né dans le village.

«Une voiture, trop rapide, loupe son virage et se retrouve dans la flotte.»

Des souvenirs autour de la mare, il en possède, Philippe. «Enfant, l’hiver, j’allais marcher sur la glace, comme tous les jeunes du village. On se faisait gronder… Mon père, 81 ans, à la fois agriculteur et employé d’usine, y faisait boire ses chevaux.» Abreuvoir du temps jadis, aujourd’hui exutoire pour l’eau pluviale, la mare de Coisy affiche une profondeur de 2,50 mètres en son milieu. Il y a quarante ans, elle a été curée à l’aide d’une pelleteuse. «À l’origine, elle était plus grande; elle servait de trop-plein au château d’eau», commente Philippe Cavillon. À l’origine encore, elle ne contenait pas de poissons. C’est un habitant de Coisy qui, il y a plusieurs dizaines d’année, a vidé ceux de son bassin extérieur dans la jolie mare. Depuis, carpes, poissons rouges et autres blancs y coulent (façon de parler!) des jours heureux. Sauf quand une voiture, trop rapide, loupe son virage et se retrouve dans la flotte, comme ce fut le cas il y a quelques mois. Mais, il n’y a pas que des poissons. Pour Raphaël aussi, journée a été bonne. Il a repéré des Notonectes (punaises aquatiques), des Gallinules (poules d’eau), une grenouille verte, une Piéride du chou (papillon), un canard colvert, une Calopteryx vierge (libellule), un Vulcain (papillon). Et en matière de flore, il égrène, dans le désordre les noms d’Iris pseudacorus, Acer pseudoplatanoides, Epilobium hirsutum, Ranunculus acris, Cirsium arvense, Salix alba, Plantago lanceolata, Urtica dioica, Sambucus nigra, Cornus sanguinea,etc.

Quant à moi, j’ai capturé trois petites carpes aussi rousses qu’Isabelle Huppert. Je me suis empressé de les relâcher dans ma chère mare Super U. Me voici donc empoisonneur municipal; c’est Michel Collet, directeur de la communication à Amiens-Métropole, qui va en faire une tête à son retour de vacances. Dans vingt ans, si un petit pêcheur y attrape une carpe de vingt kilos, il pourra se dire qu’il a capturé l’une des trois carpes du Marquis. Quant à moi, je serai en train de pêcher dans les nuages. Trop drôle! PHILIPPE LACOCHE

La très jolie mare de Coisy. (Photo : Philippe Lacoche.)
L’un des trois carpes que j’ai capturées et que je me suis empressé de relâcher dans l’une des deux mares devant le magasin Super U, à Amiens.
Au cours de la délicate opération de relâchage des trois carpes dans l’une des mares, dites Super U, à Amiens. ‘Ici, l’aristocratique goujonnière du Marquis des Dessous chics.)
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La mare dit. Deux mares, une station essence

Le marquis des Dessous chics nous révèle ce que contiennent les mares des villes et villages.

Une des deux mares qui se trouvent derrière la station essence en face du magasin Super U, rue Edouard-Lucas, à Amiens (Photos : Philippe Lacoche.)
“Pêcher, c’est plonger sa main dans la sciure”, disait le chanteur-poète-nancéien CharlElie Couture (et non pas Charly Lacouture, comme s’égarait Yves Montand) quand on lui demandait ce qui lui plaisait dans ce loisir.

Un rêve d’enfant? Un rêve de pêcheur? Les deux, mon général. À la cité Roosevelt, dans les années 1960, à Tergnier (Aisne), il n’existait pour nous, enfants, adolescents, que trois loisirs: le football, courir les filles et pêcher. Pas n’importe où: dans les pattes d’oie du canal de Saint-Quentin, beau bras liquide, chargé d’eau céladon, de péniches belges et bataves (avant!) et d’histoire (s). Autant dire que, lorsque je ne suis pas en train de penser à la littérature ou au rock’n’roll, je pense à la pêche. Depuis des années, les mares des villes et des villages me font rêver. Autre raison: ma mère avait été élevée par sa grand-mère dans le petit village de Silly-le-Long (Oise). Jusqu’au cœur des sixties, existait, au cœur de cette commune, une belle mare, large, profonde qui servait à la fois d’exutoire aux eaux pluviales et à abreuver les bêtes. Cette mare recelait des histoires. Un petit Polonais s’y était noyé: au cours d’un hiver rigoureux d’avant-guerre, il avait fait du patin sur la glace. Elle s’était rompue; vous imaginez la suite… Une mare, c’est aussi ça: des histoires gaies ou tristes; des légendes; des amours évaporées sur ses rives incertaines et englouties dans la nuit des temps. Certaines, dit-on, recèlent en leurs tréfonds des poissons monstrueux.

«C’est mon côté Bacon, la beauté dans l’horreur.»

L’idée m’est donc venue d’aller y pêcher, dans ces mares, et de me faire accompagner par Raphaël Trombet, 29 ans, d’origine savoyarde, demeurant à Amiens, chargé de mission biodiversité faune au Centre permanent d’initiative à l’environnement CPIE). Paresseux de nature, j’ai donc décidé de commencer par deux mares (séparées de quelques mètres), situées en face du magasin Super U, juste derrière la petite station essence, rue Edouard-Lucas, à Amiens, à deux pas de chez moi. Lorsque je me suis renseigné auprès de mon bon copain Michel Collet, directeur de la communication d’Amiens-Métropole, il a éclaté de rire: «Mais qu’est-ce que tu vas pêcher là-dedans, marquis? Ce sont des bassins de rétention du parc de la Licorne!» Il n’avait pas tort: deux mares derrière une station-service et en bord de route, la flotte doit être dégoulinante d’hydrocarbures. Il y a plus glamour et plus bucolique comme partie de pêche. Mais bon: c’est mon côté Bacon, la beauté dans l’horreur; l’art écorché vif. Je me suis donc raccroché à l’Histoire. Archiviste de la Ville d’Amiens, Manon Fauchaux, m’a confié que dans tout le secteur (faubourg de Hem, Renancourt, etc.), les marais étaient nombreux. Mercredi dernier, équipé d’une canne à moulinet et d’une boîte de vers de terreau, j’ai donc retrouvé Raphaël sur les rives des fameuses mares. Lui, était équipé d’une épuisette (ou troubleau): «Mon but est de ramener diverses espèces sans racler le fond.» Ce qu’il a fait. Et, contrairement à moi, sa pêche était, selon ses dires, très fructueuse. Qu’on en juge. En matière de faune: il a constaté la présence de grenouille verte (adulte entendu, et têtards vus), d’alevins de perches franches (a priori; moi, je pense que ça pourrait être des épinoches), d’hydromètres, de notonectes, de corises (punaises aquatiques), de planorbes et de sangsues (mollusques). En ce qui concerne la flore: il a repéré la présence de Rubus caesius, d’Hypericum perforatum, de Typha latifolia, de Convolvulus arvensis, d’Artemisia vulgaris, de Cornus sanguinea et de Lythrum salicaria. Ouf! En tout cas, il était content comme tout, Raphaël. Un milieu naturel très intéressant, selon lui. (C’est mon copain Michel Collet qui ne va pas en revenir.) En revanche, ma canne est restée au chômage: deux touches minuscules. Aucun poisson dans ma goujonnière.Qu’importe: j’étais bien sous la pluie, à rêvasser en matant mon bouchon. Je me demandais comment il s’appelait, le petit Polonais, mort dans les eaux glacées de la mare de Silly-le-Long à la fin des années 1930. PHILIPPE LACOCHE

Raphaël Trombet, 29 an, savoyard d’origine, demeurant à Amiens, chargé de mission biodiversité faune au Centre permanent d’initiative à l’environnement (CPIE). (Photo : Philippe Lacoche.)
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Petits coureurs dans les cieux de l’enfance éternelle

Les groseilles blanches du jardin de ma petite fiancée. (Photo : Philippe Lacoche.)

     Par un après-midi fort ensoleillé, alors que je baguenaudais dans le jardin de ma petite fiancée, mon attention fut attirée par les groseilliers qui offraient de jolies grappes de fruits mûrs. Profitant qu’elle me tournât le dos, affairée à tondre la pelouse, je me suis laissé guider par ma gourmandise légendaire. Alors, sournois comme un vieux matou castré, j’ai attrapé une grappe de groseilles blanches, l’ai portée à ma bouche; j’ai fermé les yeux. Et, tel un petit Marcel picard dégustant sa madeleine, je me suis laissé envahir par les souvenirs. Les groseilles blanches? Les meilleures, sans aucun doute. Les plus douces, à l’acidité raisonnable et fraîche comme baiser d’adolescence avec une petite immigrée italienne dans les années 1960, sur la pelouse du stade SNCF de Quessy-Cité (Aisne). Mais laissons là l’Aisne (tiens, ça sonne bien: «Laissons là l’Aisne!»; il faudra que le replace dans les paroles des chansons que je dois donner à Hervé Zerrouk, ancien du groupe Les Désaxés, à Benjamin Laplace, fondateur du groupe Mistral, ou à Vanfi, l’âme sombre des Papillons noirs, ou tout simplement à mon frère, l’insaisissable Scieur Z et sa scie musicale s”c”i tranchante), retrouvons les vacances. Les miennes, en tant que fils de cheminot d’un père qui, aux voyages, préférait son jardin, restaient toujours les mêmes : direction le château de Sept-Saulx (Marne) où mon grand-père maternel exerçait la profession de jardinier. Avec mon regretté cousin Guy (le Pêcheur de nuages), nous parcourions les rives ombragées et fraîches de la Vesle, lestés de nos gaules et lignes, à la recherche des chevesnes, vandoises, vairons, perches ou rotengles aux rutilantes nageoires. C’était juillet; il faisait chaud. Lorsque nous n’étions pas à la pêche ou pas en train de courir après les filles, jeunes faunes agiles, nerveux et vigoureux, nous allions dévaster le potager du grand-père. Les groseilles blanches et roses, pâles comme la peau des fesses des jeunes rousses, restaient nos préférées; nous en abusions. Le jus dégoulinait le long de nos lèvres et sur nos torses dénudés. Le plaisir que nous obtenions relevait de l’orgasme gustatif. Fermions-nous les yeux pour nous souvenir de plaisirs lointains? Justement, je ne m’en souviens plus. L’effet poupées russes de ma pensée s’arrêtera donc là. Non, pas tout à fait. Des groseilles blanches et roses, nous en rêvions, quand nous jouions, Alain Lanzeray, Gérard Lopez (dit Dadack), Dominique Van Missen, son frère Josselin et moi, au Tour des Allées, pastiche du Tour de France que nous réalisions avec des petits coureurs en métal ou en plastique que nous faisions avancer avec des billes sur un parcours, dessiné à la binette, dans les allées du jardin de mon père. À la cité Roosevelt, au milieu des années 1960, cette compétition détenait la réputation d’une classique cycliste véritable, Felice Gimondi, GianiMotta. Paris-Roubaix et autre Tour des Flandres n’avaient qu’à bien se tenir. Lorsque nous en avions assez de faire avancer Felice Gimondi, Walter Godfroot,  Giani Motta et Karl-Heinz Kunde (dit le Nain jaune), nous foncions vers les groseilliers de mon père qui, eux, ne produisaient que des fruits rouges. Nous nous en contentions.

Il y a quelques jours que je suis rendu dans le jardin de notre maison familiale. Les allées sont envahies par les herbes.

Ils sont loin, nos Tours des Allées de l’enfance. Mais résonnent toujours en moi les rires d’Alain, de Gérard, de Dominique, de Josselin et des autres qui, alors que je tape ces lignes, jouent peut-être aux petits coureurs dans les cieux de l’enfance éternelle.

Dimanche 28 juin 2020.

 

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La prose féline et menaçante de Modiano

     «Memory Lane», on l’a lu des dizaines de fois. On se laisse encore prendre. Qu’est-ce que c’est bon.

Patrick Modiano ressemble à un frère naturel de Bernard Pivot. Photo : Patrice Normand.
Bernard Pivot : un presque sosie de Patrick Modiano. Photo : La Voix du Nord.
Kléber Haedens, écrivain, critique littéraire, journaliste sportif. Hussard.

    Modiano. Encore et toujours. Mais qu’est-ce qui fait, Bon Dieu, qu’on tombe toujours sous le charme de sa prose, au grand Patrick? Pourtant, franchement, il n’a pas grand-chose pour plaire. En vieillissant, il ressemble de plus en plus à un frère naturel de Bernard Pivot. Un frère de Pivot en plus fin physiquement, en beaucoup plus haut, en plus grave, en moins bon vivant (Pivot, il faut le reconnaître, est sympathique à aimer le Beaujolais, le football et les écrivains improbables comme Henri Vincenot et Kléber Hædens); il parvient même à nous agacer avec ses hésitations de langage au cours des interviews. Hésitations dont on ne sait si elles sont incompressibles (dans ce cas, on compatit), ou s’il en rajoute (là, on se dit qu’il exagère).

«Emprisonné dans la toile de sa prose blanche comme un caviar d’œuf d’escargots.»

Alors? Alors? Allez savoir. Voici Memory Lane que les aficionados du grand Patrick ont tous dû lire une bonne dizaine de fois. Et voilà que les éditions Stock ont l’idée (la bonne?) de le rééditer. Faut-il rappeler que Memory Lane est lesté des dessins (sublimes, forcément sublimes, eût dit la Margot Duras, qui fut l’amie, rue Saint-Benoit, de Jean Cau, de Jacques-Francis Roland – qui en connaissait des tonnes sur la vie secrète de Patrick – de la mère de Modiano) du regretté Pierre Le-Tan. Alors, on hésite. Faut-il le reléguer sur le haut de l’étagère, l’écarter sournoisement pour laisser de la place à une jeune plume? Oui, mais… Oui mais, les jeunes plumes d’aujourd’hui n’ont pas le talent indicible du créateur de Villa Triste. Alors, on se laisse tenter. Et une fois de plus, on écrit. On écrit comment on s’est fait avoir. Comment, on a été embarqué, ensablé, enlisé, empoigné, emprisonné dans la toile de sa prose blanche comme un caviar d’œuf d’escargots. On regarde d’abord les dessins de Le-Tan. Ces visages qui nous rappellent quelque chose, quelqu’un. Ce regard perdu et merveilleusement malheureux de Paul Contour. Puis le gros visage de Doug; on l’imagine couleur de brique à cause des alcools sucrés, dont l’Izarra. Doug qui ressemble comme deux gouttes de Génépi à ce comédien, un second rôle d’origine américaine qui peuplait les films et téléfilms des sixties et des seventies. Sa grosse voix embourbonnée et son accent à couper au Ka-Bar.Puis, on lit enfin. Et on ne lâche plus, trop content de recroiser Georges Bellune, Françoise (Dorléac?), Claude Delval et son jeune protégé Michel Maraize, l’amoureux des poèmes en prose de Baudelaire. Il ne serait pas étonnant de croiser le fantôme de Maurice Raphaël, ou d’Ange Bastiani, ou d’Ange Gabrielli, ou de Vic Vorlier, à moins qu’il ne se fût agi du même écrivain prolixe à l’indiscutable talent et tout aussi indiscutable trouble passé. On est bien dans Memory Lane comme on devait être bien dans la mélodie de la chanson éponyme fredonnée par le gros Doug, rongé par la nostalgie de son Kentucky natal. On est bien dans ce monde interlope, feutré presque duveteux où l’on sent cependant peser de sombres menaces. Comme si les ennuis, d’un seul coup, allaient ressurgir tels de lourds félins délétères de la jungle du passé. PHILIPPE LACOCHE

Memory Lane, Patrick Modiano; dessins de Pierre Le-Tan; Stock; 87 p.; 14,90 €.

 

Le regretté Pierre Le-Tan. Photo : Philippe Matsas-Opale.