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Bouboule, Blaise et les frelons asiatiques

L’homme de l’art procède à la destruction du nid de frelons asiatiques.(Photo : Philippe Lacoche.)

   Mes bons voisins, Tio Guy et Béa, m’ont téléphoné, très intrigués, presque affolés.

– Tu as vu le nid dans l’un des pommiers du verger?

«Un nid? Un nid d’oiseau», pensai-je. «Bon. Mais pourquoi, diable, cet appel surprenant?»

– Un nid, oui. Et alors?

– Regarde de ta terrasse. Tu vas voir! Un nid de frelons asiatiques.

Je fonce sur la terrasse. Et là, à à peine dix mètres de ma tronche de piqué potentiel, un énorme nid, une manière de lanterne crémeuse, gigantesque, à base de cellulose. Superbe, à dire vrai. Une sacrée architecture. Comme si les bestioles avaient travaillé à la petite cuillère ou au couteau à peindre. Je m’approche d’un peu plus près. J’aperçois trois ou quatre indigènes, noirs et jaunes comme le drapeau du bien-aimé Empire russe.

– Fais gaffe quand même! C’est mauvais, ces bêtes-là, me prévient Tio Guy. Tu veux mon casque de motard?

Toujours le mot pour rire, Tio Guy. Même dans les situations les plus périlleuses. A deux mètres du nid, un frelon asiatique se met à me regarder de ses minuscules yeux sournois. Je me souviens des bastons dans les bals à la Maison des arts et loisirs de Tergnier (Aisne), dans les années 1970. «Ne jamais baisser le regard, sinon, tu es mort!», m’avait prévenu Bouboule, un fier à bras, gentil comme tout, mais qu’il ne fallait trop chatouiller surtout quand il avait abusé de la bière du Nain d’Alsace. J’avais retenu la leçon; je ne baisse pas les yeux. Lui non plus, le salaud! Que faire dans ces cas-là? Je suis désarmé. Ma chair appétissante et rosée de Ternois bien nourri n’attend plus que son dard. C’est affreux! Je me sens dans la peau d’Yves Montand ou de Charles Vanel, dans Le Salaire de la peur, avec, sous les fesses, quatre cents kilogrammes de nitroglycérine. Ou dans celle de Blaise Cendrars, dans J’ai tué, sublime texte dans lequel l’immense écrivain-poète raconte comment il liquide un Boche à l’eustache au cours de la Première guerre mondiale. «Œil pour oeil, dent pour dent. A nous deux maintenant.» Là aussi, c’est lui ou moi. Soudain, il baisse sa garde et son regard par la même occasion. Et met les bouts vers un destin plus incertain que les rives évoquées par mon regretté ami Robert Mallet. Je regagne la terrasse, en roulant légèrement les épaules comme au temps des bastons, des bals à la Maison des arts et loisirs de Tergnier, et de Bouboule.

– Ce n’est pas le tout, mais qu’est-ce qu’on fait? On ne peut pas laisser cet hôtel à dardons en l’état. Il y a plein d’enfants dans le coin… lâche Béa, inquiète, à juste titre; elle a pris le temps de téléphoner à l’un de ses copains pompiers qui lui a donné le numéro de téléphone d’une entreprise spécialisée dans la défrelonisation.

Je sais que ma voisine Aurore détient les coordonnées de la propriétaire du verger qui réside maintenant dans le Sud de la France. Elle l’appelle. Deux jours plus tard, une manière de cosmonaute arrive, tout de blanc vêtu, équipé d’une sorte de chalumeau. Après une dizaine de coups de fumigène avec son ustensile magique, les bestioles s’envolent par centaines. Prudent, j’assiste au spectacle derrière la fenêtre de ma véranda. Subrepticement, un frelon asiatique se pose sur le rebord. Et se met à me fixer de ses petits yeux sournois. « J’en suis sûr; celui qui m’a défié deux jours plus tôt. Ça ne va pas recommencer?» me dis-je. Et cette fois-ci, Bouboule n’est pas là pour me conseiller. Je fonce vers le téléphone et appelle la police. On n’est jamais trop prudent. Mon copain et confrère Tony Poulain, chroniqueur judiciaire de notre cher journal, devrait, sous peu, le retrouver à la faveur d’une audience du Tribunal de Grande instance.

Philippe Lacoche

Dimanche 29 novembre 2020

Un nid très impressionnant ! (Photo : Philippe Lacoche.)
Tio Guy, l’été dernier badigeonnait son gros cerisier. Pensait-il déjà lutter contre l’invasion des frelons asiatiques? (Photo : Philippe Lacoche.)
Blaise Cendrars, auteur de “J’ai tué”.
Le regretté Robert Mallet, auteur du livre “Les Rives incertaines”.

 

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Ronchonner contre le véganisme

Il n’est pas question ici de remettre en cause la lutte contre la souffrance animale, et encore moins de contester le droit à quiconque de faire ce qui lui plaît et de manger ce qu’il veut. On a le droit d’être végan; c’est un fait. De là à maculer de sang la façade du boucher charcutier de coin, il y a une marge. Végâneries, le dernier opus du Club des Ronchons, placé sous le haut patronage de l’excellent Alain Paucard (de Paris) fait du bien car il dit tout haut ce que beaucoup de Français pensent tout bas: il commence à nous gaver grave, les végans extrémistes, toujours à nous faire la morale parce qu’on se régale d’un bon steak dans la hampe ou d’un savoureux pot-au-feu. Ou si on va capturer de belles tanches dans l’étang du comité d’entreprise du Courrier picard. Une trentaine d’écrivains et illustrateurs et pas des moindres (Michel Bouvier, François Cérésa, Alfred Eibel, Alain Gerber, Bernard Leconte, Bernard Le Saux, Gérald Sibleyras, Jean Tulard, etc.) participe à cette aventure éditoriale salutaire. C’est bien écrit et aussi bon qu’une entrecôte persillée. F.M.

Végâneries, Club des Ronchons (sous la direction d’Alain Paucard); Via Romana; 112 p.; 16 €.

Alain Paucard, photographié à Paris, en 2017. (Photo : Philippe Lacoche.)
Michel Bouvier au Salon de Lambersart, en janvier 2020.
François Cérésa, au Rouquet, à Paris, en 2017. (Photo : Philippe Lacoche.)
Bernard Leconte, à Lille, en septembre 2019. (Photo : Philippe Lacoche.)
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La belle et le faune

                                                    

Valérie Trierweiller évoque la passion de Gustav Klimt et d’Adèle Bloch-Bauer, son modèle.

 

Valérie Trierweiler a écrit un roman “magnifique, fort et violent”, selon notre confrère Le Point. (Photo : Ed. Alcock.)

Un roman réussi n’est pas seulement celui qui révèle une écriture, un style, une atmosphère, des personnages, individus divers, qui s’ébattent contre le courant vif d’une vie fluide qu’ils n’ont pas toujours souhaitée.Un roman réussi, c’est aussi et surtout celui qui nous fait goûter à une période, à une époque. C’est ce que fait Valérie Trierweiller avec Le secret d’Adèle qui, justement, cerne à merveille les codes, les douceurs, mais aussi les carcans et des rudesses de la Belle Époque.

«Mais le faune est aussi un fauve: il ne pense qu’à assouvir ses faims.»

Elle nous invite à suivre pas à pas le destin étrange et fascinant d’Adèle Bloch-Bauer, très jolie jeune femme, qui servit de modèle au tableau La Dame en or, du peintre Gustav Klimt. Adèle est mariée à Ferdinand, un homme âgé qui réussit en affaires dans une Autriche qui brille de mille éclats. Ferdinand l’adore, éprouve pour elle passion belle et brûlante; elle n’éprouve pour son vieil époux que de la tendresse. On le comprend tout de suite, le couple vit une relation asymétrique. Qu’importe! Adèle a tout pour être heureuse. Elle est riche, vit dans un confort bourgeois duveteux, tient salon dans une Vienne qui resplendit par ses fêtes, ses fins esprits, ses audaces, ses arts qui s’émancipent et ce Sigmund Freud qui comprend tout et explique tant de choses. Tout pour être heureuse, oui, mais… En fait, la vie d’Adèle est percluse de drames, de malheurs, de déceptions. Elle a perdu un premier enfant, s’en remet difficilement. Le livre s’ouvre sur une scène terrible: Adèle vient d’accoucher de son deuxième enfant, un garçon prénommé Fritz, né le 3 octobre 1904. Elle souffre dans son corps. Peu l’en chaut: elle est tellement heureuse qu’on lui apporte son petit afin qu’elle le cajole. Le pauvre enfant ne vivra qu’une journée. Nouveau drame affreux, terrible, insupportable pour une mère déjà marquée par le destin. Cette scène, qui s’étale sur les vingt premières pages du livre, développe une intensité littéraire rare; c’est carrément bouleversant.

Pour lui faire plaisir, Ferdinand veut que l’artiste en vogue, le très célèbre et très talentueux Gustav Klimt, réalise le portrait de sa femme tant aimée. Le pauvre ne se doute pas que Klimt, manière de faune qui multiplie les conquêtes, ne fera qu’une bouchée de la belle Adèle qu’il ne tardera pas à placer dans son lit. Ils vivront une passion amoureuse mouvementée, belle, romantique, c’est vrai, mais qui parfois dérange. En effet, on se met à la place du pauvre Ferdinand… Mais Gustav le faune est aussi un fauve: il ne pense qu’à assouvir ses faims. Et ses appétits sont immenses. À ces derniers, rien ne résiste. Et surtout pas une jeune femme qui boraryse et s’ennuie.

Un roman captivant, simple, accessible, et écrit avec élégance et finesse. Très enlevé.

PHILIPPE LACOCHE

Le secret d’Adèle, Valérie Trierweiler ; Le Livre de Poche ; 284 p. ; 7,40 €.

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Les errances bulgares d’Eric Naulleau

     Il signe un premier roman vif, percutant, haletant et drôle. Une réussite.

Eric Naulleau sort un premier roman fort réussi. (Photo : Lou Breton.)

D’abord, il y a le titre. Ruse. On pense à une ruse, un coup tordu, une filouterie. Ruse serait-il donc un polar? Un thriller? Comme de la pomme dans l’alcool du Mexicain, il y en a, mais pas que. Alors, délicatement, presque méfiant de peur d’être la victime de cette ruse-là, on découvre à la faveur d’un exergue qui cite Wikipédia que «Ruse ou Roussé est la cinquième plus importante ville de Bulgarie. Jusqu’à l’indépendance du pays, en 1878, elle portait le nom de Roustchouk.» Avant cela, on a lu l’autre exergue-dédicace, issu des paroles du génial chanteur Graham Parker. Cette fois, on en est sûr. Nous sommes bien au coeur du premier roman d’Eric Naulleau et en Bulgarie, pays qu’il connaît aussi bien que les coulisses de Paris Première, ou que les éclats de rire de son complice-adversaire : le bouillonnant Eric Zemmour.

«Disons-le d’emblée : coup d’essai, coup de maître. Cette première fiction d’Eric Naulleau est une réussite.»

Disons-le d’emblée : coup d’essai, coup de maître. Cette première fiction d’Eric Naulleau est une réussite. On est, de suite, embarqué dans cette histoire rondement menée. Une manière de road-movie qui met en scène une femme et un homme, anciens amants, pourchassés par la mafia locale. Le duo ne manque pas de piquant. Deliana s’adonne au strip-tease dans des clubs, empoigne la barre d’une main, ébouriffe ses cheveux de l’autre : «Regard braqué sur l’assistance, elle fit quelques exercices d’échauffement puis se lança tout à coup dans une première figure, une rotation à la seule force des bras.» Lui, Serge, n’est pas mal non plus, dans le genre aquoiboniste et jusqu’au-boutiste. On se laisse pénétrer par les atmosphères, les ambiances, notamment celles, nocturnes, qui vous enveloppent avec sensualité et délicatesse : «Deliana parcourait maintenant les allées du parc où des couples s’enlaçaient dans l’obscurité devenue si épaisse qu’elle éprouvait la tentation de s’en barbouiller le visage pour disparaître à la vue de ses poursuivants. Des voix se répondaient dans les ténèbres, des ombres la frôlaient. Une masse immense se dressa soudain dans son dos.» Le tout est serti d’un humour au second degré, distillé par des scènes habillement construites où les personnages sont dessinés avec une infinie précision. Exemple, pages 64 et 65, où il accepte, malgré leur passé amoureux, qu’elle dorme chez lui : «Tu ne sors jamais de scène, toi…», balance Serge à Deliana après avoir jeté un oreiller et une couverture sur le canapé. «Il y a des draps propres sur le lit, je dormirai dans le salon.» Errances, fuites, rebondissements; le lecteur se demande comment le duo va s’en sortir. Bien menée, l’intrigue vous tire par le bout du nez. Percutants, drôles, pétillants, les dialogues font mouche. Ils contribuent au plaisir que procure la lecture de ce premier roman.PHILIPPE LACOCHE

Ruse, Eric Naulleau, Albin Michel, 198 p.; 18 €.

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Mon enfance repose sous la neige

    Mon ami Yann Moix m’a demandé, il y a peu, si je souhaitais collaborer à Année Zéro, la revue qu’il est en train de lancer. J’ai bien sûr accepté avec beaucoup de plaisir. Le premier numéro sera consacré à l’un de ses écrivains préférés: André Gide. Je ne suis pas un spécialiste d’André Gide. Tant s’en faut. En revanche, je me suis souvenu qu’adolescent, en classe de cinquième ou de quatrième, j’avais lu avec beaucoup de plaisir La Symphonie pastorale. Notre professeur de français (Mlle Mon voisin ou Mme Dupré; je ne sais plus) avait dû l’inscrire au programme. Comme je le raconte dans le court récit que j’ai soumis à Yann, dès que je mis mon museau de jeune adolescent dans ce roman, j’éprouvais l’impression de fouler un terrain conquis. Un effort de mémoire me ramena une petite dizaine d’années en arrière. J’étais enfant; je devais voir quatre ou cinq ans. Instituteurs à Marizelle, hameau de Bichancourt (Aisne), mes tante et oncle, Paulette et Pierrot, nous avaient invités, mes parents, ma sœur et moi, à déjeuner. C’était l’automne ou le début de l’hiver. Entre deux bouchées, Pierrot ne cessait de tirer sur la Gitane maïs qu’il ne quittait jamais. Après le repas, il nous invita à le suivre afin d’admirer ses Géants des Flandres, des lapins phénoménaux, à la robe rousse et fauve, avec lesquels il raflait tous les concours régionaux. Habituellement, la visite à Marizelle donnait lieu à une traditionnelle partie de pétanque; la saison ne s’y prêtait guère. Alors, vers 16h45, nous nous rassemblâmes dans le salon où, sur une table haute, trônait un énorme poste de télévision. Pierrot l’alluma afin que nous assistassions à la diffusion du film de 5 heures. À l’époque, je n’avais pas retenu le titre de l’œuvre; le nom de son auteur non plus. Je n’en étais pas moins fasciné par les paysages recouverts de neige épaisse, presque gluante et par ce chalet encerclé par une tempête immaculée. Toute cette blancheur contrastait avec la noirceur définitive, inquiétante de la nuit qui s’était abattue sur Marizelle. Et il y avait ce regard perdu, translucide, beau mais inquiétant lui aussi de Gertrude, la jeune aveugle abandonnée qu’un pasteur protestant avait pris sous sa protection pour lui éviter l’asile. Mes yeux d’enfant ne savaient pas que ce film n’était autre que La Symphonie pastorale, de Jean Delannoy, d’après le roman d’André Gide. Gertrude était interprétée par Michèle Morgan; le pasteur, par Pierre Blanchar; Jacques, le fils de ce dernier, par Jean Desailly. La littérature de l’adolescence m’avait ramené vers le cinéma télévisé de l’enfance. Quelques années plus tard, se produira presque la même chose. Serge Boulard, éclairé professeur de français dont j’eus le plaisir de bénéficier des cours en classe de troisième, nous avait invités à livre Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier. Avec Tintin au Tibet (lu sur mon lit de souffrance, à l’hôpital de Chauny, à la faveur d’une opération de l’appendicite), ce fut là mon deuxième grand coup de foudre littéraire. Un coup de foudre aussi puissant que celui d’Augustin Meaulnes pour Yvonne de Galais. Ce fut au cours de l’été que je me rendis au cinéma de Tergnier, Le Casino, pour assister à la projection du film éponyme, œuvre de Jean-Gabriel Albicocco. Impression étrange. Ce long-métrage avait des relents de substances interdites et des couleurs psychédéliques. Ou, peut-être n’était-ce qu’une impression car je venais de découvrir Sgt. Pepper’s, l’album culte des Beatles, plus imbibé d’acide qu’un buvard de Jerry Garcia. Mais ceci est une autre histoire…

PHILIPPE LACOCHE

 

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Dans la douceur d’une petite église de France

Un petit bras de la Vesle, près du moulin, à Sept-Saulx (Marne). Photo : Philippe Lacoche.

Un petit bras de la Vesle, près du moulin et de la célèbre Auberge du Cheval-Blanc, à Sept-Saulx (Marne). Le Rémois Patrick Poivre d’Arvor, tout proche de cette chronique, saura de quoi je parle. Il a dû, enfant, se promener sur les rives verdoyantes de cette rivière si française. Gauloise, plutôt, puisque son nom proviendrait, dit-on, de nos moustachus et pugnaces ancêtres. Au retour de courtes vacances dans l’Est, je m’étais arrêté dans cette commune qui m’est chère. Je me répète, je le sais, lectrice comblée, soumise et attentive. Mon grand-père maternel officiait comme jardinier au château Mignot, dont la vaste et luxuriante propriété se trouve sur le territoire de ce village marnais. Là, j’ai passé mes vacances d’enfant et d’adolescent en compagnie de Guy, mon sacré cousin, dit le Pêcheur de nuages, qui a choisi de rejoindre ces derniers il y a une vingtaine d’années. Après la visite des membres de ma famille, je choisis de m’arrêter quelques instants au bord de cette petite Vesle que j’aime tant. L’onde, en chutant des vannes du moulin, produisait le même bruit doux, rassurant et lancinant que dans les années 1960 et 1970. Je contemplais l’eau à la recherche des dos fuyants, nerveux et méfiants des chevesnes, vandoises et rotengles. Le pêcheur qui sommeille en moi ne peut s’en empêcher; c’est un vice. Il en existe de pires. Puis, je me déplaçais légèrement sur la droite, le long de ce bras menu qui va se perdre derrière le stade municipal pour rejoindre les bras aqueux de sa mère. Ma petite fiancée m’attendait dans la Dacia, pianotant sur son téléphone portable. Elle devait se dire que j’étais vraiment un drôle de zigue à baguenauder ainsi sur les rives incertaines d’un presque ruisseau à la recherche de souvenirs enfouis dans la nuit des temps. Se doutait-elle que des images me traversaient l’esprit? Je revoyais la silhouette costaude de mon oncle Pierrot, le père de Guy, équipé d’une épuisette en train de remonter un énorme chevesne sous nos yeux enfantins, étonnés, ébahis et émerveillés. La bestiole devait bien afficher les deux kilogrammes sur la balance; ses écailles à la fois brunes et dorées étincelaient sous le soleil d’août. Subrepticement, survint M. Rouleau, le garde-pêche. Pierrot, craignant que l’homme de loi le verbalisât pour braconnage, expliqua que son intention n’était autre que de nous faire admirer le poisson. Et, joignant l’acte à la parole, il le relâcha tout de go. La bête fila, légèrement déboussolée, entre deux eaux, remuant les gravillons crayeux de cet enfant de Vesle. Le matin, étions-nous allés à la messe dans l’adorable églisette de Sept-Saulx où, dit-on, Jeanne d’Arc s’était agenouillée pour prier et où mon cousin Guy officiait comme enfant de chœur? C’est fort probable. Le curé arborait un menton en galoche. Il nous parlait de sa sœur dont la santé, confiait-il, d’une voix de stentor, se dégradait. «Et si ma sœur devenait impotente, je vous quitterais, mes amis…» Cette phrase m’avait à la fois marqué et amusé. Je la répétais à l’envi lors des déjeuners dominicaux qui sentaient le champagne Boutillez et le ratafia; ce mini-sketch faisait rire les miens. Tout cela se passait dans la douceur des Trente glorieuses où il faisait bon, qu’on crût ou non, de se recueillir dans les églises de France. Jamais, alors on eût imaginé, qu’une ordure illuminée pût venir nous décapiter à l’aide d’une lame de 17 centimètres.

PHILIPPE LACOCHE

 

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PPDA: une passion bretonne

Dans un récit poétique et échevelé, l’écrivain déclare sa flamme à cette fascinante contrée.

Patrick Poivre d’Arvor, dans le train d’Abbeville à Paris, en avril 2013. Photo : Philippe Lacoche.
Patrick Poivre d’Arvor et Brigitte Ternisien, libraire à Abbeville, sur le quai de la gare d’Abbeville. Avril 2013. Photo : Philippe Lacoche.

    Je suis né et j’ai grandi à Reims. Longtemps, chez moi, la Bretagne a été d’abord un manque. Que je n’ai eu de cesse de combler.» C’est par ces belles phrases que Patrick Poivre d’Arvor commence son récit? Récit? le mot est exact, certes, mais il est faible; son hymne, sa longue lettre d’amour pour cette région si typique de France. Car c’est bien d’amour dont il s’agit ici. La Bretagne au cœur: le titre en témoigne.

«Un livre écumant et puissant comme la marée.»

Amour des paysages, de la mer et des terres, d’abord. Pour ce faire, il part de Trégastel, son fief familial et intime, et se promène, lentement, le regard aiguisé et l’âme celte en bandoulière. Il en profite par nous donner à lire de succulents morceaux de littérature, à la fois poétique et réaliste. Séduisante, toujours. «Et si Salvador Dali, ce génie fantasque, s’était trompé? Et si le centre du monde, son cœur battant, n’était pas la gare de Perpignan, comme il l’avait proclamé, mais la pointe Saint-Mathieu qui illustre la couverture de ce livre?» écrit-il. «Ma balade en Bretagne ne peut commencer ailleurs. Fin de la terre, face à la mer. Un territoire d’écume et de vent violent, aux falaises escarpées et à la couleur du ciel unique, que le soleil s’en mêle ou pas. Un territoire qui se mérite, étape extraordinaire, par la majesté du paysage offert, d’un pèlerinage géographique et sentimental, pour qui possède la Bretagne au cœur.» La Bretagne au cœur; nous y voilà. On le suit dans ses descriptions nettes et précises comme un compas (éclairé) de navigateur. Patrick Poivre d’Arvor a le sens de l’image percutante et juste; on est en droit de l’en féliciter: «Derrière de hautes haies taillées à la perfection, les demeures ont de la tenue et les jardins ressemblent à des piscines d’herbe vert d’eau.»

Mais la Bretagne de Patrick Poivre d’Arvor n’est pas seulement faite de paysages; elle est aussi faite de femmes et hommes, incrustés, incarnés dans cette terre, d’eau, de sel et de granit. Ou, parfois, simples passants observateurs et attentionnés. Ainsi, on aperçoit Miossec au détour d’une chanson. Olivier de Kersauson qu’il dépeint à la faveur d’un portrait de très haute tenue: «Qui, mieux qu’Olivier de Kersauson, incarne dans l’imaginaire de tous le pays de la mer et celui de la fin de la terre, le roc mêlé à l’océan? J’ai une tendresse particulière pour Kersau. L’Amiral à la proue de Geronimo.» Hommage aussi à ce bel écrivain qu’est Yann Queffélec, fils du grand prosateur Henri Queffélec à l’indiscutable talent mais à l’exigence étonnante. Passent aussi des écrivains amis comme Arnaud Le Guern, Sébastien Lapaque, Jérôme Leroy et Franck Maubert tandis qu’il s’attarde sur le bouillonnant et intrépide Jean-Edern Hallier. Parfois, les anecdotes fleurissent. Par exemple, on apprend – et ce n’est pas à son honneur! – que Sartre pissa sur la tombe de Chateaubriand et que Patrick Le Lay – c’est tout à son honneur! – aida le journal L’Humanité quand celui connut de graves difficultés. Un livre écumant et puissant comme la marée. Un régal.

PHILIPPE LACOCHE

 

La Bretagne au coeur, Patrick Poivre d’Arvor; éd. du Rocher; 178 p.; 16,90 €.

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Marteau de la Bretagne

                                        

Avec «La Faucille d’or», Anthony Palou ancre son roman d’atmosphères dans le Finistère.

Anthony Palou.

Il y a du Simenon, du Carco, du Mac Orlan dans ce roman d’Anthony Palou, le troisième, après Camille, publié il a vingt ans chez Bartillat, et Fruits et légumes, chez Albin Michel en 2010. On retrouve un cousinage avec ces trois grands auteurs: un certain sens des atmosphères; des ambiances maritimes, portuaires; des scènes de bistrots enfumés; une manière de réalisme poétique qui n’a pas peur des mots, des morts, des odeurs, de l’alcool, parfois jusqu’à l’écœurement.

               «Son, entrejambe, sa chatte sentait, je ne sais pas, sans doute la dorade ou plutôt l’encornet.»  David Bourricot

Anthony Palou nous propose de suivre les pérégrinations de David Bourricot, reporter aquoiboniste, alcoolique, plus flâneur que fouineur. À la faveur d’un reportage – d’une enquête, plutôt – il se retrouve dans le Finistère de son enfance. Le prétexte à ce déplacement au long cours? Éclaircir les obscures raisons de la disparition en pleine mer d’une marin-pêcheur. Au fil de ses pas, il rencontre des personnages singuliers, dont un peintre nain, Henri-Jean de la Varende: «Dieu l’avait, dès le début, assez amoché comme ça. Petite bulle soufflée par le diable, pourquoi ce Dieu si bon l’avait fait ainsi? Pour amuser la galerie? Pourquoi l’avoir créé en guise de verrue, un détail mal assorti dans le tableau sublime qu’est ce monde si merveilleux vu de loin? La nature est si injuste!» Si Bourricot est parti errer en Bretagne, c’est aussi pour tenter d’oublier son mal de vivre engendré par ses relations difficiles avec sa femme. Et son fils lui manque. Pour ce faire, il enquête doucement, traîne dans les bars, boit beaucoup, tourne autour de Clarisse, une Bretonne aux jambes lourdes et de faïence qui ne manque pas de charme. Pourtant, lorsqu’il est sur le point de conclure, les choses s’arrêtent net à cause d’un détail qui tue toute forme de désirs: «Et, sans dévoiler mon intimité, c’est là où je vais te décevoir: je ne suis pas allé très loin, à peine ai-je remonté de ses mollets à ses cuisses», raconte-t-il à Romain, son rédacteur en chef. Lorsque je suis arrivé du côté de son, entrejambe, sa chatte sentait, je ne sais pas, sans doute la dorade ou plutôt l’encornet.» L’univers dans lequel nous entraîne Bourricot est âpre, d’un réalisme saisissant qui n’est pas là pour séduire: là, il commande une côte de porc «infecte: cette impression bizarre de mâcher un préservatif». Un mareyeur retrouve une Rolex dans l’estomac d’une lotte, tandis que les marins pêcheurs se défoncent à la cocaïne pour tenir les cadences de travail infernales. Réalisme âpre, oui, et, en contre-chant, belles descriptions poétiques de ce Finistère improbable qui, au fond, ne cesse d’étonner le narrateur-reporter. Un roman parfois surprenant mais bigrement attachant.

PHILIPPE LACOCHE

La Faucille d’or, Anthony Palou; Le Rocher; 149 p.; 16€.

 

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N’est-ce pas, Madame Maigret ?

Les Papillons noirs en pleine action. Lou-Mary, au chant; Emmanuel Gyr, à la batterie; Vanfi à la guitare; et une épaule du bassiste Christophe sur la gauche. Photo : Philippe Lacoche.

Dans cette société ultralibérale, broyeuse d’individus, exploiteuse de salariés, il est bon de compter, de répertorier les instants de plaisirs que l’on a sournoisement dérobés à la barbarie de l’existence. S’arrêter pour écouter la pluie tomber sur le toit de la véranda; observer une énorme araignée noire et velue, équipée d’aussi longues jambes que celles de Mireille Darc, se munir d’un morceau de Sopalin (Société du papier linge), attraper délicatement la bestiole et la libérer dans le jardin; parler aux objets et ne pas hésiter à les insulter lorsqu’ils vous résistent.

«Ce monde d’avant qui sent la blanquette de veau, les bars enfumés, les aisselles des filles en bikini.»

Exemple: la brosse à dents qui tombe du gobelet sans qu’on le lui ait demandé mérite qu’on la traite de salope; la porte qui se referme mal, voire pas du tout, se verra, par nos soins, affublée du mot de connasse; le crayon de bois Niceday HB dont la pointe, subrepticement, se brise sous l’effet de l’énergie déployée à la rédaction d’un petit mot d’amour, mérite qu’on le qualifie de tête de nœud. Voilà quelques menus plaisirs volés à la sauvagerie de la vie qui, c’est inéluctable, finira mal. Alors, tant qu’à faire: profitons, profitons avec bienveillance (contrairement au capitalisme et à la haute finance), sans écraser autrui. Ainsi, à petit pas de gazelles, ou de matous aux pattes veloutées afin de ne point aplatir plus petit que soi, nous nous sommes rendus, ma petite fiancée et moi, au Race Rock Café, à Longueau, afin d’assister au concert des Papillons noirs. J’adore ce groupe qui fleure bon les années 1960 et 1970; je me délecte de son répertoire exquis tissé de reprises de tubes immémoriaux et très français. Et ce n’est pas le fait que mon ex-pacsée, ma grande Didiche de Lou-Mary, ait rejoint la formation comme chanteuse. Non. C’est vrai que ça joue un peu, tout de même. J’aime le son global des Papillons; le son de la guitare de Philippe Van Haelst, dit Vanfi, précis, limpide, si rock’n’roll. La basse ronde de Christophe; la frappe impeccable du batteur Emmanuel Gyr, dit Manu. L’horloge musicale des Papillons noirs tourne rond. Un vrai bonheur. On se laisse happer par leur évidente joie de jouer. De jouer ensemble. Autre plaisir récent que je me suis accordé: la lecture d’un roman de Georges Simenon. J’avais oublié chez moi Le Palais des Orties (éd. Gallimard), roman de Marie Nimier que j’étais en train de terminer afin de te combler, lectrice, à l’aide d’une mes turgescentes chroniques littéraires. Cela m’avait contrarié. Ma petite fiancée, jamais à cours d’idées, proposa que je m’adonne à la lecture d’un Simenon. J’optais pour Maigret s’amuse. M’allongeai sur le lit. Il pleuvait sur la rue de Boutillerie; il pleut toujours quand on s’apprête à lire Simenon. D’emblée, je fus kidnappé par l’histoire. Simenon est certainement le plus grand romancier français du XXe siècle. Modiano, non sans honnêteté, n’a cessé de reconnaître tout ce qu’il lui devait. Il n’y a pas plus simple, plus précis, que le style du plus français des prosateurs belges. Jamais, il ne fait littéraire; jamais, il ne fait poétique. Il est naturellement poétique. Et tellement français. Et tellement d’avant. Ce monde d’avant qui sent la blanquette de veau, les bars enfumés, les aisselles des filles en bikini. C’était tellement mieux avant, n’est-ce pas, Madame Maigret?

Dimanche 18 octobre 2020.

Lou-Mary. Photo : Philippe Lacoche.
“Maigret s’amuse”, de Simenon. Photo : Philippe Lacoche.
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Naples : joyeuse et débrouillarde

C’est un beau portrait de cette ville que nous donne à lire Philippe Vilain.

 

Philippe Vilain rend un puissant hommage à l’esprit napolitain.

Depuis une vingtaine d’années, Philippe Vilain éprouve une passion pour Naples. Dans ce texte intime, il raconte son éblouissement pour cette ville où il a décidé de vivre; il évoque sa beauté baroque, ses couleurs et ses fêtes, son allégresse et des croyances, ses contrastes et ses énigmes.» C’est en ces termes que l’éditeur présente l’essai Mille couleurs de Naples, de Philippe Vilain. C’est bien vu. De cet excellent écrivain, on attendait plutôt un roman qu’un essai sur une ville. Styliste remarquable, observateur délicat et pudique des passions amoureuses, Philippe Vilain nous a déjà donné des fictions admirables, dont Pas son genre (Grasset, 2011), porté à l’écran par le cinéaste Lucas Belvaux.

Ici, on retrouve l’âme du romancier bien plus que celle du journaliste ou de l’universitaire qui regarde, analyse et rapporte. Comme l’ont fait avant lui Stendhal, Loti et Maupassant, Philippe Vilain sent les lieux. Il nous fait partager ici tout son amour pour Naples, ville souvent mal-aimée à cause des craintes engendrées par la Camorra et le Vésuve. À l’opposé, il met en exergue le fait que Naples demeure une ville de tolérance, «une singulière terre d’accueil où il n’y a jamais eu de ghetto: où les Juifs, persécutés en Espagne, venaient se réfugier pendant l’Inquisition qui n’a jamais pu entrer dans ses murs (…); où les femminielli – ces hommes devenus femmes, ces migrants du troisième sexe, hermaphrodites blondasses et lipeuses aux poitrines généreuses souvent – ont été adoptés dans les quartiers populaires».

«On ne vient pas à Naples pour réussir socialement ou devenir un petit-maître du capitalisme.»

Philippe Vilain

Il emploie aussi cette belle phrase, toute empreinte de raison et de portée politique: «On ne vient pas à Naples pour réussir socialement ou devenir un petit-maître du capitalisme, mais, de façon bien plus ambitieuse et plus sage, pour apprendre le métier de vivre que professe la philosophie grecque.»

Il loue également le côté débrouillard du peuple napolitain qui «vit avec fatalisme dans une précarité spectaculaire, il ne geint ni ne chôme pas, il jouit de son infortune tout en se débrouillant, en rendant des services, parfois de manière illégale, pour gagner son pain et nourrir son orgueil.»

C’est un beau et juste portrait de Naples que nous donne à lire Philippe Vilain. On n’en attendait pas moins de ce grand écrivain.

PHILIPPE LACOCHE

Mille couleurs de Naples, Philippe Vilain; éd. Stilus; coll. Belle Plume; 102 p.; 16 €.