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Bulles Picardes Les albums à ne pas rater Media C+ polar & romans noirs

Une Dernière rose qui ne manque pas de piquant

 La dernière rose de l’été, Lucas Harari. Editions Sarbacane, 192 pages, 29 euros.

Un jeune Parisien aspirant-écrivain, Léo, se voit proposer par un cousin éloigné d’aller garder sa maison de vacances sur la Côte. Lui qui en est réduit à travailler dans un lavomatic saisit avec joie l’occasion d’une telle échappée en bord de mer, propice sans doute à l’inspiration littéraire.

Sur place, si la maison du cousin est un peu décrépite et en chantier, elle borde une belle villa d’architecte. Voyeur, Léo va d’abord observer son étrange couple de voisins – mari et femme, père et fille ? – un homme âgé et une toute jeune femme blonde et séduisante.

Malgré sa timidité, il va à la suite d’un concours de circonstances se rapprocher de cette dernière, la belle Rose, et plonger avec elle dans une histoire de plus en plus trouble et angoissante, ponctuée de disparitions d’adolescents.

Lucas Harari avait fait une entrée remarquée dans le monde de la bande dessinée avec son premier album, l’Aimant, voilà trois ans. Un étrange thriller fascinant orchestré autour des thermes de Vals, le majestueux bâtiment de l’architecte suisse Peter Zumthor. Il confirme ici tout son talent prometteur.

On retrouve l’attrait de l’auteur pour l’architecture, avec le soin apporté aux décors et au dessin des deux villas où se concentre une bonne partie de l’action. Mais c’est tout le récit, cette fois, intrigue hitchcockienne qui s’inscrit dans une construction parfaitement maîtrisée. Une histoire dont le coeur semble se trouver dans les premières paroles de la chanson homonyme de Nana Mouskouri: “Si demain tu cueilles une rose / Dont le coeur est déjà fané / Dis toi bien que cette rose / Est la dernière de l’été…”

Volontaire ou non, la référence donne le ton volontairement désuet de l’album. Dans ce polar intimiste aux faux airs d’amours d’été, l’ambiance solaire, portée par un style ligne claire et des couleurs acidulées, masque des faux-semblants et d’intrigants mystères.https://youtu.be/fFNTO5CIS44

Et Lucas Harari parvient fort bien à créer une atmosphère doucement inquiétante, qui enveloppe progressivement les personnages comme le lecteur. La fin rompt un peu le charme, mais conserve l’ambiguïté des différents niveaux de lecture possible d’une intrigue suavement rétro et délicieusement attirante.

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Copines et copains Les Dessous chics Media C+ Rock

La mare dit. Deux mares, une station essence

Le marquis des Dessous chics nous révèle ce que contiennent les mares des villes et villages.

Une des deux mares qui se trouvent derrière la station essence en face du magasin Super U, rue Edouard-Lucas, à Amiens (Photos : Philippe Lacoche.)
“Pêcher, c’est plonger sa main dans la sciure”, disait le chanteur-poète-nancéien CharlElie Couture (et non pas Charly Lacouture, comme s’égarait Yves Montand) quand on lui demandait ce qui lui plaisait dans ce loisir.

Un rêve d’enfant? Un rêve de pêcheur? Les deux, mon général. À la cité Roosevelt, dans les années 1960, à Tergnier (Aisne), il n’existait pour nous, enfants, adolescents, que trois loisirs: le football, courir les filles et pêcher. Pas n’importe où: dans les pattes d’oie du canal de Saint-Quentin, beau bras liquide, chargé d’eau céladon, de péniches belges et bataves (avant!) et d’histoire (s). Autant dire que, lorsque je ne suis pas en train de penser à la littérature ou au rock’n’roll, je pense à la pêche. Depuis des années, les mares des villes et des villages me font rêver. Autre raison: ma mère avait été élevée par sa grand-mère dans le petit village de Silly-le-Long (Oise). Jusqu’au cœur des sixties, existait, au cœur de cette commune, une belle mare, large, profonde qui servait à la fois d’exutoire aux eaux pluviales et à abreuver les bêtes. Cette mare recelait des histoires. Un petit Polonais s’y était noyé: au cours d’un hiver rigoureux d’avant-guerre, il avait fait du patin sur la glace. Elle s’était rompue; vous imaginez la suite… Une mare, c’est aussi ça: des histoires gaies ou tristes; des légendes; des amours évaporées sur ses rives incertaines et englouties dans la nuit des temps. Certaines, dit-on, recèlent en leurs tréfonds des poissons monstrueux.

«C’est mon côté Bacon, la beauté dans l’horreur.»

L’idée m’est donc venue d’aller y pêcher, dans ces mares, et de me faire accompagner par Raphaël Trombet, 29 ans, d’origine savoyarde, demeurant à Amiens, chargé de mission biodiversité faune au Centre permanent d’initiative à l’environnement CPIE). Paresseux de nature, j’ai donc décidé de commencer par deux mares (séparées de quelques mètres), situées en face du magasin Super U, juste derrière la petite station essence, rue Edouard-Lucas, à Amiens, à deux pas de chez moi. Lorsque je me suis renseigné auprès de mon bon copain Michel Collet, directeur de la communication d’Amiens-Métropole, il a éclaté de rire: «Mais qu’est-ce que tu vas pêcher là-dedans, marquis? Ce sont des bassins de rétention du parc de la Licorne!» Il n’avait pas tort: deux mares derrière une station-service et en bord de route, la flotte doit être dégoulinante d’hydrocarbures. Il y a plus glamour et plus bucolique comme partie de pêche. Mais bon: c’est mon côté Bacon, la beauté dans l’horreur; l’art écorché vif. Je me suis donc raccroché à l’Histoire. Archiviste de la Ville d’Amiens, Manon Fauchaux, m’a confié que dans tout le secteur (faubourg de Hem, Renancourt, etc.), les marais étaient nombreux. Mercredi dernier, équipé d’une canne à moulinet et d’une boîte de vers de terreau, j’ai donc retrouvé Raphaël sur les rives des fameuses mares. Lui, était équipé d’une épuisette (ou troubleau): «Mon but est de ramener diverses espèces sans racler le fond.» Ce qu’il a fait. Et, contrairement à moi, sa pêche était, selon ses dires, très fructueuse. Qu’on en juge. En matière de faune: il a constaté la présence de grenouille verte (adulte entendu, et têtards vus), d’alevins de perches franches (a priori; moi, je pense que ça pourrait être des épinoches), d’hydromètres, de notonectes, de corises (punaises aquatiques), de planorbes et de sangsues (mollusques). En ce qui concerne la flore: il a repéré la présence de Rubus caesius, d’Hypericum perforatum, de Typha latifolia, de Convolvulus arvensis, d’Artemisia vulgaris, de Cornus sanguinea et de Lythrum salicaria. Ouf! En tout cas, il était content comme tout, Raphaël. Un milieu naturel très intéressant, selon lui. (C’est mon copain Michel Collet qui ne va pas en revenir.) En revanche, ma canne est restée au chômage: deux touches minuscules. Aucun poisson dans ma goujonnière.Qu’importe: j’étais bien sous la pluie, à rêvasser en matant mon bouchon. Je me demandais comment il s’appelait, le petit Polonais, mort dans les eaux glacées de la mare de Silly-le-Long à la fin des années 1930. PHILIPPE LACOCHE

Raphaël Trombet, 29 an, savoyard d’origine, demeurant à Amiens, chargé de mission biodiversité faune au Centre permanent d’initiative à l’environnement (CPIE). (Photo : Philippe Lacoche.)
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Bulles Picardes humour Les albums à ne pas rater Media C+

Grand Orient… grandement désorienté par les franc-maçons

 Grand Orient, Jérôme Denis (scénario), Alexandre Franc (dessin et couleurs). Editions Soleil, 124 pages, 17,95 euros.

La franc-maçonnerie fait toujours fantasmer, par son pouvoir présumé et ses prétendus réseaux secrets…. Surtout ceux qui ne la connaissent pas, comme semblent l’indiquer avec humour les auteurs de Grand Orient. C’est en effet un tout autre univers, nettement plus prosaïque – et sans doute bien plus proche de la réalité – que dévoile cet album, inspiré des souvenirs de Jérôme Denis (pseudonyme d’un Lillois, prof de philosophie et “initié” à l’âge de 38 ans).

Tout commence un soir de septembre, dans le XXe arrondissement de Paris. Un trentenaire, Philippe, va vivre son initiation maçonnique en compagnie d’un autre postulant, Cao Son. Mais rien ne se passe comme prévu dans cette petite loge de la “Grande loge mixte internationale”. Le vénérable n’arrive pas, des objets symboliques nécessaires au rite ne sont pas disponibles et il manque jusqu’aux chaises. Pendant ce temps, les deux postulants, censés demeurés muets et aveugles derrière leurs bandeaux noirs, ont commencé à  sympathiser, à l’initiative de Philippe, nettement plus déluré que son comparse. Une première découverte, un brin burlesque de l’univers maçonnique qui va donner le ton de la suite. Au fil des semaines et des années, Philippe va apprendre à connaître ses “frères” et “soeurs”, les relations qui se nouent entre eux, croiser d’autres frères, un brin hautains, membres du Grand Orient et passer les étapes progressives pour devenir compagnon, puis maître…

En bande dessinée aussi, la franc-maçonnerie semble toujours être un bon filon. Les éditions Glénat vont ainsi entamer une série historique contant son “épopée” (initialement programmée pour ce printemps, les deux premiers albums devraient paraître à la rentrée).

Ici, c’est avec une approche plus contemporaine et pragmatique qu’est évoquée cette “société discrète”. Sans dévoiler les secrets des rites et s’arrêtant devant la porte close des “tenues”, Jérôme Denis et Alexandre Franc décrivent avec finesse et, semble-t-il de façon très documenté, le quotidien de cette bande de maçons et maçonnes, attachants et très humains dans leurs préoccupations, leurs paradoxes, leur humour et parfois leurs ridicules.

Une manière sensible et souvent drôle de soulever le voile, sur un ton de comédie sociale qui fait un peu songer aux tribulations de Monsieur Jean, de Dupuy et Berberian, voire à l’approche sociologique de certains albums de Lauzier.

Au final, un album qui ne dévoile ni ne dénonce rien, qui ne se veut ni prosélyte ni hostile, mais dont la principale révélation est de montrer des franc-maçons comme des femmes et des hommes comme les autres. Peut-être juste portés par une volonté d’être un peu plus bienveillants et meilleurs. Et si c’était ça, finalement, le fameux secret maçonnique ?

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Bulles Picardes Festivals & salons Les manifs à voir et à venir Media C+

La bande dessinée donne des Rendez-vous virtuels (et physiques) en juin à Amiens

Les 25e Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens auraient dû se tenir les 6 et 7 juin prochains. S’ils sont annulés, comme toutes les grandes manifestations prévues ce printemps et cet été, la bande dessinée sera quand même présente à Amiens, en juin avec un “autre festival de l’autre ville de la bande dessinée”

Dans quelques semaines, les auteurs qu’on se faisait une joie recevoir à la Halle Freyssinet et dans la ville d’Amiens seront rassemblés autour de créations originales, textes, dessins, pages, vidéos, jeux et activités à découvrir sur notre site, sur les réseaux sociaux et dans les pages imprimées d’un journal collector des Rendez-Vous de la Bande Dessinée d’Amiens 2020, révèle ainsi Pascal Mériaux, directeur de l’association On a marché sur la bulle, organisatrice de l’événement, sur sa page facebook. Nous vous y parlerons des livres qu’on avait envie de vous faire découvrir, de ces artistes qui nous ont donné envie de créer une manifestation en 1996, et qui nous donnent chaque année de partage inlassablement nos coups de cœur de lecture, nos coups de cœur graphiques, nos coups de cœur amicaux.”
L’idée est donc de faire exister un temps fort BD dans la ville lors du premier week-end de juin. Cela devrait se traduire par plusieurs actions.

Un journal du festival avec les 86 auteurs invités

Tout d’abord, les 86 auteurs prévus au festival 2020 vont être invités à proposer des dessins inédits, des strips, des planches, mais aussi des textes ou des interviews vidéo sur leur rapport avec le festival d’Amiens ou le contexte actuel. Toute cette production alimentera un “journal des Rendez-Vous BD d’Amiens 2020”, sous forme papier et numérique, qui pourrait être diffusé en toutes boîtes aux lettres dans Amiens et présent chez les commerçants habituellement partenaires du festival.

En effet, souligne le document présentant le projet, “Être présents physiquement, ne pas se limiter au virtuel est pour nous primordial pour faire vivre la bande dessinée, d’une part et pour ne pas tomber dans la surenchère de propositions virtuelles d’autre part (avec le risque de saturation qu’elle comporte)“.

Web et réseaux sociaux seront néanmoins de la partie, en complément de diffusion des formats numériques récoltés dès le week-end des 6 et 7 juin avec un temps fort animé par l’équipe, et au-delà tout au long du mois de juin.

Et c’est Alexandre Clérisse (l’un des dessinateurs phare invité du défunt festival 2020, auteur notamment de l’Empire de l’Atome ou de l’été diabolique) qui réalisera l’affiche de cette proposition alternative – dessin qui sera également la couverture du journal.

L’affiche des Rendez-vous de la BD 2020 (qui ne sont donc pas les 25e mais le premier à venir chez nous), signée Alexandre Clérisse.
Une présence visuelle en ville

Autre idée, si les conditions le permettent, l’association la bande dessinée aimerait que les Rendez-vous soient présents, visuellement, comme les années passées, à travers des affiches dans les vitrines et sur les panneaux publicitaires, des banderoles dans la rue des Trois-Cailloux, etc. A cet effet, l’association proposera aux commerçants de mettre leurs vitrines aux couleurs de la bande dessinée en leur distribuant des packs gratuits (stickers pour vitrines, affiches, goodies…).

Cette initiative répond à notre souhait de faire vivre visuellement et physiquement la bande dessinée en ville. Elle interviendra dans un contexte de première phase de déconfinement qui aura sans nul doute besoin de vitalité, de couleur et de gaieté”, souligne On a marché sur la bulle qui vise particulièrement les quatre librairies indépendantes d’Amiens, “maillon de la chaîne du livre terriblement fragilisé par le confinement et la fermeture des commerces“.

Les bénévoles sollicités

En parallèle, les 120 bénévoles habituellement mobilisés sur la manifestation ont été sollicités pour proposer des chroniques d’albums, leurs coups de cœur dans la production des auteurs invités, mais aussi des animations jeunesses, des vidéos de lectures…

Des prix remis 

Temps forts habituels des Rendez-vous, les différents prix des concours scolaires seront quant à eux également remis. Avec des modalités inédites.

Le Prix Bande Dessinée des collégiens de la Somme et la BD c’est Woua’z (pour les collégiens de l’Oise) a été décernée cette année, par les élèves des deux départements à Amazing Grace de Ducoudray, Bessadi et Alquier.

La remise du prix de la Somme aura lieu en visio-conférence entre les auteurs et certains jeunes du projet jeudi 4 juin à 14 heures, avec diffusion sur les réseaux sociaux. Celui de l’Oise sera remis le jeudi 11 juin, dans des conditions similaires.

Le Prix Révélation Bande dessinée des lycées techniques, professionnels et agricoles des Hauts-de-France (30 lycées concernés, une sélection de 9 titres, 7 mois de travail dans chaque classe) se poursuit dans le cadre de la continuité pédagogique. Le lauréat sera connu prochainement, et le prix remis officiellement dans le cadre d’une vision-conférence et jeunes concernés par le projet, à une date à préciser.

Des pistes pour l’édition 2021

D’ores et déjà (sauf nouvel impondérable majeur, mais positivons…), l’édition 2021 du festival est fixée aux 5 et 6 juin, toujours à la Halle Freyssinet. L’idée est d’y retrouver la majorité des auteurs invités de l’édition 2020.

D’ici là, On a marché sur la bulle entend continuer à faire la promotion de la BD et à soutenir ses auteurs, grâce notamment aux Rendez-vous de la Bande Dessinée des Hauts-de-France qui alimenteront cette année de la Bande Dessinée (exceptionnellement prolongée jusqu’en juin 2021).

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Debout, les damnés de la terre !

      Un soir à la télévision, sur France 3, le talentueux André Manoukian a invité le tout aussi talentueux Bernard Lavilliers dans le cadre de son émission La Vie secrète des chansons. Lavilliers, je le connais depuis mes années Best, c’est-à-dire au milieu des années 1970. (Non, tu n’étais pas encore née, lectrice-lolita à petites socquettes blanches.) Pour être tout à fait honnête, à cette époque très rock’n’roll (avènement du punk à Paris: 1977; j’en ai parlé avec Patrick Eudeline dans ces mêmes colonnes, il y a peu), ils étaient peu nombreux, les critiques de rock, à s’intéresser à la chanson française. Même lorsque celle-ci flirtait étroitement avec les riffs qui nous préoccupaient. A la faveur de la rubrique Rock d’Ici, que j’animais en compagnie de la regrettée Brenda Jackson, du sympathique Alain Pons et de l’intrépide Michel Embareck, je parcourais la France à la recherche de pépites dans les cours rapides des rivières provinciales. Christian Lebrun, mon admiré et respecté rédacteur en chef, devait penser que j’avais l’esprit en tamis. Il ne devait pas avoir tort: les femmes qui ont peuplé ma vie, m’ont souvent fait remarquer que j’avais le cerveau rempli de petits trous. Je suis une sorte de poinçonneur des lilas picard. Ainsi, lors d’un reportage sur le rock à Nancy, je fis la connaissance de Charlélie Couture, qu’Yves Montand, à l’époque de Solidarnošc (lui, l’ancien docker, lui l’ancien communiste, se pointait à la télévision la poitrine bardée de badges pro-Walesa, et tenait des propos plus anticommunistes que ceux d’un socialiste néolibéral) persisait à appeler Charly Lacouture. Couture venait de se faire signer par Island; à ses côtés, l’un des meilleurs guitaristes français: Alice Botté. Si rock; si littéraire. Un très grand artiste, cet Alice. Le Bernard, je ne fis pas sa connaissance en reportage, mais grâce à Blaise Cendrars. Au cours d’une chronique que j’avais consacrée à l’un de ses albums, j’avais fait remarquer que ses textes, son allure et son sens de la bourlingue me faisaient penser au créateur de La main coupée. Bernard me téléphona aussitôt pour me faire savoir que Cendrars était justement son poète préféré et qu’il venait d’acheter, hors de prix, l’un de ses tapuscrits originaux au cours d’une vente aux enchères. Notre amitié, ainsi, se scella. Un peu plus tard, j’assistais à l’un de ses concerts, à Lyon, en compagnie du nightclubber Alain Pacadis, de Libération, avec qui, au cours du voyage dans le train, nous parlâmes de machines à laver. (Allez savoir pourquoi?) Une autre fois encore, je l’interviewai en banlieue parisienne où il répétait avec son groupe qui comprenait, comme choriste, Valérie Btesh, la soeur de Richard Anthony que j’avais connue au Golf Drouot quand elle jouait encore avec le groupe de folk Tangerine. Nanard me confia ce jour-là qu’il ne comprenait pas pourquoi Libération persistait à le bouder, lui l’authentique homme de gauche (la vraie, celle du peuple) alors que Bayon tartinait des pages entières sur Johnny Hallyday qui, ce n’est pas faire injure à sa mémoire, n’avait rien d’un gauchiste. J’étais content, l’autre soir, de voir Bernard à la télévision. Soudain, il s’est mis à parler de son père, syndicaliste à la manufacture d’armes de Saint-Etienne, ancien résistant. Les larmes lui sont montées aux yeux. Je me suis mis à penser au mien, de père. Cheminot; ternois. Je me suis levé brusquement et j’ai allumé une clope; et je me suis dit que le Nanard et moi, on partageait les mêmes valeurs. N’en déplaise aux bobos sociétaux et aux macronistes modernes, la lutte des classes, ça existe encore. Il arrive même qu’elle nous fiche les larmes aux yeux.

Dimanche 17 mai 2020.

 

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La beauté courte selon François Bott

Il propose deux livres exquis: l’un, de nouvelles; l’autre, de croquis littéraires. Délicieux.

François Bott. Photo : Hélène Bamberger.

    En littérature, la forme brève est, sans conteste, la plus difficile. N’est-ce pas une gageure de prétendre captiver l’attention d’un lecteur en une, trois, dix, vingt pages? Le roman est si confortable; tellement douillet avec ses coussins de digressions, ses édredons de dialogues qui n’en finissent pas. Le roman, c’est la corde à nœuds de la prose; sur l’un d’eux, on peut poser les pieds lorsqu’on est fatigué, ou moins inspiré, et souffler, respirer. La nouvelle n’a pas ce confort. C’est une falaise à pic; elle donne le vertige. Une virgule en trop, une réplique artificielle, un adjectif superficiel, et voilà notre auteur qui se casse la figure. La nouvelle, c’est la corde lisse de la littérature. C’est pourtant celle-ci que François Bott a choisie pour emprisonner notre attention et attacher nos émotions. En bon athlète de l’écriture, il y parvient avec panache.

François Bott, écrivain, journaliste, ancien directeur du Monde des Livres- Paris. Photo : Philippe Lacoche.

«Le genre lui va comme un gant de crin car il nettoie la phrase jusqu’à l’os; il pratique l’épure.»

Le genre lui va comme un gant de crin car il nettoie la phrase jusqu’à l’os; il pratique l’épure. C’est un Roger Vailland en plus tendre; un Paul Morand sans le cœur sec. Un amour à Waterloo est un recueil de nouvelles. La première, éponyme, est la plus longue. On y fait la connaissance de René, enseignant en histoire. Au retour d’un colloque sur Napoléon, à New York, il sent la vieillesse l’envahir; il se découvre las, un peu triste. À Paris, il retrouve Marianne, son assistante. Elle aussi est fascinée par l’empereur et les prosateurs qui ont conté ses exploits: Dumas, Bloy, Stendhal et quelques autres. À propos du célèbre petit Corse qui traversa l’Europe à cheval, François Bott écrit: «Quelle douce chose, que le repos!, aurait murmuré Napoléon, avant de rendre l’âme. Pour René, c’était cela sa véritable déchéance. C’était cette immense lassitude et cet éloge du repos.» Cette phrase n’a l’air de rien, mais c’est du grand art; elle dit beaucoup. Elle supporte, à elle seule, le poids de trois mélancolies: celle de Napoléon; celle de René; et certainement celle de l’auteur. Tout Bott est là: subtil, lucide et délicatement désespéré par l’absurdité de la vie. Élégant, toujours. Et puis, cette chute, admirable: «Ils découvraient que la passion était la meilleure façon d’inaugurer l’automne sur les bords de la Tamise. Merci, Napoléon.» Les autres nouvelles sont du même très haut niveau. Admirons les gens qui admirent. François Bott est de ceux-ci quand, dans la nouvelle, «Aimez-vous la Normandie, en hiver?», il prénomme Roberte (comme la Roberte – Boule, la première femme du romancier – dans Les Mauvais coups, de Vailland) l’un de ses personnages.

De Vailland, il en est bien sûr question, dans Il nous est arrivé d’être jeunes, sous-titré Croquis littéraires d’Aragon à Stefan Zweig. En effet, le recueil se termine par un long texte intitulé Saisons et passions de Roger Vailland. Avec les analyses du regretté Jean-Jacques Brochier, on trouve là ce qui a été écrit de plus puissant et de plus juste sur le créateur de Drôle de jeu. À dire vrai, Les Saisons de Roger Vailland, publié en 1969 chez Grasset, constituait le premier opus de François Bott. Il nous en confie aujourd’hui une nouvelle version «Pour moi, récrire ce livre a été une façon de récrire ma jeunesse. Moi aussi, j’ai passé mon adolescence à Reims. Roger était déjà parti, mais j’avais rendez-vous avec lui, depuis très longtemps sans doute.» Imparable. Imparable comme les autres croquis, des meilleurs écrivains – en tout cas ceux qu’on vénère: Antoine Blondin, Henri Calet, François de Cornière (quelle délicatesse, cette phrase: «(…)l’ombre de la femme aimée, de l’épouse disparue»), Michel Déon, Joseph Delteil, Jean Freustié, Remy de Gourmont, Raymond Radiguet, Georges Simenon, etc. Ces deux ouvrages sont deux livres de plaisir, comme on l’eût dit d’un vin de soif. PHILIPPE LACOCHE

Un amour à Waterloo, François Bott; La Table ronde; 115 p.; 14 €.

Il nous est arrivé d’être jeunes, François Bott; La Table ronde; coll. La Petite vermillon; 263 p.; 8,10 €.

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2020, année de la bande dessinée… jusqu’en juin 2021

“BD 2020, l’Année de la bande dessinée”, l’opération du ministère de la Culture est prolongée jusqu’au 30 juin 2021
Le ministre de la Culture, Franck Riester, a décidé de prolonger l’Année de la bande dessinée jusqu’au 30 juin 2021, facilitant ainsi le report des manifestations et événements ayant dû être annulés.

« Le succès de BD 2020 ne se dément pas mais face à la crise sanitaire, tous les événements ne pourront se tenir comme prévu. Je souhaite donc que toutes les idées et initiatives qui fleurissent sur le territoire puissent se prolonger jusqu’au 30 juin 2021 », souligne Franck Riester, dans un communiqué de son ministère.

1140 lieux étaient inscrits à l’opération “pour faire vivre BD 2020 en France et à l’international”. De nombreux musées, bibliothèques et médiathèques, établissements scolaires et universitaires, librairies ou collectivités territoriales se sont impliqués pour proposer des rencontres d’auteurs et des animations variées, dédiées au 9e art.

Mais près de 350 événements de l’Année de la bande dessinée n’ont pu et ne pourront se tenir, depuis début mars et d’ici septembre 2020 – à l’image des 25e Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens. C’est pourquoi l’Année de la bande dessinée.

Et le “9e art” bénéficiera donc, d’une “année et demie” dédiée au genre. Même si, pour le coup, tout le monde se serait bien passé de ce privilège inédit.

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Lectures : sélection subjective

 

Lisons, c’est bon. Chantre de la subjectivité, je vous conseille ces livres. Listen!

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de notre confrère Daniel Muraz, du Courrier picard. (Photo : Philippe Lacoche.)

L’Orange de Malte, Jérôme Leroy; Le Rocher (rééd. La Thébaïde). Le premier roman de Jérôme Leroy, paru en 1989. Depuis, il a écrit une quarantaine de livres (romans, essais, nouvelles, poèmes, etc.), ce pour notre plus grand plaisir. L’Orange de Malte est son roman le plus «hussard». On y sent ses influences: Roger Nimier, Michel Déon, Bernard Frank, Antoine Blondin. Et Kléber Haedens. N’a-t-il pas prénommé son personnage principal Kléber? «L’histoire, je l’ai voulue banale et sentimentale: j’ai voulu raconter une errance littéraire et sentimentale», confiait-il au regretté Roger Balavoine de Paris-Normandie, à la sortie de son opus. Une errance littéraire remarquablement écrite. Un must.

Jean-Luc Coatalem.

La part du fils, Jean-Luc Coatalem; Stock. Jean-Luc Coatalem: une plume, un univers. Un grand écrivain. La part du fils est présenté comme un roman par l’éditeur. Ne s’agirait-il pas plutôt d’un récit? Car, dans ce texte émouvant et subtil, l’auteur part sur les traces de Paol, un ex-officier de la coloniale, arrêté par la Gestapo en 1943, dans une commune du Finistère. «(…) ce que je ne trouverai pas de la bouche des derniers témoins et dans les registres des archives, je l’inventerai. Pour qu’il revive», explique Jean-Luc Coatalem. Paol était son grand-père. Poignant.

René Frégni. Photo : C. Hélie.

Les chemins noirs, René Frégni; Denoël (rééd. Folio). René Frégni est un incomparable raconteur d’histoires. Dans son premier roman assez autobiographique, Les chemins noirs, il raconte sa cavale depuis la caserne de Verdun d’où il déserte, jusqu’au Monténégro et la Turquie. Nous sommes juste après 1968. À la fois picaresque et palpitant. Prix Populiste 1989. PHILIPPE LACOCHE

 

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Si je reviens un jour, des lettres contre le néant

 Si je reviens un jour, les lettres retrouvées de Louise Pikovsky, Stéphanie Trouillard (scénario), Thibaut Lambert (dessin). Editions des Ronds dans l’O, 112 pages, 20 euros.

En 2010, à l’occasion d’un déménagement dans un lycée parisien du XVIe arrondissement, des lettres et des photos sont découvertes dans une armoire. Ces documents oubliés sont ceux d’une ancienne élève, Louise Pikovsky et remontent à la Seconde Guerre mondiale. Ils reflètent les échanges entre la lycéenne et une de ses professeurs. Le dernier courrier date du 22 janvier 1944. Ce jour-là, cette jeune fille, juive, est arrêtée avec toute sa famille et internée à Drancy avant d’être déportée à Auschwitz. Nul n’en reviendra.

Le destin de Louise, brillante élève, membre d’une famille de juifs ashkénaze, avec un père d’origine ukrainienne qui avait déjà dû fuir les pogroms antisémites dans son pays natal, avait déjà donné lieu à un webdoc passionnant. Réalisé en 2017, il était dû à une journaliste de France 24, Stéphanie Trouillard (passionnée d’histoire et également spécialiste de la guerre de 14-18). C’est elle encore qui s’est attelé à la transposition de son travail en bande dessinée. Une adaptation qui permet d’élargir le souvenir de cette jeune victime de l’holocauste nazi et qui lui redonne aussi vie, de manière sensible et émouvante.

Ici, le récit se fait chronologique, dans un grand flashback initié par le discours de l’enseignante lors de la remise des lettres de Louise à la communauté enseignante de lettres lors d’une fête du lycée. Mais au-delà des dernières semaines ayant précédé l’arrestation, relatées dans les lettres – notamment la dernière transmise avec une tragique lucidité: “Si je reviens un jour...” – c’est toute la vie de Louise et celle de sa famille qui ressurgit ainsi de l’oubli et s’incarne dans le dessin de Thibaut Lambert.

Le jeune dessinateur s’était auparavant impliqué, en auteur seul, dans des thématiques fortes, autour de la maladie d’Alzheimer, des violences conjugales de l’amour en maison de retraite. Ici, il apporte son trait semi-réaliste simple et chaleureux à cette évocation de Louise Pikovsky, dans un style qui fait un peu songer à Irena, cette autre évocation récente de victimes de la shoah.

Prolongement graphique de l’enquête journalistique et historique, cette nouvelle oeuvre donne l’occasion d’exhumer encore l’existence de Louise, destin individuel et familial tragique parmi des milliers d’autres. Des lettres au dessin, comme une belle manière de lutter contre l’oubli.

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ROCK Sélection subjective

Il faut beau mais froid. De plus, on est confiné comme mille vaches de la ferme éponyme. Alors que faire de mieux que d’écouter du rock pour se réchauffer les synapses? Ci-dessous, ma sélection affreusement subjective.

«Gloria», des Them. Imparable. La voix de Van Morrison râpée par des hectolitres de Guinness et abîmée par les brumes de Dublin. Basse têtue; orgue planant avant l’heure avec son Barbarie (le plan du milieu de la chanson sera piqué par les Doors un peu plus tard); guitare citronnée. Simple comme l’amour; gorgé de rhythm’n’blues. Ça date de 1964 et ça n’a pas pris une ride. Et le fait d’épeler «Gloria», quelle trouvaille. J’adore!

«Boom Boom», The Animals. Whaou! Ça envoie du bois! Wembley, 1965. Burdon et sa petite bande envahissent la scène et rendent homme à John Lee Hooker avec ce titre phare. Vissé à son micro, costard black très sixties, Eric Burdon, trapu et génial, expulse ici ce que le rock’n’roll prolétarien a fait de meilleur. Les punks de 1976 devaient beaucoup au Them et aux Animals. On ne le répétera jamais assez.

«No particular place to go», de Chuck Berry. L’archétype même du rock’n’roll. Un hymne au même titre que «Johnny B. Goode». Tout est dans la diction du chanteur à la moustache la plus vicieuse du monde. Ça relève du génie tellement c’est simple, bien et bon. Suis sûr que si le monde entier balançait ça dans toutes les villes de la terre, ce putain de coronavirus se mettrait à danser et nous ficherait la paix.

PHILIPPE LACOCHE