Meurtre d’Issa Camara le 10 juillet 2016 à Compiègne

    23 janvier 2020

    Un meurtre aux circonstances floues

    Dans le stupéfiant vase clos de la cité de l’Écharde, Amine a tué Issa d’un coup de revolver, en juillet 2016. Il comparaît pour meurtre jusqu’à vendredi.

    Issa Camara, la victime.

    On attendait un tueur, on fait face à un gamin. Amine Mahama (il est connu sous ce prénom, de préférence à Mohamed) fait face à ses juges, ce mercredi matin: taille moyenne, solide, soigné dans son sweat gris et sa chemise noire. Âgé de 25 ans, il répond du meurtre d’Issa Camara, 29 ans, le 10 juillet 2016 à 13 h 45, place de l’Écharde, dans le quartier Bellicart, à Compiègne.

    «Les stupéfiants, c’est notre quotidien»

    On juge l’homme, pas le crime. La première des trois journées du procès (qui se déroule, contrairement aux craintes, dans un climat serein) s’attarde donc sur l’histoire de Mahama. Ses parents se rencontrent à Fez, au Maroc. Il naît de ce coup de foudre qui se dissipe bien vite. Jusqu’à 8 ans, il vit avec sa mère et ne voit qu’une fois son père.

    A 8 ans, il est envoyé chez ce dernier, à Compiègne. Il ne croisera plus qu’épisodiquement sa mère. Il quitte l’école à 16 ans, travaille quelques mois dans une pizzeria puis glisse presque naturellement vers la vente de drogue. «C’est ancré dans le quartier. Les stupéfiants, c’est notre quotidien. L’argent est facile. On commence par guetter et puis on deale quelques grammes…» constate-t-il.

    L’Écharde, c’est son quartier: une seule rue, huit immeubles bas et une réputation, celle d’un supermarché du cannabis (quand le Clos des Roses est plutôt spécialisé dans les drogues dures). Une cité dite «sensible», où Issa attendra longuement d’être secouru, simplement parce que les pompiers, usés d’être caillassés, n’entrent plus sans escorte policière. «Tout le monde se connaît, on vivait bien tous ensemble. D’ailleurs ma famille et celle de la victime étaient très proches. Un de ses frères était un de mes meilleurs amis»: avec Amine, la nostalgie n’attend pas le nombre des années.

    Mort pour un regard ?

    En 2016, les murailles de la zone de non-droit se lézardent. Une enquête de police s’attaque aux dealers, dont Amine et deux frères d’Issa. Au fil des interrogatoires, certains balancent. Pour Amine, ce sauve-qui-peut ne fait qu’exacerber son animosité avec un frère Camara: «Il m’avait mal regardé, mal serré la main…» confiera-t-il à l’expert psychiatre.

    Ce dernier n’est pas surpris: «La banlieue est un lieu de tension. Au milieu d’un sentiment d’irrespect total, la notion de respect y est très importante! Un regard, on peut mourir pour ça…»

    Amine – qui ne sera interpellé qu’après un mois de cavale dans l’Aisne – endosse l’entière responsabilité d’un meurtre dont les mobiles et les circonstances restent flous. Seule certitude: Issa est mort, tué d’une balle de 7.65 dans le crâne, tirée d’une distance de deux mètres.

     

    24 janvier 2020

    La difficile manifestation de la vérité

    Un policier a parlé d’« omerta » à propos de la cité Bellicart. De fait, plus le procès du meurtre d’Issa progresse, moins on y voit clair. Et l’accusé n’a pas encore parlé !  
    « Vous êtes un miraculé, vous le savez ? » lance Me Berton, avocat de Mahama, à Walid, un jeune homme nerveux aux traits émaciés. Et d’expliquer : « Vous êtes désigné par deux témoins clés, les frères d’Issa, comme étant présent et armé sur la scène de crime, vous êtes placé en détention provisoire pendant vingt mois et puis le juge d’instruction prononce un non-lieu. Alors oui, vous êtes un miraculé ! »
    UN FESTIVAL DE COÏNCIDENCES
    Walid ne sait pas comment le prendre… Sa version, c’est « Je n’ai rien vu rien entendu ». Il affirme que le 10 juillet, il est passé une première fois dans le quartier compiégnois de Bellicart le matin, est resté trois minutes sans voir son cousin, puis est revenu vers 14 heures. « Les petits m’ont dit qu’il se passait quelque chose. J’ai vu Issa allongé au sol, je ne me suis pas arrêté et je suis parti à Soissons pour essayer de trouver Amine ». Pourquoi Soissons ? « Parce qu’on y allait parfois. » Où exactement ? « Dans un café, puis je suis revenu. » Pourquoi son téléphone a-t-il cessé de borner entre 14 h 32 et 15 h 31 ? « Une panne de batterie, ça arrive… » Évidemment, qu’Amine se soit ensuite planqué pendant un mois à deux encablures de Soissons tient de la pure coïncidence.
    Aboubakari bout en entendant cette version. « Walid était là quand mon frère Issa et Amine ont eu une explication devant notre immeuble. Je savais qu’ils avaient déjà eu une altercation la veille mais je ne sais pas pourquoi », soutient-il. Ça aussi, on a le droit d’y croire. Dans une cité à la taille d’un village, où quand une famille s’enrhume, tout le quartier tousse, deux hommes seraient en conflit sans que la raison en fût connue ? Sachant qu’ils ont presque tous pour point commun d’être impliqué dans le même trafic de cannabis ? « Mon frère Issa, il ne faisait pas de stups », affirme Aboubakari. Il ajoute que quand Amine est revenu, deux armes à la main, Walid était toujours là, également armé, tirant en l’air avant de s’écarter. Issa avance, Amine recule. « Je pense qu’il voulait le désarmer. Il n’était pas du genre à se laisser faire. » Deux coups de feu de 357 Magnum claquent. Le premier blesse Issa, 29 ans, à l’épaule ; le second sur le dessus du crâne ne lui laisse aucune chance.
    « Il manque des gens ici. Beaucoup de gens. Certains qui se la coulent douce à l’étranger »
    Aboubakari est amer : « Il manque des gens ici. Beaucoup de gens… Certains qui se la coulent douce à l’étranger. Des témoins, il y en avait vingt. À la PJ de Creil, j’ai donné nom, prénom, adresse. Ils n’ont entendu personne ». Il est nerveux, aussi, quand Me Berton l’asticote sur ses contradictions. L’avocat finit par conclure : « Vous ne m’impressionnez pas. » « Vous non plus » répond le jeune homme.
    Et Mahama dans tout ça ? S’il a parlé vingt minutes depuis le début de son procès, mercredi, c’est le bout du monde. Officiellement, on ne sait même pas s’il plaide coupable. Il s’exprimera ce vendredi matin, tout comme les parties civiles, deux témoins et un expert (qui étaient encore égarés hier), avant quatre plaidoiries, un réquisitoire, un délibéré et le verdict, attendu dans la nuit.
    25 janvier

    Dix-huit ans pour Amine Mahama

    L’avocate générale avait requis vingt ans contre Amine Mahama pour le meurtre d’Issa Camara. La cour d’assises de l’Oise en a prononcé dix-huit hier soir.
    Il poursuit : « J’ai été arrêté en avril. Après j’ai été placé sous contrôle judiciaire. J’étais à Pont-Sainte-Maxence. Un soir, début 2016, Issa et Aboubakari viennent me réclamer leur dû. Ils disent que je n’ai pas partagé et que je leur dois 20000 euros. Moi, je ne leur dois rien ! Je ne les ai pas les 20 000 ! Et puis on n’en parle plus jusqu’à ce que je revienne dans le quartier Bellicart, en juin ».
    « C’est lui qui a l’arme mais c’est lui qui recule, sur plusieurs centaines
    de mètres »
    La veille du meurtre, Mamadou, le troisième frère, l’aurait relancé pour la dette. Le 10 juillet à midi, ce seraient les trois frères qui l’auraient harcelé. « Je suis allé chercher une arme que j’avais planquée dans une voiture. J’avais peur. Je les ai braqués mais Issa a avancé, avancé, avancé… »
    Cette version hérisse la famille de la victime, qui défend au contraire l’image d’un Issa exemplaire, à la hauteur de l’émotion qui a saisi le quartier quand il est mort. Elle convainc en revanche l’avocat de Mahama, Me Frank Berton : « Oui, dans les quartiers, le trafic continue, toujours. Ne serait-ce que parce qu’il faut faire vivre les familles, payer les avocats et se nourrir en prison ! Et oui, il avait peur. C’est lui qui a l’arme mais c’est lui qui recule, sur plusieurs centaines de mètres. Il est terrorisé. Ce jour-là, Issa n’est pas le modérateur. Il est le provocateur ».
    UN GACHIS
    Qu’importe après tout : mourir à 29 ans, pour 20 000 euros ou un mauvais regard, c’est toujours un gâchis. Gâchis d’autant plus révoltant quand, comme la mère d’Issa, on pleure non seulement un fils mais aussi la trahison d’Amine, qu’elle a accueilli comme son propre enfant à son arrivée du Maroc, à 8 ans. « Mais pourquoi tu as tiré quand il était à terre ? » implore-t-elle vers le box. Car Amine a tiré au moins deux fois, dont une, au crâne, qui ne laissait aucune chance à Issa. « Une exécution » tranchent Mes Delphine Crépin et Sabrina Da Costa, parties civiles.
    Une exécution alors qu’Issa, affaissé par un premier tir à l’épaule, « ne constitue plus aucun danger », souligne l’avocate générale Audrey Sénégas. Contre celui qui, « à vingt ans, a commis l’irréparable », elle requiert vingt ans de réclusion et l’interdiction définitive du territoire français (l’accusé est Marocain). La cour s’est finalement prononcée pour une peine de dix-huit ans.

    Post scriptum

    Le 8 février 2020 à 19 h 45, un homme est de nouveau blessé par arme à feu place de l’Echarde à Compiègne. Il s’agit d’un des frères d’Issa Camara, la victime de 2016.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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