“C’est vachement pas si simple”

    Le 15 octobre 2017, vers 14 h 15, la vie s’est mise sur pause pour les parents de Salomé. Elle était à l’arrière de la Harley Davidson pilotée par son papa. À Saint-Maxent, dans le Vimeu (Somme), un camping-car immatriculé en Belgique leur a coupé la priorité. Un témoin a tenté de ranimer la petite fille. Elle a été transportée par hélicoptère. Son décès a été constaté le 17 octobre, au centre hospitalier universitaire d’Amiens. Dans son collège d’Abbeville, des psychologues sont venus parler aux enfants. Aujourd’hui, elle serait en seconde. Salomé sera toujours en vacances…
    Deux ans et demi pour juger un homicide involontaire, c’est un délai décent. L’enquête sur les responsabilités de chacun est technique et prend nécessairement du temps. Ce mardi au palais de justice d’Amiens, le dossier va hélas être renvoyé, à la fois en raison de la grève des avocats mais plus encore parce que le barreau est touché par le décès d’une jeune consœur. Tout le monde en convient. Malgré des plans d’audience surchargés, la présidente a la délicatesse de trouver une date proche, le 30 juin : « Si besoin, on fera sauter d’autres dossiers ».
    En attendant, il faut statuer sur le contrôle judiciaire strict – obligation hebdomadaire de pointage à la police, interdiction de conduire tout véhicule à moteur – qui a permis à Martine, 64 ans, d’échapper à la détention en octobre 2017. Car la mort de Salomé n’est pas complètement de « la faute à pas de chance ». Si Martine a fait l’impasse sur le stop, c’est aussi parce que chaque litre de son sang contenait 1,8 gramme d’alcool.
    Elle passe mal, Martine, dans son tee-shirt jaune vif. Davantage par maladresse que par méchanceté, veut-on bien croire. Cette audience lui sert de bureau des plaintes : « Je ne peux pointer que le vendredi matin. Le reste du temps, c’est fermé. Alors à chaque fois il faut que j’embête un de mes enfants. D’ailleurs, il faut toujours que je demande de l’aide pour me déplacer. Là où je suis, il n’y a pas de… Comment dites-vous déjà ? De service public. En plus, depuis trois mois, mon mari est à l’hôpital. Il faut toujours dépendre de quelqu’un. C’est vachement pas simple ». On lui parle de ses soins pour l’alcool. Elle estime ne pas en avoir besoin : « Je ne bois plus ». « Plus du tout ? », vérifie la présidente. « Non, sauf un verre en mangeant… »
    Martine a plein d’embêtements. Salomé n’en aura plus jamais. C’est insupportable pour sa mère, une femme blonde encore jeune, assise au premier rang. Ses mains tremblent. Elle tente de les calmer en les serrant. Mais la douleur est trop vive : elle tord ses doigts, se vrille sur sa chaise. Et ce point jaune qui s’agite à la barre, indécent comme un soleil un jour d’enterrement…
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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