Affaire Kulik ou procès Bardon ?

    Est-ce l’affaire Kulik ou le procès Bardon ? Toutes les rédactions ont évoqué la question ces derniers jours. Et laissez-moi vous dire que cette interrogation n’a rien d’innocent. Kulik ou Bardon : dans un cas on pose la victime au centre de l’audience, dans l’autre c’est l’accusé qui se tient à équidistance des cordes du ring des assises. Kulik ou Bardon : certains y sont allés de bon cœur en parlant de procès Kulik, véritable contresens juridique (comme si la victime était l’accusée !) mais si révélateur…
    Elodie Kulik est-elle une victime ? Ce qu’elle a subi, dans la nuit du 10 au 11 janvier 2002 à Terty tient-il de l’insupportable pour tout être humain digne de ce nom ? Par ricochet, son père Jacky, son frère Fabien et sa malheureuse mère Rose-Marie, morte de chagrin, sont-ils des victimes ? Oui ! Mille fois oui ! Cent mille fois oui ! Sauf que ce qui nous occupera jusqu’au 4 décembre – ou 5, ou 6, ou 8, ou jusqu’à la Saint-Glinglin, selon un plan d’audience transformé en bateau ivre – c’est une suprême délibération : Willy Bardon est-il coupable d’avoir, dans la nuit du 10 au 11 janvier 2002, à Cartigny et à Tertry (Somme) enlevé, violé et tué Elodie Kulik ?
    Ça, c’est du droit ; le reste, c’est de l’émotion. Doit-elle être bannie des cours d’assises ? Pour avoir si souvent tremblé au danger d’une justice déshumanisée, je ne risque pas de le soutenir. Mais méfiance, car l’émotion est injuste comme un procureur stalinien. Élodie était jeune, belle, brillante ; sa famille a subi un lot de malheur hors du commun : dix-huit ans après le drame, des dizaines de milliers de personnes sont encore émues par son calvaire. Et si elle avait été vieille, moche et solitaire ? Doutez-vous de cette iniquité ? Demandez-vous si deux morts à Amiens ne vous émeuvent pas plus que 200 au Darfour ! Souvenez-vous que parmi les milliers de migrants dont la Méditerranée fut le tombeau, un seul nous a fait pleurer : ce petit Alyan que les caméras ont filmé sur une plage 2 septembre 2015.
    Me Hubert Delarue s’est demandé un jour devant moi s’il ne faudrait pas bannir les parties civiles du procès criminel. Provocation ? Il fallait écouter son raisonnement jusqu’au bout, qui évidemment ne déniait pas à son semblable le droit de demander réparation, mais plutôt l’enjoignait à ne pas mélanger le dol et le droit, intention aussi vaine que de mixer l’huile et l’eau. Ou lire ces mots de son confrère Eric Dupond-Moretti : « Le contexte sociétal vide peu à peu le procès pénal de ce qui fait son âme : juger des accusés, cela au profit d’une considération excessive de la cause des victimes à laquelle le lieu ne se prête pas. La confusion des genres provoque la perversion de l’institution elle-même ». (La tribune Auvergne-Rhône-Alpes, 25 juin 2015). C’est dit.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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