Affaire Kulik. Procès de Willy Bardon

    LES FAITS

    Elodie Kulik.

    WILLY BARDON, 45 ANS, comparaît depuis le jeudi 21 novembre pour l’enlèvement, le viol et le meurtre d’Elodie Kulik, le 11 janvier 2002 à Tertry (Somme). Il plaide non coupable.

    ÉLODIE KULIK, 24 ANS, avait été enlevée par au moins deux hommes au terme d’une sortie de route à Cartigny, sur la route Péronne-Saint-Quentin.
    BARDON ÉTAIT UN AMI DE GRÉGORY WIART, confondu par son ADN en 2012 mais décédé en 2003.

    17/11/19

    J moins quatre (Chronique)

    À quoi ressemble le dimanche de Jacky Kulik ? Regarder la pluie tomber sur les arbres du jardin, les premiers froids pincer les derniers fruits ? Dans la chambre, la valise doit déjà être sortie. Il faudra passer trois semaines à Amiens, à compter de ce jeudi 21 novembre, loin de Violaines (Pas-de-Calais), mais plus près d’Élodie, du souvenir d’Élodie, du chemin de croix d’Élodie. La route du retour, chaque week-end, ne passera pas par Péronne et c’est tant mieux. Il a prévu de ramener ses légumes, ses bocaux, peut-être quelques-unes de ses bières préférées. Ce palais de justice qui l’attend a été son phare pendant presque dix-huit ans. Il aspire à ce procès mais ce procès l’aspire ; sa perspective l’a fait tenir debout, quand il a fallu reconnaître le corps torturé de sa fille, l’enterrer aux côtés de sa sœur et de son frère, morts en bas âge, laisser Rose-Marie les rejoindre dans cette terre mêlée de charbon. Il sait que chaque détail le meurtrira comme une goutte d’alcool sur une plaie vermillon ; il sait que tout geste de défense deviendra à ses yeux une provocation. Car lui, Jacky, il sait ce dont le reste du monde a le devoir de douter : Bardon est coupable.
    À quoi ressemble le dimanche de Willy Bardon ? Regarder une pluie identique ruisseler sur des arbres aussi désolés, mais dans l’Aisne ? Dans un coin, une autre valise est prête. Il sera également, pendant trois semaines, un exilé venu en voisin dans la capitale picarde, confronté matin et soir à l’incongruité des loupiotes du marché de Noël. Penser à ce qui fut : 2002, sa mise en examen de 2013, sa détention, sa remise en liberté. Ressasser qu’il faudra faire bonne figure huit à douze heures par jour, car si l’on ne juge pas les gens sur leur mine, mieux vaut quand même l’avoir bonne pour convaincre six jurés et trois magistrats de son innocence. Il sait que sa vie va être disséquée pendant dix jours : s’il a mal parlé à son institutrice, on le saura ; quel apéritif préférait son père, on l’apprendra ; ses positions sexuelles préférées, ses fantasmes, ses mensonges conjugaux et professionnels : tout ce que chacun emporte dans sa tombe, il le verra étalé en audience publique. Il devra serrer les dents car lui, Willy, proclame ce dont tout le monde doute : il est innocent.
    À quoi ressemble le dimanche de Stéphane Daquo, l’avocat de la défense, Anne-Laure Sandretto, celle de la société, Martine Brancourt, la présidente ? Pantoufler devant Drucker, déjeuner en famille ou remettre le nez dans ce dossier annapurnesque ? Le cas échéant, quel tome choisir, quelle page extraire, que vérifier ? Pour l’un, penser au soir qui ne sera pas synonyme de sommeil, comme tous les soirs depuis longtemps, parce que le diable n’est pas le seul à se cacher dans les détails : l’acquittement aussi, parfois. Et s’il passait à côté ? Pour les autres, récapituler ce qui prémunit d’un désastre judiciaire, la liste des témoins, le plan d’audience, les mesures de sécurité. Plus le dossier est volumineux, plus le risque d’incident – ou pire, de complément d’information – augmente. Ce n’est pas un oracle ; c’est une statistique.
    Et puis il y a les autres, l’auteur de ces lignes pour n’en citer qu’un. Ils n’en peuvent plus d’attendre ce procès, parce que c’est une « belle affaire », avec dix mille guillemets, comme le pompier parle d’un « beau feu » ou le chirurgien d’un « beau cas de psoriasis ».
    20/11/19

    Au terme  d’une si longue attente…

    Willy Bardon comparaît à partir de jeudi 21 novembre, à Amiens, pour l’enlèvement, le viol et l’assassinat d’Elodie Kulik, le 11 janvier 2002 près de Péronne.

    Une partie du dossier d’instruction.

    Une cote, c’est le numéro associé à toute pièce d’une instruction judiciaire : renseignement, acte de procédure, audition, expertise… En moyenne, un dossier renvoyé aux Assises en compte 2500 à 4000. Dans celui du procès Bardon, qui commence ce jeudi matin, on en serait à 2500. C’est dire l’ampleur de la tâche qui attend six jurés et trois magistrats.

    Habituellement, un procès d’assises à Amiens attire un, deux voire trois journalistes. Cette fois, la cour d’appel aurait dénombré quatre-vingts demandes d’accréditation. Pour trouver trace d’une pareille appétence des médias nationaux, il faut remonter au procès de Jean-Paul Leconte pour les agressions et les meurtres de deux jeunes filles dans la région de Corbie, également en 2002, ou, si l’on plonge dans la mémoire du palais, pour celui en appel de Pierre Goldman, militant d’extrême-gauche et demi-frère du chanteur, en mai 1976.

    Une durée exceptionnelle

    Cette exceptionnelle attente se justifie par de multiples facteurs.

    La personnalité de la victime, d’abord. Élodie Kulik avait 24 ans à sa mort. Jolie jeune femme blonde, elle venait de prendre les rênes de l’agence péronnaise de la Banque de Picardie.

    L’horreur du crime, ensuite : Élodie a été violée puis tuée. La tentative de crémation de son corps, certainement dans le but d’effacer les traces, tient de la négation d’autrui. Les 26 secondes de son appel au « 18 », qui seront diffusées à l’audience (a priori le mercredi 27), glace le sang : ses hurlements sont ceux d’une personne qui sait qu’elle va mourir.

    Le calvaire du père, Jacky Kulik, certainement : il avait perdu deux enfants en bas âge avant la naissance d’Élodie ; sa femme s’est suicidée en 2002. Il avait juré de faire justice, il a mené le combat ; ce procès en est l’aboutissement.

    La procédure, enfin : presque dix-huit ans de pistes vaines, de chausse-trapes jusqu’à ce qu’un gendarme ose la comparaison des ADN qui confond Wiart et implique Bardon.

    On comprend mieux pourquoi, a minima, le procès Bardon durera dix jours. Ce jeudi matin sera technique : constitution du jury, appel des témoins, lecture du résumé de l’ordonnance de mise en accusation. Jusqu’au vendredi soir sera étudiée la personnalité de l’accusé. Pendant six jours se succéderont alors témoins, enquêteurs et experts, parfois jusqu’à treize par jour. Les plaidoiries sont prévues le 3 et le verdict le 4. Rien n’empêche de prolonger le procès (cette hypothèse n’a rien de loufoque) ou de siéger les week-ends. Ne pourraient interrompre les débats qu’une défaillance physique de l’accusé ou d’un des trois magistrats du siège, ainsi que l’apparition d’un élément méconnu de l’enquête, obligeant à ordonner un supplément d’information. Dans ces deux cas, le procès serait renvoyé à une date ultérieure. Quel que soit le verdict, l’accusé comme le ministère public auront dix jours pour en interjeter appel. Une nouvelle audience se tiendrait alors dans un autre tribunal picard.

    Les acteurs du procès

    La cour.

    Willy Bardon sera jugé par trois magistrats professionnels et six « juges d’un jour » : des habitants de la Somme désignés pour devenir jurés. Ils sont 35 à figurer sur la liste, parmi lesquels le sort en désignera six ainsi que plusieurs jurés suppléants prêts à les remplacer en cas de défaillance.

    La cour sera présidée par Martine Brancourt, conseiller auprès de la cour d’appel, magistrate expérimentée, mais novice à la tête des Assises. Elle doit juger, et aussi tenir la police de l’audience, veiller au respect du calendrier, tempérer, si besoin, l’expression des avocats, garantir la dignité et l’équité des débats ainsi que la sécurité de l’accusé. Elle est la seule à avoir accès au dossier écrit : ses collègues, Fabienne Roure et Cyril Jouve, ainsi que les jurés, ne compteront que sur l’oralité des débats pour se forger une intime conviction.

    À leur droite se tiendra l’avocate générale, Anne-Laure Sandretto, qui défend les intérêts de la société et requiert au terme du procès la peine qu’elle estime juste (voire l’acquittement si elle considère que les charges sont insuffisantes). Sa consœur Ségolène Attoulou siégera à son côté. Près d’elle prendront place les plaignants, Jacky Kulik et son dernier fils Fabien, assistés symboliquement de Me Didier Robiquet, du barreau d’Arras, leur conseil « historique », mais surtout de Mes Didier Seban et Corinne Herrmann, du barreau de Paris, avocats renommés spécialisés dans les « cold cases » (affaires Fourniret, Rançon, Émile Louis, des disparues de l’A6…)
    En face, Me Stéphane Daquo, du barreau d’Amiens, est l’avocat de Willy Bardon depuis le début de la procédure. Il a dans un premier temps travaillé avec M e Grégoire Lafarge (l’avocat des Balkany) que de gros soucis de santé ont écarté des prétoires en 2018. Il plaidera finalement avec M es Gabriel Dumenil et Marc Bailly, du barreau de Paris.
    Ces deux jeunes confrères ont fait partie, en 2017, des douze secrétaires de la prestigieuse conférence des avocats, désignés par leurs pairs au terme d’un concours d’éloquence.
    21/11/19

    Le procès Bardon entre la morale et le pénal

    Au premier jour du procès pour le viol et le meurtre d’Élodie Kulik, la cour d’assises de la Somme examinait la personnalité de Willy Bardon.
    Les avocats de partie civile : Mes Herrmann (g), Seban, Robiquet et une collaboratrice.

    Le procès a vraiment commencé à 14 heures, par l’examen de la personnalité de l’accusé. À compter de ce moment, il fut longuement question d’adultère et de plan à trois. Oui, Willy Bardon a trompé sa femme Christelle avec plus jeune qu’elle – qui plus est la copine de son neveu – pendant six ans, ce qu’elle découvrira en 2013 après 24 ans de vie commune, chez les gendarmes. Depuis cette date, d’ailleurs, la maîtresse est devenue la conjointe de l’accusé. Et oui, Bardon a proposé quelquefois à sa concubine de « faire ça » à trois.

    DES QUESTIONS INTIMES

    On n’imagine pas la violence de la cour d’assises pour un témoin qui, après tout, n’a rien fait pour se retrouver là, scruté par des centaines d’yeux, épié par autant d’oreilles. Christelle est gênée quand il faut évoquer ses pratiques sexuelles (« Normales »), cette fameuse proposition indécente (« J’ai dit non, ce n’est pas mon kif ») et répondre à cette question de Mme Sandretto : « Aviez-vous des relations quand vous étiez indisposée ? » Réponse : « Non. » « Vous l’a-t-il demandé ? » Réponse : « Je ne sais plus ». L’avocate générale n’a aucun goût pour les questions scabreuses. Si elle le demande, c’est qu’Élodie Kulik avait ses règles quand elle a été violée. Pour M e Seban, partie civile, il en va de même pour les interrogations sur le triolisme : « Élodie Kulik a été violée par deux personnes. Quand on parle de partie à trois, ça nous intéresse ». Me Daquo bondit : « Par deux ? Moi je n’en sais rien. Il n’a été retrouvé qu’un type de spermatozoïde » (de Grégory Wiart).

    UN HOMME, PAS UN MONSTRE

    L’accusation a tout intérêt à griffonner l’esquisse d’un Bardon pervers et menteur. Il faut après tout prouver que ce supposé violeur et tueur a gardé un si lourd secret pendant presque dix-huit ans, au point que le vendredi 11 janvier 2002, il se serait levé à l’aube pour partir au travail comme si de rien n’était. C’est d’autant plus nécessaire que l’examen de personnalité ne fut pas si défavorable à l’homme massif, glabre et presque chauve, plus d’une fois en larmes. « Serviable, presque trop » (son frère), « Respectueux des femmes » (un ami), « Bon père, jamais violent avec nous » (son ex-femme), « travailleur » mais aussi « gueulard », « arnaqueur », « dragueur », « buveur » pour d’autres : c’est le portrait d’un homme, pas d’un monstre.
    Alors la défense lutte pied à pied contre la mauvaise réputation. Daquo cite l’estimé président des assises de l’Oise Alain Damulot : « Au procès, on fait du pénal, pas de la morale ». Il pourrait mettre dessus une couche de Diderot : « Ce qu’il y a d’encombrant dans la morale, c’est que c’est toujours celle des autres ».

    Un épilogue à géométrie variable

    Me Stéphane Daquo

    Lorsque la présidente Martine Brancourt trace un plan d’audience qui s’achève par un verdict le mardi 4 décembre, M e Didier Seban,  partie civile, s’inquiète de l’aspect « resserré » de ce plan. Mme Brancourt le rassure : « Il est hors de question de terminer à une heure déraisonnable, pour les jurés d’abord mais aussi pour M. Bardon et les autres parties. Le plan est sur dix jours mais l’affaire a été audiencée sur douze. Nous avons donc deux jours supplémentaires que nous n’hésiterons pas à utiliser. Et si douze jours sont insuffisants, on pourrait déborder sur le samedi voire le dimanche ».

    « IL M’A SUIVIE, J’AI EU TRÈS PEUR »

    Le ministère public : Mmes Sandretto (gauche) et Attolou

    Amandine a témoigné en fin de journée. En 2007, affirme-t-elle, Bardon l’a agressée verbalement pendant un barbecue : « Il critiquait, il disait qu’on ne savait pas faire cuire les saucisses. Il descendait mes frères. Je suis allé chercher mon père, à mon retour, il était parti. Quelques jours plus tard, je suis tombée sur lui à la pompe à essence d’Intermarché. Il rigolait. Il m’a dit « Tu fais moins ta maligne toute seule ». Il m’a suivie pendant deux kilomètres. Il me collait, il zigzaguait. J’ai eu très peur ». Me Seban enfonce le clou : « De nuit, il aurait pu vous faire quitter la route ? » « Oui », répond Amandine. Bardon regrette : « Je m’excuse si je lui ai fait peur au barbecue mais je ne l’ai pas collée en voiture. Je rentrais chez moi ».

    22/11/2019

    La culpabilité de Willy Bardon n’est pas une évidence

    Au deuxième jour d’audience, les débats semblent confus mais dégagent une certitude : la culpabilité de Willy Bardon n’est pas une évidence.

    Lors d’une très longue journée d’audience, ce vendredi, le procès de Willy Bardon s’est parfois égaré, tel un 4×4 fou qui prend des chemins de traverse et ne revient qu’occasionnellement sur la route principale.

    La compagne de l’accusé a témoigné de 9 h 30 à 12 h 30. Elle fut sa maîtresse pendant six ans avant de devenir, en 2013, sa conjointe. Il a un fils, elle a une fille. Ils ont acheté une maison : « Willy est aimant, serviable, toujours gentil, des fois trop, même. C’est un bon père. Mais c’est vrai, c’est un gueulard ». Elle explique que son précédent conjoint était violent, que Willy lui a d’abord conseillé d’appeler « un organisme », puis est allé parler entre quatre yeux à son neveu. « Il lui a dit t’es pas un homme de faire ça à une femme. Pour Willy, les femmes, c’est sacré ».
    Les questions auxquelles elle est soumise sont en lien avec le calvaire d’Elodie : « Aviez-vous des relations sexuelles en voiture ? Dans son 4×4 ? Avait-il un matelas dans sa voiture ? Des lingettes ? » Oui, les ébats se déroulaient en voiture : « On ne passait jamais la nuit ensemble, c’était la condition. C’était une relation extraconjugale » , rappelle Amélie.

    « On a des fantasmes, comme tout le monde »

    On l’interroge, longuement, sur le fait que Bardon lui a proposé à la fois des parties à trois et des relations sexuelles quand elle avait ses règles (des textos insistants le prouvent). Rien n’est gratuit : selon l’accusation, Élodie Kulik aurait été agressée par deux hommes alors qu’elle avait ses menstrues. Émilie confirme, dit qu’elle ne s’est jamais soumise à ces demandes, doit concéder que « oui, une fois, sur la fin des règles » . Gênée, elle finit par relever la tête : « On a des fantasmes, comme tout le monde ». D’ailleurs, « ça me gêne de le dire devant ma famille, mais un plan à trois avec deux hommes, c’était mon fantasme. On en a parlé, il a fini par dire oui et on ne l’a pas fait. En fait, on a des fantasmes et finalement ça tombe à l’eau… »
    D’autres témoins défilent : l’une à qui Bardon aurait proposé un rendez-vous galant et envoyé des textos un peu chauds. En 2012 elle l’a traité de « psychopathe » et l’a accusé de l’avoir « suivie ». À la barre, ça fait pschitt : « C’était très exagéré. Je ne suis même pas sûre que c’était lui » ; l’autre à qui il a dit « des obscénités très choquantes » un jour où elle portait une jupe courte.
    Donc Bardon est gueulard, un peu obsédé, sexuellement imaginatif. Ses techniques de drague sont pesantes, parfois épaisses, souvent lourdes. Ce n’est pas bien ; ce n’est pas un crime. C’est humain dans ce que l’humanité n’a pas de plus reluisant mais tant qu’on n’a rien d’autre à lui reprocher…

    Les méthodes des gendarmes : une diversion tombée du ciel pour la défense

    Comme un procès dans le procès s’est ouvert hier celui de la gendarmerie, qu’on n’a pas vu venir en ce jour consacré à la personnalité de l’accusé. Amélie, la compagne de Bardon, ouvre le ban et rappelant une des questions tendancieuses qui lui furent posées en 2012, quand elle n’était que sa maîtresse : « N’êtes-vous pas là pour assouvir pour assouvir tous les fantasmes de Willy et assumer tout ce que sa femme refuse ? »

    Myriam, l’ex-compagne de Christophe, suspect blanchi par l’instruction, met une autre pagaïe en racontant cette scène étrange à la section de recherche d’Amiens : « Les gendarmes m’ont dit de faire craquer Christophe. Ils m’ont dit « vous avez le pouvoir de le faire craquer. Dites-lui de vider son sac. » Ils nous ont mis tous les deux dans une salle. On voyait les caméras, ce n’était pas très malin.”

    Mieux : elle retrace qu’ensuite “les gendarmes m’ont demandé d’appeler Willy, de faire celle qui est en panique. Je pense que c’était pour voir la réaction de Willy. Ils m’ont dit quoi dire. Je ne me souviens même pas des réponses, j’étais concentrée sur ma mission ». Émoi dans la salle : ce stratagème est tout simplement illégal. L’avocate générale Anne-Laure Sandretto ne laisse pas le temps à la défense de monter sur ses grands chevaux : “Est-ce que vous vous souvenez du gendarme qui vous a demandé ça ? » « C’était tous », sourit la dame. Me Daquo se met en selle : « Une enquête est soumise à un certain nombre de règles de droit. C’est la loyauté de la preuve qui est en question. Si certains des enquêteurs ont commis des actes contraires au code de procédure, il va se poser une vraie question.”

    On convient que Myriam reviendra lundi pour essayer d’identifier le ou les gendarmes fautifs. Daquo ironise : “D’ici là, la presse va s’en faire l’écho. Vous imaginez !” Sous-entendu : “Ça va être actor’s studio dans la caserne ce week-end !

    Au pire, c’est une diversion inespérée. Sur le banc des accusés, c’est toujours bon à prendre.

    CHRISTOPHE, LE TROISIÈME HOMME

    Ce fantôme a plané sur l’audience du vendredi : Christophe M. Début 2002, Christophe était l’apprenti de Grégory Wiart, plombier chauffagiste. Il avait 16 ans. « Je le connaissais assez bien. Pour moi, ça ne m’aurait pas étonnée. C’est la première personne qui m’est venue à l’idée », dit de lui Amélie, compagne de Bardon. elle ajoute : « Du temps où il habitait au-dessus de chez moi, un soir, je suis allée boire l’apéro chez lui et Julie E. Il est arrivé derrière moi et il a attrapé mes seins. Je l’ai envoyé chier. (…) Un autre jour, à l’étang, il m’a dit « Je sais que tu couches avec Willy, je le dis à tout le monde si tu ne couches pas avec moi ».

    Myriam était en 2012 la petite amie de Christophe: « Quand l’affaire a éclaté et qu’il a vu ça à la télé, il a rigolé. Il m’a dit, “c’est mon ancien patron, je vais finir en garde à vue”. Quand il est sorti de garde à vue, il a été trois jours sans pouvoir parler. Il avait entendu l’enregistrement de la voix d’Elodie, j’ai pensé qu’il pouvait être impliqué. » Elle parle d’un comportement particulier : « Des fois, il pétait un plomb. Il était très gentil et ça explosait. On ne comprenait pas pourquoi. Peut-être bipolaire ? Il m’a dit “Si tu me laisses, je me fous en l’air, j’ai assez de merdes entre le boulot et l’affaire Kulik”. Il a essayé de se pendre ». Imagine-t-elle qu’il soit impliqué : « Je me suis toujours posé la question. Impliqué, je ne pense pas. Être observateur de la scène, pourquoi pas. Savoir des choses, je pense . »

    En 2012, Christophe a passé 36 heures en garde à vue. Il était interne au CFA de Laon en janvier 2002, et il était noté présent la nuit des faits. Les gendarmes ont interrogé la direction et des élèves de l’époque : certes, il était possible de « faire le mur », même si ce n’était pas facile. Parmi les ADN mitochondriaux retrouvés sur les lieux du crime, l’un est compatible avec celui de Christophe. L’Axonais doit être entendu ce jeudi 28 devant la cour d’assises en tant que témoin.

    24/11/19

    Affaire Kulik  ou procès Bardon ? (Chronique)

    Est-ce l’affaire Kulik ou le procès Bardon ? Toutes les rédactions ont évoqué la question ces derniers jours. Et laissez-moi vous dire que cette interrogation n’a rien d’innocent. Kulik ou Bardon : dans un cas on pose la victime au centre de l’audience, dans l’autre c’est l’accusé qui se tient à équidistance des cordes du ring des assises. Kulik ou Bardon : certains y sont allés de bon cœur en parlant de procès Kulik, véritable contresens juridique (comme si la victime était l’accusée !) mais si révélateur…
    Elodie Kulik est-elle une victime ? Ce qu’elle a subi, dans la nuit du 10 au 11 janvier 2002 à Terty tient-il de l’insupportable pour tout être humain digne de ce nom ? Par ricochet, son père Jacky, son frère Fabien et sa malheureuse mère Rose-Marie, morte de chagrin, sont-ils des victimes ? Oui ! Mille fois oui ! Cent mille fois oui ! Sauf que ce qui nous occupera jusqu’au 4 décembre – ou 5, ou 6, ou 8, ou jusqu’à la Saint-Glinglin, selon un plan d’audience transformé en bateau ivre – c’est une suprême délibération : Willy Bardon est-il coupable d’avoir, dans la nuit du 10 au 11 janvier 2002, à Cartigny et à Tertry (Somme) enlevé, violé et tué Elodie Kulik ?
    Ça, c’est du droit ; le reste, c’est de l’émotion. Doit-elle être bannie des cours d’assises ? Pour avoir si souvent tremblé au danger d’une justice déshumanisée, je ne risque pas de le soutenir. Mais méfiance, car l’émotion est injuste comme un procureur stalinien. Élodie était jeune, belle, brillante ; sa famille a subi un lot de malheur hors du commun : dix-huit ans après le drame, des dizaines de milliers de personnes sont encore émues par son calvaire. Et si elle avait été vieille, moche et solitaire ? Doutez-vous de cette iniquité ? Demandez-vous si deux morts à Amiens ne vous émeuvent pas plus que 200 au Darfour ! Souvenez-vous que parmi les milliers de migrants dont la Méditerranée fut le tombeau, un seul nous a fait pleurer : ce petit Alyan que les caméras ont filmé sur une plage 2 septembre 2015.
    Me Hubert Delarue s’est demandé un jour devant moi s’il ne faudrait pas bannir les parties civiles du procès criminel. Provocation ? Il fallait écouter son raisonnement jusqu’au bout, qui évidemment ne déniait pas à son semblable le droit de demander réparation, mais plutôt l’enjoignait à ne pas mélanger le dol et le droit, intention aussi vaine que de mixer l’huile et l’eau. Ou lire ces mots de son confrère Eric Dupond-Moretti : « Le contexte sociétal vide peu à peu le procès pénal de ce qui fait son âme : juger des accusés, cela au profit d’une considération excessive de la cause des victimes à laquelle le lieu ne se prête pas. La confusion des genres provoque la perversion de l’institution elle-même ». (La tribune Auvergne-Rhône-Alpes, 25 juin 2015). C’est dit.
    25/11/19

    Première épreuve pour les jurés

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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