Assises de la Somme. Procès de Yves Viesier pour la mort de Jean-Luc Poutrel.

    8 septembre 2020

    Il était resté dix jours auprès d’un cadavre

    AMIENS Yves Viesier a poignardé Jean-Luc Poutrel mais nie avoir voulu sa mort. Il est jugé cette semaine.

    Le drame a eu lieu derrière cette porte.

    Il y avait une odeur horrible, pas seulement dans l’appartement, mais dans tout le quartier. » Le major de police intervenu le 24 juin 2017 rue Auguste-Carvin (derrière l’hôpital nord) n’a pas oublié la scène qui l’attendait. Des riverains avaient signalé des effluves pestilentiels s’échappant du studio de Jean-Luc Poutrel. « Il y avait des larves partout sur le sol. Derrière le canapé, roulé dans une couverture, on a trouvé le corps en décomposition avancée… »

    Yves Viesier, né en 1959, affirme que c’est le 13 juin qu’il a porté trois coups de couteau à steak au locataire des lieux (qui l’hébergeait depuis janvier), parce qu’il l’avait violenté et insulté. « J’ai pété un câble, mais je n’ai pas donné la mort volontairement », précise-t-il.

    SEULEMENT DÉRANGÉ PAR LES ASTICOTS

    Pourquoi, ensuite, avoir cohabité avec un cadavre comme si de rien n’était, faisant ses courses, regardant la télé, mangeant, dormant, seulement perturbé la nuit, expliquera-t-il aux policiers, par les asticots qui grouillaient sous sa couette ? « J’étais bloqué. Dans un sens, je ne voulais pas l’abandonner. Il a toujours été mon ami… »

    Ces deux-là étaient copains de galère, réunis par un goût inextinguible du rosé, depuis que Poutrel, de neuf ans le cadet, nourrissait Viesier, SDF. Le plus jeune avait proposé à « papy », le surnom de Viesier, de l’héberger quand un appartement lui avait été attribué.

    Lors de l’enquête, les rares proches du duo avaient convenu que Poutrel avait l’ascendant sur Viesier, lui confiant les corvées, l’insultant, l’humiliant… L’histoire d’une amitié vache et toxique. À la barre ce mardi, Fatima, Jennifer et Pascal ont tenté maladroitement d’accabler l’accusé, soudain devenu « violent », « sournois », « bizarre ». La voisine d’en face semble plus neutre lorsqu’elle décrit le sexagénaire comme « soumis ». Plus troublant : elle soutient mordicus qu’un homme de 30 ans a passé la semaine post crime dans l’appartement avec Viesier, ce que l’intéressé nie farouchement : « C’est faux. J’étais seul, en mon âme et conscience ».

    9 septembre 2020

    L’accusé en mode séduction

    Sa surdité puis le Covid-19 ont obligé Yves Viesier à patienter trois ans et trois mois en détention provisoire avant de comparaître devant une cour d’assises, pour le meurtre de Jean-Luc Poutrel, le 13 juin 2017. Et si c’était son atout ? Certes, les jurés n’ont pas face à eux, depuis mardi, l’homme aviné qui a poignardé son compagnon de beuverie, mais un sexagénaire à la mise soignée et à l’élocution claire. Ce mercredi, il a tenu à remercier ses avocats, la présidente et l’avocate générale, pour lui avoir permis de s’exprimer, en suivant les débats par le truchement d’une retranscription sur écran. « Mais c’est bien normal », lui a répondu la présidente, le remerciant à son tour pour son « attention ». Five o’clock approchait, ne manquaient plus que le thé et les petits gâteaux… En l’absence de partie civile, il reviendra au ministère public de gâcher l’ambiance. Il a déjà amorcé la manœuvre car cette journée de mercredi n’aurait pas dû être favorable à l’accusé.

    D’abord, celle qui fut sa femme pendant 27 ans, a évoqué l’alcoolisme massif qui fera perdre à cet homme, au début charmant et travailleur, son travail et sa famille. Elle évoque une scène de violence subie lorsqu’elle attendait leur premier enfant. « Il avait bu à un repas de famille, je lui ai fait une réflexion, il m’a pourchassée avec un couteau, j’ai dû me réfugier dans la salle de bains. » L’un de ses fils a témoigné : « Il a été deux ans sans donner de nouvelles. Je l’ai retrouvé à la rue en juillet 2017. Je l’ai hébergé, nourri, je l’ai aidé à faire ses papiers, à se soigner. Pour les fêtes, il est parti chez mon frère. Le problème, c’est qu’avec son RSA, il a replongé dans l’alcool. Et puis il s’est installé chez M. Poutrel. Avec mon frère, on est allé le chercher rue Carvin, mais il n’a pas voulu nous suivre… »

    L’avocate générale Mme Boisgard rebondit : « Vous n’étiez pas seul M. Viesier ! Si c’était si terrible chez M. Poutrel, vous aviez tous ces soutiens. Alors pourquoi n’êtes-vous pas parti ce soir-là ? »

    « Je ne voulais pas m’incruster chez mes fils », répond l’accusé, qui soutient encore qu’il n’a jamais désiré la mort de la victime. Or le matin, le médecin légiste a ainsi commenté l’autopsie : « Quand c’est accidentel, il y a un coup, pas trois coups de couteau dans la région du cœur ».

    10 septembre 2020

    Yves Viesier échappe à l’intention homicide

    Yves Viesier a été condamné à dix ans de réclusion, pour avoir causé la mort de Jean-Luc Poutrel.

    Question centrale au troisième et dernier jour de son procès, hier : a-t-il voulu la mort de Jean-Luc Poutrel ? On ne parle pas d’un dessein longuement remâché mais simplement, à la seconde où son bras a actionné le couteau d’arrière en avant, voulait-il tuer, quand bien même il n’y aurait jamais pensé avant et l’aurait aussitôt regretté après ?

    LE CHOIX DE TUER

    L’avocate générale Marine Boisgard pense que oui et requiert 15 ans de réclusion. Elle en veut pour preuve « les trois coups portés à l’abdomen, dont deux dans l’aire cardiaque. Y a-t-il zone plus vitale ? En une fraction de seconde, il a fait ce choix ». Tout comme il avait choisi de rester six mois chez son copain de boisson, malgré les coups et les insultes dont il fait état, alors qu’il « avait la liberté de partir ».

    Non, répond Me Guillaume Combes, qui parle de « crime de réaction », après que Poutrel eut traité de « putain » et de « salope » la mère de Viesier. Et d’émettre une théorie : « Le premier coup a frappé entre l’abdomen et le thorax. Les deux suivants au thorax, certes, mais n’est-ce pas la victime qui, en un mouvement de défense somme toute naturel, s’est baissée ? »

    Les deux parties sont au moins d’accord sur un point : les parcours des deux hommes « se font écho », souligne Mme Boisgard. Partis chacun d’une vie à peu près stable, ils se sont noyés dans l’alcool, jusqu’à « descendre aux enfers », note Me Gil Rosado. Au point qu’un fils de l’accusé a confié mercredi : « Quand j’ai appris qu’il y avait eu un meurtre, je suis allé à la police parce que je ne savais pas si mon père était l’auteur ou la victime ».

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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