Assises de l’Oise. Abderraouf Cheriet pour tentative de meurtre (La Chapelle-en-Serval, nov. 17)

    16 septembre 2020

    Des coups de feu dans la nuit

    Beauvais, Affaire Arnaud Coyot, tribunal, palais de justice, le 06/11/2014. Photo : Guillaume CLEMENT.

    Le 25 novembre 2017, quatre copains de foot reviennent d’une soirée en discothèque. Alcoolisés, ils font du bruit dans la rue, à La Chapelle-en-Serval. Il est 5 h 30. Des insultes fusent d’une fenêtre. Trois garçons de la bande décident de monter « s’expliquer ». Une altercation verbale musclée les oppose à un prénommé Antony.

    On pourrait en rester là si, derrière l’œilleton de l’appartement de sa petite amie, le voisin de palier Abderraouf Cheriet n’avait pas suivi toute la scène. Il est trafiquant de drogue et qu’il a rendez-vous, dans ce cadre, avec un copain sur le parking. Il descend, donc, et se retrouve nez à nez avec la petite bande.
    Cheriet explique qu’il a pris par précaution un revolver rangé dans son Audi, puis qu’il a été pris à partie par les trois gars et que c’est par peur qu’il a fait feu à quatre reprises, deux fois en l’air et deux en visant le sol. Sauf à imaginer d’audacieux ricochets, les constations de médecine légiste contredisent cette assertion puisqu’on retrouvera un projectile métallique dans l’aine de Jimmy, et un autre dans le dos de Benjamin.
    PÈRE D’UN « BÉBÉ PARLOIR »
    Les jurés examineront plus précisément les faits ce jeudi (le verdict est attendu vendredi). Le premier jour d’audience a été consacré à la personnalité de l’accusé, interpellé après deux mois de cavale, le 19 janvier 2018. Son casier judiciaire compte douze mentions, essentiellement liées aux stupéfiants. Il est né en Algérie, en 1992, avant de rejoindre Paris, où son père était gardien d’immeuble. Il décrit une éducation plutôt stricte. Ainsi, quand il commence à déraper, son père l’envoie vivre cinq mois au bled. De son côté, sa mère n’accepte pas sa compagne, Carole, dont il a eu un enfant en détention (un « bébé parloir » comme l’appelle la présidente).
    18 septembre

    La version du tireur flinguée par les expertises

    Hier en fin de journée, Abderraouf Cheriet, 28 ans, a enfin donné sa version des premières heures du 25 novembre 2017. Selon lui, il ne comptait en aucun cas se mêler à l’altercation qui venait, sur le palier de l’immeuble où réside sa copine, d’opposer une bande de quatre jeunes de retour de discothèque avec des locataires.
    Il explique qu’il avait commencé la soirée à Paris, était venu à La Chapelle vers 3 heures pour « passer un moment » avec son amie. « Mon copain m’attendait dans la voiture. On devait repartir faire la fête ». Ce copain, « c’est l’homme imaginaire », commente la présidente Brancourt. L’accusé a, en effet, toujours refusé de donner son nom. Il aurait donc voulu le rejoindre et serait tombé presque par hasard sur la petite bande.
    « Au cas où », le dealer parisien prend dans son Audi une arme Toujours d’après lui, « les types ont parlé entre eux alors j’ai tiré en l’air. Ils n’ont pas bougé alors j’ai tiré encore en l’air ». Décidément pas craintifs, les gars du cru, aux mains nues, seraient venus au contact de cet homme armé, l’obligeant à faire feu à deux reprises « vers le sol ».
    Le problème, c’est que l’expertise balistique contredit formellement cette jolie histoire. La balle dans l’aine qui a blessé l’un, celle dans le dos qui a touché l’autre, « ne peuvent pas avoir ricoché », affirme le spécialiste, qui estime les distances de tir à trente centimètres et sept mètres.
    Une voisine se souvient par ailleurs qu’elle a tenté de dissuader l’accusé de descendre « mais il était dans sa bulle, il faisait le cow-boy ». Le verdict est attendu aujourd’hui.
    18 septembre

    Treize ans pour tentative de meurtre

    à Beauvais, en désignant Abderraouf Cheriet coupable d’une triple tentative d’homicide.
    Les affaires de l’accusé ne semblaient pas si mal engagées, ce vendredi en milieu d’après-midi. Le ministère public avait réclamé une peine raisonnable, loin des trente ans encourus. Mais la cour n’est pas liée par les réquisitions, ni par les coupures de presse produites jeudi par la défense – sorte de jurisprudence de papier journal – dans le but de relativiser le crime : elle l’a prouvé en condamnant le jeune homme à treize ans de réclusion.
    Abderraouf Cheriet, 28 ans, répondait de tentative de meurtre, le 25 novembre 2017, à La Chapelle-en-Serval, dans le sud de l’Oise. Ce soir-là, vers 5 heures, quatre jeunes rentrent en navette de discothèque. Ils font du bruit, se heurtent verbalement avec un riverain, voisin de la copine de Cheriet. Ce dernier s’en mêle, armé de son revolver, et tire quatre fois. Deux victimes sont touchées, à l’aine et au dos. Plus de peur que de mal : ils s’en tirent avec six et dix jours d’arrêt de travail.
    « BIEN JUGER, C’EST BIEN NOMMER »
    L’avocat général avait requis « dix à douze ans » de réclusion. Malin, Jean-Baptiste Bladier ne retient pas l’intention homicide pour les quatre tirs. Le premier, à bout portant, qui a touché l’aine d’une des victimes, « aurait pu être mortel à un centimètre près, ce qui ne signe pas l’intention homicide » . L’expert a en effet attesté que la trajectoire était orientée vers le bas. En revanche, l’autre tir, à six mètres, « bras tendu, de nuit, sur un groupe de trois qui fuit », coche, selon le magistrat, toutes les cases de la tentative de meurtre.
    D’où la convocation d’une cour d’assises. « Bien juger, c’est bien nommer », prévient M. Bladier, dans une démonstration brillante et lucide. « Même si , concède-t-il, la justice a la capacité d’appeler un chien un chat ; un viol une agression sexuelle ; une tentative homicide une violence aggravée. Ça porte un nom : la correctionnalisation, et c’est une manière de pallier la pauvreté de la justice française ».
    Beau joueur, il ne pointe pas à l’envi les incohérences de la version de Cheriet (mais les jurés n’ont pu manquer de s’en agacer !), sinon celle-ci, essentielle : « Mettons qu’il ne soit pas descendu pour en découdre. Mais à cinquante mètres de la petite bande, il a tout le temps de rentrer chez sa compagne, d’appeler les forces de l’ordre ou le copain censé attendre. Non, son réflexe, c’est de se munir d’une arme. Ce qui en dit beaucoup… »
    « Il n’y a pas, il n’y a jamais eu d’intention homicide. Jamais le pronostic vital n’a été engagé »
    Me Antoine Lebon, avocat de la défense
    Avant lui, Me Sigmund Briant, partie civile, met dans la balance les certitudes des expertises et le récit de l’accusé : « La science contre la science-fiction » . Le portrait de ses clients joue le contraste avec le dealer parisien : « Une bande de copains de foot, établis, pères de famille, propriétaires, qui travaillent. De bonnes personnes ».
    Du coup, Me Antoine Lebon, en défense, requiert contre les victimes, rappelant quand sans leur raffut et leur agressivité de sortie de boîte, rien ne serait arrivé cette nuit-là. Pour lui, « il n’y a pas, il n’y a jamais eu d’intention homicide. Jamais le pronostic vital n’a été engagé » . Si Cheriet a atteint l’échelon criminel à sa treizième comparution, c’est, pour son avocat, à cause de son casier, justement, et de ses deux mois de cavale. Me Domitille Risbourg, enfin, exhorte les jurés à voir « l’être humain au-delà du délinquant ; pas cette petite brute épaisse qu’on essaie de vous décrire ». Manifestement, ils ont regardé ailleurs…
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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