Assises Oise. Procès de Stéphane Decrucq pour tentative d’assassinat sur une fille de gendarme

    23/01/2019

    Il s’est trompé de gendarme !

    Par vengeance, Stéphane Decrucq a tiré sur la fille d’un gendarme en juin 2017, dans la forêt de Compiègne.

    En France, il y a 235 846 Martin ; dans la gendarmerie, certainement quelques centaines. Une jeune femme a failli perdre la vie parce qu’elle portait ce patronyme. C’est l’histoire folle à laquelle sont confrontés les jurés de l’Oise, depuis hier matin. L’accusé Stéphane Decrucq répond de tentative d’assassinat
    Le 11 juin 2017, cette fille de gendarme rentre chez elle en compagnie de trois amis. Vers 2 heures, elle traverse la forêt de Compiègne, sur le territoire de Lacroix-Saint-Ouen, quand une bille de plomb transperce sa vitre avant-gauche, sans toucher quiconque. Les militaires partent aussitôt en patrouille. Deux heures plus tard, un de leurs véhicules essuie à son tour un coup de feu. Stéphane Decrucq, un marginal seize fois condamné déjà, est trouvé dans la forêt. Il jure qu’il n’est là que pour observer les animaux.
    Le 17 juillet, dans une autre procédure, sa caravane implantée à Verneuil-en-Halatte est perquisitionnée. On y trouve un revolver qui correspond aux munitions tirées sur les voitures.
    Decrucq, 43 ans alors, est trop hâtivement présenté en comparution immédiate devant le tribunal de Compiègne où il avoue tout. Depuis vingt ans, il en veut à un gendarme qui l’a interpellé armé d’un couteau au Mammouth de Lacroix. Son incarcération l’aurait empêché d’assister aux obsèques de sa mère.
    Il n’a pas oublié le nom de ce gendarme : Martin. Vingt ans plus tard, il a repéré sa fille dans la caserne.
    Le 11 juin, il l’a vue partir en direction de Compiègne et a attendu de longues heures son retour. Oui, il a tiré. Sagement, le tribunal décide de renvoyer ce dossier vers l’instruction. À l’escorte qui le surveille, Decrucq confie : « Je finirai le boulot, je vais la saigner comme une truite (sic) ». Il ne le sait pas encore, mais ce gendarme, qu’il a voulu punir en lui enlevant ce qu’il a de plus cher, n’est qu’un homonyme de celui à qui il en veut tant…
    À l’audience, ce mardi, comme à l’instruction, Stéphane Decrucq revient sur ses aveux : « Il n’y a jamais eu de tentative de meurtre, je n’ai rien préparé du tout. J’ai tiré au hasard, pour faire peur… »
    On frôle le tragi-comique jusqu’à ce qu’un armurier examine l’arme, un Pietta 44 mm, réplique d’un revolver américain du temps du far-west. Là, fini de rire : « C’est une arme de guerre. Elle a servi pendant la guerre de Sécession. À 50 mètres, elle peut être mortelle ».
    24/01/19

    Ces détails qui accablent Decrucq

    L’homme qui pleure à la barre du tribunal, ce mercredi, à cet instant précis, n’est plus un gendarme. C’est un père, qui le 11 juin 2017 a été réveillé en pleine nuit par ses filles parce qu’il « y avait un problème ».De retour d’un anniversaire, elles venaient d’essuyer un coup de feu en forêt de Compiègne, à quelques kilomètres de leur domicile, à la caserne de Lacroix-Saint-Ouen. « Depuis, elles ont déménagé et on a vendu la voiture », explique-t-il. Sa femme ajoute : « On a touché à ce que l’on a de plus précieux. Depuis, c’est très compliqué ».

    La fille de 22 ans, qui était au volant, se retient de craquer : « Sur le coup, je crois qu’on s’est fait caillasser, ou que l’on a été victime d’un tir de braconnier. Après j’apprends qu’il m’a surveillée pendant un an, que j’étais une cible. Le ciel me tombe sur la tête. Il m’a brisée, il a fait de ma vie un enfer… »
    Peut-elle l’entendre ? Elle a eu beaucoup de chance. La balle tirée, à environ dix mètres selon l’un des passagers, par le revolver de Stéphane Decrucq a explosé la vitre conducteur de sa petite 206, a ricoché sur le tableau de bord, a laissé un impact dans le pare-brise puis a fini sa course sur le tapis de sol du passager.
    Le balisticien le confirme : cette réplique italienne du Colt 1851 « est précise jusqu’à 50 mètres et elle peut tuer ». Ce soir-là, si elle avait «touché un corps humain, les dégâts pouvaient aller jusqu’à la mort ».
    Les jurés diront ce jeudi si Decrucq, ex-aide-bûcheron de 44 ans, est coupable de tentative d’assassinat. En droit, ce n’est pas couru d’avance : il faudra se convaincre à la fois de l’intention homicide et de la préméditation. Lui nie en bloc : « Je ne la connaissais pas, je n’en voulais pas à sa vie ». Contre lui, il y a surtout ses aveux circonstanciés de juillet 2017. Alors, il ne s’est pas perdu en élucubrations (il en est pourtant capable, a rappelé la psychologue ce mercredi !) Il a affirmé avoir voulu se venger d’un gendarme Martin. Or c’est le nom de sa victime, fille de gendarme. De plus, admettant l’avoir longuement surveillée, il l’a décrite physiquement avec précision, ajoutant un détail difficile à inventer : le petit chien qu’elle promenait autour de la caserne. « J’ai tout inventé », répète-t-il.
    Parmi tant d’autres incohérences, la présidente Tortel en souligne une majeure : « Si vous vouliez seulement observer les animaux en forêt, voire tirer sur une voiture au hasard, pourquoi avez-vous roulé de Verneuil-en-Halatte à La Croix-Saint-Ouen (28 km) ? À Verneuil aussi, il y a la forêt, des animaux et des voitures qui passent ». « Je ne sais pas pourquoi » , capitule Decrucq.
    25/01/19

    Douze ans pour Decrucq

    Reconnu coupable de tentative d’assassinat, le plus grave des crimes prévus par le code pénal, mais condamné à douze ans alors qu’il encourait la perpétuité : c’est le bilan contrasté de la journée de Stéphane Decrucq, au terme de quatre heures de délibéré.
    Pour comprendre l’étrange journée d’audience que nous avons vécue hier jeudi, il faut remonter aux sources du dossier. En juillet 2017, on retrouve, dans la caravane de Stéphane Decrucq, à Verneuil-en-Halatte, le revolver 44 mm ayant tiré, en forêt de Compiègne, à Lacroix-Saint-Ouen, le 11 juin, sur une Peugeot 206. Il est présenté par le parquet en comparution immédiate pour violences volontaires. Douze ans sont requis. Mais à l’audience, Decrucq, 44 ans, avoue avoir tiré précisément sur cette voiture, parce qu’elle était conduite par une jeune femme, fille d’un gendarme dont il voulait se venger. Le procureur réclame 12 ans mais les juges décident de renvoyer le dossier à l’instruction.
    Après un an d’enquête, le parquet requiert à nouveau un renvoi au correctionnel pour violences, mais le juge d’instruction ne le suit pas et choisit de présenter Decrucq devant la cour d’assises pour tentative d’assassinat (soit un meurtre prémédité). Hier, à Beauvais, on attend donc avec impatience la position de l’avocate générale Audrey Senegas. Après trois jours d’audience, va-t-elle suivre ses deux confrères ou se démarquer ? Les deux mon capitaine ! Certes, elle considère qu’il existe « assez de présomptions » pour condamner Decrucq pour assassinat, mais elle estime que rien ne démontre qu’il a traqué précisément la fille du gendarme. « Je ne peux pas en apporter la preuve formelle. Nous devons faire sans ses déclarations, tant il se contredit » , justifie-t-elle. Elle requiert douze ans pour un crime, comme à Compiègne pour un délit, en juillet 2017…
    Il faudrait donc concevoir que Decrucq a préparé et commis un crime sur une voiture choisie au hasard. C’est peu dire que les avocates tombent des nues. M e Sabine Thoma-Bruguière, partie civile, d’abord, qui vient de s’employer à démontrer que sa cliente était tout sauf une victime fortuite. Elle empile tous ces détails des aveux de l’accusé qui, une fois agglomérés, n’en sont plus : la description physique, la qualité de fille de gendarme, le patronyme (le même que celui du gendarme honni), les horaires de son emploi du temps, jusqu’à ce « petit chien blanc » qu’elle promenait et que Decrucq semble difficilement avoir pu inventer.
    « Mais dont il a pu entendre parler pendant ses interrogatoires »,hasarde M e Charlotte de Boislaville, en défense, qui se dit, elle aussi, «décontenancée » par les réquisitions. Elle aussi affirme que son client ne visait pas la jeune femme mais elle va plus loin : « Il n’y avait chez lui aucune intention de tuer ». « Parti dans un délire », venu en forêt «pour braconner les petits lapins », il n’aurait commis que des violences. Le verdict lui a dit non ; la peine, peut-être…
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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