C’est grave, ça

    Paul était un père et un grand-père heureux et respecté. Ses enfants parlent de « relations impeccables » . On se pince pour réaliser que c’est le même homme à qui est reprochée une agression sexuelle incestueuse sur une petite fille de 10 ans, en mars 2018.
    Paul est alors en villégiature chez un de ses fils, dans le sud de la France. Comme à son habitude, il s’occupe des enfants et lit une histoire à sa petite-fille avant qu’elle ne s’endorme. « Il avait la main sur ma jambe. Puis il est remonté et il a touché ma nénette sous ma culotte », confiera la petite, d’abord à une copine, puis à ses parents. De lui-même, le grand-père suspend un attouchement qui n’a duré que quelques secondes et il dit à la victime : « C’est grave, ça. Qu’est-ce que tu vas penser de moi ? » Il descend partager le repas familial sans dire un mot : « J’avais trop honte ».
    Quand la victime parle, le fils doute et téléphone aussitôt à son père. En pareil cas, neuf fois sur dix (pour ne pas dire quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent), l’auteur des faits nie en bloc, remet en cause la parole de l’enfant, évoque un délire ou une cabale. Pas Paul : « Tu dois la croire, elle dit vrai » , enjoint-il à son fils. De lui-même, il a déjà consulté un neurologue et un psychiatre à son retour à Amiens.
    Il est tellement normal, tellement contrit que ça en devient inquiétant. Entendons-nous : il n’y a pas de bons et de mauvais auteurs d’agressions sexuelles sur mineurs. Mais l’homme parfait fait froid dans le dos justement parce qu’il est parfait et qu’il a atteint un âge vénérable sans déraper, avant ces secondes fatales qu’on aimerait tant expliquer par une démence sénile ou une frustration sexuelle. Non : “Je n’ai pas d’explication. Je n’arriverai jamais à me remettre de ça. Ma vie est finie”.
    Paul est condamné à six mois avec sursis.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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