La présidente lit à Régis, 73 ans, les conclusions de l’expert psychiatre. « Il dit que vous êtes frustre. Bref, que vous n’appréciez pas que l’on vous chatouille ». Régis sourit : « Ça dépend quoi… » Le bonhomme de 73 ans, retraité de la ville d’Albert, est encore solidement campé sur ses deux courtes jambes, malgré deux “infractus” (sic). Il n’a pas que le tempérament de sanguin si l’on en croit sa mine cramoisie.
    Son fils de 46 ans, Roger, semble bien plus délabré, à cette audience qui doit examiner les tenants et aboutissants d’une bagarre (le 7 novembre 2015 à Cléry-sur-Somme) mais révèle en fait les remugles nauséabonds d’une lessiveuse, quand sa buée émane du linge sale qui ne s’ablue qu’en famille, dit-on. « Je regrette. Je regrette tous les jours » psalmodie celui qui depuis quatre ans s’est exilé dans le sud de la France comme on s’échappe en remuant d’un mauvais rêve.
    Roger a brisé un tabou. Frapper son père, comme coucher avec ses gamins, c’est tellement anormal que c’en est mal : il n’a pas besoin qu’un tribunal le lui dise. Quelle force l’a poussé pour qu’il mette une peignée à Régis, au terme d’une banale journée consacrée à la chasse puis à un banquet rural ? La dispute avec sa belle-sœur ? Les coups assénés par le patriarche au neveu Aurélien ? Ce n’est pas suffisant. Il faut aller chercher plus loin, plus bas dans l’enfance, sur laquelle, enfin, il s’est confié devant le psy.
    La présidente, avec infiniment de délicatesse – je vous ai déjà écrit à quel point cette Mme Raeckelboom est une magistrate épatante ; Dieu merci, l’été ne l’a pas changée – le pousse à évoquer les violences, les humiliations, pire peut-être. Roger résiste, éberlué comme un isard face à la pente abrupte : « On n’est pas là pour ça ». L’avocat Me Demarcq sait ce que contient l’expertise, mais il n’en dira « rien, par égard pour mon client ».
    Campé sur ses certitudes, Régis continue à nier qu’il a ensuite foncé sur son fils en voiture, lui brisant la cheville. Il n’a « aucune responsabilité dans tout ça ». D’ailleurs, il réclame douze mille euros de dommages et intérêts. (Ce sera examiné en novembre ; en attendant, père, fils et neveux ont été condamnés pour violences le 3 septembre.)
    Demarcq le titille. « Oh, à un moment, ça va ! » lui lance le pater familias. N’est-il pas ému par la détresse de son fils ? « Moi aussi, je peux pleurer, si je veux », pérore-t-il. Chiche ?
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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