Coups de théâtre

    Les séries américaines ont largement illustré ces instants d’audience où l’avocat fait basculer un procès, par la seule force de sa sagacité ou de son talent oratoire. Dans les faits, la justice, ce n’est pas du cinéma, et l’on a vu bien des présidents, au correctionnel, commencer à rédiger leur jugement alors que le « baveux » s’époumonait encore. Pourtant, il me revient en mémoire quelques instants d’audience où une plaidoirie fit tout basculer…
    On est à Amiens, en 2011, en appel d’un arrêt de Beauvais. Un toxicomane est accusé d’avoir tué son bébé en le frappant. Il a pris vingt ans en première instance. Sa famille a cassé la tirelire pour engager deux avocats de renom. Une jeune avocate parle pour la grand-mère, partie civile. Elle le fait assise, son gros cartable sur les genoux, qu’elle frappe, et frappe encore, pour mimer face à des jurés effarés la pluie de coups qui a tué l’enfant. Elle achève l’accusé quand elle remarque que la tombe du bébé est envahie par les herbes folles tandis que la famille est capable de s’offrir les services de deux ténors du barreau. Les vingt ans sont confirmés… On est à Beauvais, en 2015. Ce dossier, l’avocat de Ludovic, un pompier accusé du meurtre de sa femme, a dû le lire une centaine de fois, d’autant qu’on est en appel d’une décision de culpabilité prise par la cour d’assises de la Somme. Pourtant, dans sa chambre d’hôtel, il le reprend inlassablement, pièce par pièce et finit par trouver la faille : l’examen du corps n’a pas tenu compte des manœuvres de réanimation. Tard le lendemain, quand l’audience touche à sa fin, il demande à un expert chevronné si ce détail peut changer l’appréciation de l’heure du crime. « Oui » répond le mandarin, sans hésiter. C’est suffisant pour estimer que le pompier n’a pas tué sa femme. Deux jours plus tard, il est acquitté. Et puis il y a les ratés… Beauvais, encore, en 2016. Betty, 69 ans, répond du meurtre de son conjoint. L’affaire semble bien engagée. Certes, Betty reconnaît le coup de fusil mais elle était une femme battue. Elle a déjà purgé quinze mois de détention, en est sortie pour s’occuper de ses petits-enfants et devenir bénévole aux Restos du cœur. L’avocat général la rassure : « Je ne vais pas demander que vous retourniez en prison. » Ça passe crème jusqu’à ce que l’avocate de la défense se mette en tête de plaider
    l’acquittement. Pour une cliente éberluée qui avoue le crime !
    Un acquittement aux assises, c’est la Légion d’honneur d’un avocat, une histoire que l’on racontera jusqu’au bout de sa carrière, une auréole qui ne quittera pas l’ovale de votre visage. Est-ce trop
    tentant ? L’accusée n’y comprend rien, les jurés non plus : Betty prend huit ans et part dormir le soir-même en prison. Oui, un avocat peut faire basculer un procès. Pour le meilleur et pour le pire…
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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