Dans ses claquettes, tranquille

    Mohamed, 22 ans, se présente à la barre du tribunal correctionnel des claquettes de plage noires aux pieds. En soi, ce n’est pas un crime. La pire des désinvoltures, d’ailleurs, eût consisté à ne même pas faire l’effort de comparaître : pas de confondre la salle des pas perdus avec la dune du Pilat.
    Mohamed ment. Il le sait, le procureur le sait, le tribunal le sait. C’est un droit que lui réserve le code de procédure pénale et presque la loi du genre, en matière de stupéfiants. Le 13 juin 2018, lui et son copain Yanis (prénom modifié, puisqu’il a assez miraculeusement échappé aux poursuites délictuelles) ont été contrôlés par les policiers rue Léo-Lagrange (quartier du Pigeonnier), à Amiens. Dans sa Clio jaune, décrite par plusieurs clients réguliers, il y avait 1 700 euros en liquide cachés un peu partout, dans la boîte à gants, le cendrier, les vide-poches, les pare-soleil. « C’était pour aller m’acheter des habits à Lille », a expliqué Yanis ; « pour faire des courses à Paris » , a justifié Mohamed. On ne va pas en faire tout un plat. Paris-Lille, sur une carte du monde, c’est une tête d’épingle tout au plus…
    Dans la voiture, il y avait aussi un téléphone. Tous les noms inscrits dans le répertoire correspondaient à des clients réguliers d’un dealer circulant dans une Clio jaune, et qui iront jusqu’à reconnaître Mohamed sur un tapissage photographique. « Ils peuvent se tromper,commente-t-il . Et puis, ce téléphone, c’est mon petit frère qui l’a trouvé par terre et me l’a remis ».
    Sur les deux passagers, on a retrouvé 44 grammes de résine de cannabis, pour leur « consommation personnelle », évidemment. D’ailleurs, à 15 heures, tous deux tiraient joyeusement sur un pétard. «Je viens de me lever. Et comme je devais passer le permis cet après-midi, c’était pour me régler » , justifiera Yanis.
    La procureure requiert cinq mois avec sursis contre Mohamed, qui, bien sûr, est sur le point de décrocher un emploi, ou un stage, ou tout autre projet mensonger qu’il est de bon ton que le prévenu expose et que les magistrats fassent semblant de gober. Comme il n’a pas d’avocat, le juge le laisse se défendre seul : « Cinq mois ? réfléchit-il. Ça va, c’est OK » « Attendez quand même que l’on délibère ! », doit presque s’excuser le président.
    Ce sera donc cinq mois avec sursis, jusqu’à la prochaine. Mohamed repart dans ses claquettes noires. Tranquille…
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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