De jure, de facto

    Ils ont entre 30 et 60 ans, ils sont directeur de centre de loisir, infirmière ou informaticien. Le mardi 13 mars, ils sont partis tôt le matin sans savoir s’ils seraient à la maison le midi ou si, au contraire, l’une des plus intenses expériences de leur vie allait débuter. Ils furent six à être tirés au sort et à passer sous les fourches caudines du droit de révocation de l’avocate générale et des avocats de défense.

    L’horreur les attendait au détour de cette élection due au seul hasard. Les jurés de la cour d’assises de la Somme ont jugé les cinq personnes présumées responsables de la séquestration, de la torture, puis de la mort d’un jeune homme, début 2012, à Longueau et Villers-Faucon. Étaient-ils préparés à subir les larmes des parents, la description de scènes barbares lors desquelles la victime a dû manger des excréments, s’est fait brûler, a dormi dans une niche, a été attachée ? Non. Mais qui est prêt à ça ? Avaient-ils la formation en histoire, en sociologie, en psychologie, en droit, pour juger correctement les accusés avant de juger le crime ? Non. Mais est-ce que ça s’apprend ?
    S’ils furent juges d’un jour, le mardi 27 mars, c’est au nom du peuple souverain, un principe qui les dépasse. La France n’est pas le seul pays à avoir décidé (en 1791) qu’à l’instar de la guerre, « chose trop grave pour être confiée à des militaires » d’après Clemenceau, la justice était matière trop importante pour être abandonnée aux juges.

    Régulièrement, on stigmatise les jurys populaires, on les estime trop influencés par les médias. Il faut dire qu’à la différence de certains États américains, la république française n’a pas les moyens de leur payer l’hôtel pour les tenir à l’abri des bruits de cour pendant la durée du procès. Au final, pourtant, leurs décisions ne sont ni loufoques, ni aberrantes.
    Pas davantage, en tout cas, que celles des pros… Surtout, bien que tenus à un secret absolu, ils témoignent à l’occasion de ce que l’expérience a bouleversé leurs vies et leur vision de la société, en les obligeant à se pencher sur la part le plus sombre de l’âme humaine. Le laxiste confronté à la douleur des parents, le pousse-à-la-guillotine nez à nez avec l’accusé, un homme (jamais un monstre !) avec ses failles mais aussi ses douleurs : aucun n’en ressort indemne.

    Et puis ils comprennent ce qu’est la difficulté de cette tâche terrible et exaltante : juger ses frères en humanité.
    Macron, paraît-il, voudrait que certains crimes ne soient plus
    examinés par des jurés populaires. C’est bien dommage…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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