De sable et de feu : portrait de Luigi, verrier d’art à Blangy-sur-Bresle

    A Blangy-sur-Bresle, Luigi Dei Rossi perpétue une tradition séculaire : celle des verriers d’art de Murano.

    C’est un morceau d’Italie, un éclat de la Sérénissime, une escarbille de Murano, l’île vénitienne aux verriers, échoué là en bord de fleuve, à Blangy-sur-Bresle, dans cette « glass valley » qui doit sa notoriété mondiale à ses richesses naturelles.

    « Pour faire du verre, il faut de la silice, de la chaux, de la soude, de l’antimoine, du borax. Pour du cristal de Murano, ajoutez de la potasse, du zinc, du soufre, du lithium et de l’eryum, détaille Luigi Dei Rossi, 52 ans, héritier d’une tradition séculaire. Tous ces éléments sont naturels et vous les trouviez ici : l’eau et le sable de la Bresle, le bois du feu et la terre argileuse en forêt d’Eu, jusqu’aux fougères qui, une fois séchées et réduites en poudre, donneraient la potasse. Colbert ne s’y est pas trompé en accordant aux gentilshommes l’autorisation d’exploiter toutes les ressources du sous-bois ».

    LA RENCONTRE DE DEUX TRADITIONS

    Le premier secret du cristal, c’est le mélange de ces ingrédients, parfois au milligramme par kilo près, par un spécialiste, le « fonditori » (compositeur). Le cristal arrive sous forme de nuggets à Blangy, où il est mis en fusion, à mille degrés, dans un bassin placé au fond du four. Le maître verrier l’y prélève au bout d’une canne en inox réfractaire (le haut de gamme, acheté évidemment à Venise, coûte 98 euros pièce). Il peut le rouler dans des couleurs arrivées… d’Italie sous forme de précieux granulés de verre irisé.

    LE SOUFFLE ET L’ETIRE

    Deux techniques s’offrent alors à l’artisan d’art. Le soufflé, d’abord : il souffle doucement au bout de la canne creuse pour créer un vide d’air dans la pièce brute où il peut – comble du raffinement – insérer des couleurs. La bouche et la main travaillent de concert. C’est un ballet d’autant mieux réglé, au millimètre et à la seconde, qu’en cinq minutes, tout au plus, la pièce aura refroidi et ne sera plus malléable. Ainsi naissent des vases, des lampes, des saladiers.

    L’étiré, ensuite : seule la main travaille, avec des pincettes, des ciseaux, des fers à trancher. Luigi œuvre « alla prima » (sans réchauffe). Il n’a aucun droit à l’erreur. Pour le novice, ses gestes sont anodins ; on ne sait pas où il veut en venir et soudain, on voit un chat, une chouette, une rose ou un arum. Ce n’est pas bluffant : c’est miraculeux.

    UN REGAIN POUR L’ARTISANAT

    Il ne reste plus qu’à imposer à l’objet 24 heures de recuisson à 500 degrés (« On a affolé les molécules, il faut les stabiliser », confie presque amoureusement le maestro). Un polissage, la section du « pontello » (la marque d’attache à la canne), comme si l’on coupait un cordon ombilical et l’objet peut rejoindre le magasin, ou les foires et salons dont Luigi Dei Rossi est régulièrement l’invité.

    Après une telle démonstration (dont vous pouvez bénéficier lors de régulières portes ouvertes), le plus étonnant est presque de trouver de premières pièces à sept euros ! (pour une très belle lampe, compter 150.) « Je crois que les gens redécouvrent l’artisanat. Si l’on explique bien notre métier, ils sont prêts à payer au juste prix un objet unique », analyse le verrier. Que son art survive « mille anni » ! On n’a pas hâte de bâtir un pont des soupirs sur la Bresle…

    TONY POULAIN

    “Tu è un maestro”

    Fernando Dei Rossi veut une Vespa. On est en 1960. Lui, le fils de Burano, l’île vénitienne aux mille couleurs de façade, travaille en voisin comme artisan verrier à Murano. C’est ici que les Vénitiens ont relégué leurs génies du cristal dès le XIIIe siècle, moitié pour prévenir leurs palais du feu, moitié pour enfermer dans un ghetto les secrets de leur art, donc leurs artistes eux-mêmes. La mère de Fernando ne veut pas de ce scooter. Le jeune homme s’entête : si c’est ça, il ira travailler six mois en France, reviendra riche et… motorisé !

    Cupidon a dû se glisser dans sa valise. A Blangy, où il travaille chez Waltersperger, il tombe amoureux de la secrétaire, fille du boulanger. Il n’ira plus que deux mois par an à Venise… Luigi naît en 65, alors que Fernando a rejoint la verrerie de Romesnil, qui ferme en 78. L’ouvrier trop qualifié ne trouve pas de travail. Pour faire bouillir la marmite, il décide de construire dans la cour un poulailler puis se dit que le bâtiment est vraiment trop beau pour des gallinacés. Pourquoi ne pas bricoler un four et voir ce que ça donne ? Ainsi naît, en 80, la verrerie d’art.

    “Moi, l’école, ce n’était pas mon truc, admet Luigi. J’ai commencé à aider mon père, puis je suis parti trois ans à l’école d’Yzeure, dans l’Allier. Tous les étés, j’allais travailler chez un maestro, Paolo Dona, dit “Cinque”, à Murano. Un jour, il est venu quinze jours à Blangy. Pendant une journée, il n’a rien fait d’autre que me regarder. Le soir, il m’a dit “tu es bon à 70 %. Tes 30 % d’erreurs, on va les corriger ensemble. Après, je lui envoyais une pièce par mois. En août, je suis arrivé en Vénétie avec deux cartons pleins. Le soir, il m’a emmené sur la plage, on est resté un moment silencieux, puis il m’a regardé et il m’a dit “Adesso, tu è un maestro”. Ce n’est pas un diplôme, seul un maître a le droit de vous adouber. Son père avait fait pareil avec lui et refusé de donner ce titre à ses quatre frères, parce qu’il ne peut y avoir qu’un seul maître par génération”.

    Les yeux de Luigi se voilent de brumes lagunaires à cette évocation, car “Cinque”, comme Fernando, ne sont plus de ce monde.

    Maladroitement, on ramène notre science parcellaire : “Ne faut-il pas dire “tu sei un maestro” et non “tu è” ?” Luigi sourit d’indulgence : “Non, “tu è”. C’est du vénitien, pas de l’italien…”

    T.P.

     

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    1
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    Un mariage de papier

    Christine, l’Amiénoise, est une jolie femme pimpante d’une trentaine d’années. Ahmed est un barbu ...

    Dans les pas de Rouletabille à la ville d’Eu

    La chapelle garde le parfum de la dame en noir Au début du «Parfum ...

    Partis en poudre

    L’avocate générale Sandretto plante le décor : « C’est le procès de la toxicomanie. C’est un ...

    L’amour vache

    Bruno, c’est une masse qui porte en haut une polaire kaki et aux pieds ...

    “Un gros porc dégueulasse”

    C’est une jeune Amiénoise de 18 ans, en apparence toute sage, presque timide, qui ...