Délinquant sur le tard

    Serge, 69 ans, a une bonne tête d’innocent, avec ses cheveux et sa barbiche blancs. À tel point que le président oublie, comme le voudrait pourtant le code de procédure pénale, de rappeler son casier judiciaire. On suppose qu’il est vierge. C’est tellement évident ! Serge est retraité, il vit dans un village au nord d’Amiens, a quatre enfants et douze points sur son permis. On ajoutera, sans preuve mais sans risque, qu’il râle contre le gouvernement mais paie ses impôts et ses amendes. Peut-être même qu’il vote, c’est dire…
    Comment se retrouve-t-il devant le tribunal judiciaire, qui plus est en audience collégiale, la dernière étape avant la cour d’assises ? Une glissade peut précipiter dans l’abîme ; voici pourquoi on consacrera à Serge ces quelques lignes. C’est la minute pédagogique des Histoires de prétoire. Ne nous remerciez pas…
    Le 8 mai 2019, Serge est invité à un anniversaire. Pas de veine : il se dispute avec sa compagne (comme quoi ce n’est pas jour d’armistice pour tout le monde). Fâchée, elle repart à pied. Fâcheux : il reprend le volant. À Poulainville (pure coïncidence, l’auteur de ces lignes n’a pas encore généré de toponymie, façon Alexandrie), les gendarmes remarquent les embardées de sa modeste voiture. Ils le suivent et manifestent leur intention de le contrôler. « J’avais bu trois ou quatre verres, j’ai paniqué », admet le beau Serge, qui appuie sur l’accélérateur, fait deux demi-tours, grille trois stops et – puisqu’il n’est pas une lumière, au moins ce soir-là – s’encastre dans un pylône électrique. Il est étourdi. Les gendarmes le confient aux bons soins des pompiers, qui le transportent aux urgences d’Amiens, à charge pour les médecins de le soigner et de relever son alcoolémie.
    Les pompiers, eux aussi, ont mieux à faire que d’attendre le résultat des tests. « J’ai attendu une heure, une heure et demie, personne ne s’occupait de moi, alors je suis reparti à pied. J’ai mis deux heures à rentrer chez moi et je me suis couché. Les gendarmes m’ont convoqué le lundi, j’y suis allé, évidemment » , se souvient Serge. Il sera pourtant condamné pour « refus de se soumettre aux vérifications tendant à établir un état alcoolique » (mouais…), refus d’obtempérer, conduite en état d’ivresse manifeste, à une vitesse excessive et inobservation de l’arrêt absolu à un stop. La moitié du jugement est discutable, mais Serge n’a pas d’avocat et surtout, il est condamné aux six mois de suspension de permis dont l’avait déjà frappé le préfet (ainsi qu’à 600 euros d’amende). Son permis, il l’a déjà repassé. Il quitte donc la salle d’audience en remerciant ses juges.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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