Désespéré, désespérant

    La juge n’a pas encore vérifié son état-civil que Christophe pleure déjà. Elle examine son dossier que Christophe pleure encore. Elle rend son jugement que Christophe pleure toujours. C’est pourtant un gaillard, la trentaine dépassée, tennis blanches, jean’s et parka épaisse. Pendant toute l’audience, il tient ses lunettes à la main. Vu le torrent de larmes, de toute façon, il n’y verrait pas grand-chose.
    Au tribunal, il y a les esquifs échoués là en toute logique parce que les courants néfastes les ont toujours guidés. Et puis il y a les Christophe, qui étaient partis pour naviguer au centre du fleuve, tranquillement mais tout droit, ne jamais dériver, rester en eau vive, éviter les bras morts.
    Boulot stable, une conjointe connue de (trop ?) longue date, trois gamins, un pavillon ni beau ni laid au sud d’Amiens. Sûrement un crédit à long terme mais qu’importe, puisque rien ne doit jamais changer ?
    Elle s’éloigne. Elle dit qu’elle ne supporte plus ses idées dépressives. N’est-ce pas plutôt l’ennui qui devient intolérable ? Lui se fait des films (ou pas). « À partir de 2017, j’ai vécu dans l’angoisse qu’elle voie quelqu’un d’autre », analyse-t-il. En 2018, c’est le pompon. La soirée a consisté en disputes réciproques mais une fois dans la chambre nuptiale, il tente tout de même un rapprochement. Elle ne veut pas de relation sexuelle. Il réagit en l’expulsant du lit d’un coup de pied. Elle porte plainte et demande la séparation. Le soir où il l’apprend, il lui met une claque ; lui le gars terne au casier évidemment vierge en est à deux délits…
    Puis c’est la descente. Viré de la maison – et il y a de quoi – il peine à voir ses filles. « On est toujours séparé, c’est toujours tendu. J’ai passé deux mois à Pinel. Je suis en arrêt maladie depuis un an. Je ne me vois pas reprendre… Depuis deux ans et demi, je ne dors plus. Je pleure tous les jours. » On est sûr qu’il dit vrai. Il ajoute : « Je suis toujours suivi par une psychiatre ». La présidente espère une minuscule lueur d’espoir. D’une voix douce, genre Macha Béranger, elle lui demande : « Et ça vous fait du bien ? » La réponse tombe comme un couperet : « Non ».
    La procureure est aussi humaine. Avec des pincettes, elle rappelle à la montagne de larmes qu’il y a « des moments difficiles que tout un chacun doit traverser en respectant la loi. Le respect de l’intégrité physique de l’autre en fait partie. Trouvez une voie de sortie… Ne pensez plus à votre ancien couple, pensez à vos enfants… »
    Christophe, l’homme qui pousserait une mouette rieuse à se jeter de la falaise du Tréport, est finalement condamné à trois mois avec sursis. Il repart la tête basse. En pleurant…
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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