Désespère Noël !

    Madame,
    Vous m’aviez déjà « fourni » une chronique dominicale : celle de la fête des mères 2016. Je l’avais titrée Une place à table. Votre fille de 22 ans – malade, toxicomane et certainement un peu kleptomane – venait d’être condamnée pour la vingt-huitième fois et je m’inclinais devant vous, « digne, calme et polie, au commissariat, au palais de justice, à la prison » . Vous avez retrouvé le chemin du tribunal mercredi, à cinq jours de Noël. À vrai dire, on finit par bien se connaître, vous, elle et moi. On se croise si souvent, à chaque fois qu’elle dérobe un objet aux Galeries Lafayette ou fait les poches des clients d’un restaurant. De déferrement en déferrement, elle est plus enfantine, plus abîmée, plus énervante. Vous, belle femme, si droite, si courageuse, je vous vois vous affaisser, je sens la lumière quitter vos yeux.
    Donc elle a été condamnée pour la trente-sixième fois à quatre mois de prison. Gênés, les juges ont décrété que d’ici quelques jours, elle pourra les purger sous une surveillance électronique dont ni eux, ni vous, ni moi n’imaginons un instant le respect. Avant, vous aviez parlé, et selon les termes de la procureure, « tordu le cœur » de toute une salle d’audience. Permettez que je m’efface à votre profit :
    « J’arrive à un stade où je ne peux plus. J’ai besoin d’aide. Je n’ai plus de solution. En prison, je suis sûre au moins qu’elle sera en sécurité, même si à chaque fois qu’elle en sort, c’est pire. Il y a quinze jours, elle est revenue de Paris avec le nez explosé et elle m’a avoué qu’elle s’était prostituée. J’ai tapé à toutes les portes, j’ai écrit au procureur, au préfet. Elle a passé trois jours à Pinel mais le médecin m’a dit on ne veut plus d’elle, on n’a plus de sous . De mars à septembre, elle était incarcérée à Paris, dans un hôpital psychiatrique fermé. Même là, elle a volé. Même nous, elle nous vole. Je ne peux pas toujours être là, il faut bien que j’aille travailler… Elle se sauve, heureusement que les policiers sont là pour m’aider à la chercher. Ma peur, c’est qu’un jour, on m’annonce qu’elle est morte. »
    Que sera votre Noël, madame ? Que sera le sien ? Et celui des autres taulards, des parents de Millas, des migrants de Dunkerque, des junkies en manque, des patients en fin de vie que des infirmières exténuées nourriront ce soir d’une part de bûche insipide ? De la masse immense des solitaires ?
    Je penserai à vous, madame. Si le père Noël existait vraiment, on pourrait se coucher le 23 et ne se réveiller que le 26.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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