Double procès d’Aline Le Diouris, pour délaissement d’enfant suivi de mort, à Formerie (60)

    26 juin 2017

    Un déni de maternité mais pas de grossesse

    La jeune femme avait accouché seule de jumelles et les avaient enterrées dans son jardin en 2012. Elle connaissait son état lors de sa grossesse.

    LES FAITS

    En juillet 2011, Aline Le Diouris, une habitant de Formerie alors âgée de 29 ans, tombe enceinte de jumelles.

    Elle accouche seule le 4 février 2012. Un des bébés est vivant pendant quelques minutes. La mère emmaillote les corps et les enterre deux jours plus tard.

    Depuis hier lundi, Aline Le Diouris comparaît devant les assises pour délaissement de mineur suivi de mort. Le verdict est attendu ce mardi 27 juin.

    Pour l’éternité, elles s’appelleront X1 et X2. Ce sont les codes que leur a donné médecin légiste. Elles avaient vécu entre 32 et 36 semaines dans le ventre d’Aline Le Douris. Elles avaient des cheveux. La première est née le matin du samedi 4 février 2012 dans la salle de bains. Aline a tiré sur le cordon et l’a sectionné avec des ciseaux de cuisine. L’enfant a respiré: Aline est sur ce point d’accord avec l’expert. Puis elle l’a emmaillotée, dans des linges qu’elle avait préparés, glissée dans un sac puis dans un seau. Le midi, elle a fait à manger aux enfants et l’après-midi, dans les toilettes, a expulsé un deuxième bébé, dont les poumons ne se sont pas ouverts. Elle l’a également ensaché, a remisé le seau dans une grange et, deux jours plus tard, a enterré les deux corps à 20 cm de profondeur dans le jardin. En guise de pierres tombales, la maman a accumulé des feuilles, des briques et de la terre.

    Voici la version que l’accusée a livrée aux gendarmes. Car devant la cour, lundi 26 juin, Aline ne se souvient « de rien », puis lâche: « C’est pas moi, c’est impensable, j’adore les enfants. »

    Les mots ont un sens: elle n’a pas commis d’infanticide. Elle n’a pas accompli d’acte homicide. Mais si elle avait accouché à l’hôpital, au moins une des filles aurait vécu. On ne peut pas davantage parler de déni de grossesse. Les jumelles ont été conçues parce qu’Aline n’a pas renouvelé sa prescription de pilule en juillet (et parce qu’elle ne « supporte pas » les préservatifs). Son ventre s’est arrondi à partir du mois de septembre – tout Formerie l’a vu – mais elle a régulièrement répondu, y compris à son compagnon, qu’elle faisait « une grossesse nerveuse ». En novembre, aucun doute n’était possible: « J’ai fait un test de grossesse, il était positif », avouera-t-elle au juge d’instruction.

    Et si l’on évoquait un déni de maternité? Aline la timide, la butée, sans amies, immobile à cause de demi-cécité, avait entendu son compagnon affirmer avec force qu’il ne voulait plus d’enfant. Le drame ne sera découvert par les services sociaux, puis les gendarmes, sur dénonciation anonyme, que fin mars. Aline fera tout pour le cacher. « Elle était transparente, ses lèvres n’avaient plus de couleur », se souvient une assistante sociale.

    Aline Le Douris, petite et frêle dans sa marinière, n’a fait que trois semaines de détention provisoire. Ses trois enfants lui ont été rendus à l’été 2013. Elle risque de repartir en prison ce soir.

    Une mère absente

    Aline Le Diouris est née en 1981 en région parisienne. Comme sa mère et sa grand-mère, elle est victime d’une atteinte neurologique qui la prive de l’usage d’un œil, ce qui l’empêche de passer le permis de conduire.

    Son enfance est marquée par la séparation de ses parents, quand elle a 12 ans. Son père obtient la garde. Jusqu’à sa majorité, elle ne verra sa mère que deux fois, puis pas plus d’une fois par an. Après un BEP de comptabilité, elle quitte le foyer paternel en 2002 et tombe enceinte de son premier fils. Elle se sépare en 2005 et vient vivre à Formerie avec son nouveau compagnon, dont elle a deux autres fils. Entre les deux, elle subit un avortement. L’enquêtrice de personnalité la décrit comme «discrète à l’excès» et considère qu’elle «ne manifeste pas d’émotion».

    27 JUIN 2017

    Aline Le Diouris n’ira pas en prison

    Condamnée à cinq ans, dont trois avec sursis et deux sous bracelet électronique, celle qui avait enterré ses deux bébés en 2012 échappe à la détention.

    Il reste un goût amer de frustration au terme des deux jours du procès d’Aline Le Diouris devant la cour d’assises de l’Oise. Comment cette jeune femme en est-elle arrivée à extirper deux fœtus – il n’y a pas d’autres mots – dans ses toilettes, de les emballer dans des sacs et de les enterrer deux jours plus tard ?

    « C’est une femme inhibée, introvertie, qui intériorise ses difficultés » : ces mots d’un expert psychiatre se sont vérifiés. « Elle était si isolée qu’elle n’a pas su dire Aidez-moi » résume son avocate Me Domitille Risbourg, qui ne se risque pas sur le terrain du pur déni de grossesse.

    Et pour cause… L’avocat général Clément Clochet rappelle tous ces « éléments qu’elle avait en main pour prendre connaissance de sa grossesse » : l’arrêt de la pilule en juillet, sa prise de poids en septembre, les questions de sa mère, les inquiétudes de son mari, et cette prescription médicale de décembre, qui fut rappelée hier matin : « Séances de kinésithérapie pour des lombalgies liées à une grossesse ».

    Oui, mais il y avait Mario, qui, un peu las qu’elle gère sa contraception comme d’autres croquent des Smarties, avait grondé : « Je te préviens, si tu en refais un, je te quitte ». Cette idée était insupportable. Me Risbourg rappelle à quel point l’enfant de douze ans, déjà traumatisée par son handicap (une paupière à jamais close), a été marquée par le départ brutal de sa mère. « Alors elle s’est murée, enfermée. Elle a arrangé la réalité » sept mois durant, tout comme elle s’est retranchée pendant deux jours dans une amnésie en laquelle un psychiatre voit « un mécanisme de défense ».

    La seule question qui valait, à ce point des débats, était la suivante : cinq ans après les faits, quatre ans après avoir récupéré ses trois enfants, Aline Le Diouris devait-elle dormir en prison mardi soir ?

    Oui, estimait l’avocat général, pour qui au moins une des deux jumelles, « morte de froid et d’hémorragie », avait « une existence juridique pleine et entière ». Et de demander que l’on ne se contente pas « d’une peine symbolique ». Non, pour Me Risbourg, qui suppliait simplement « qu’elle puisse repartir chez elle ».

    La seconde a été entendue.

    APPEL

    27 NOVEMBRE 2017

    Mises au monde, mises à mort et mises en terre

    Aline Le Diouris comparaît en appel depuis lundi. Le 4 février 2012, elle a accouché seule de jumelles, dont une au moins était viable. Deux jours après, elle les enterrait dans son jardin.

    Le 49 rue du Maréchal Joffre à Formerie.

    Le 27 juin dernier, Aline Le Diouris, 36 ans, était condamnée par la cour d’assises de l’Oise à cinq ans de prison dont trois avec sursis et deux sous bracelet électronique. Le parquet a fait appel de ce verdict. Depuis lundi, celle qui a retrouvé son conjoint et ses trois enfants en région parisienne fait de nouveau face à un jury populaire. Neuf jurés et trois magistrats ont trois jours pour essayer de comprendre comment elle a pu cacher sa grossesse à tous, puis accoucher seule dans sa salle de bain de deux petites filles dont l’une, selon ses propres aveux, «a respiré pendant cinq minutes», avant de mourir de froid et d’hémorragie. Elle enterrera les deux corps dans son jardin, deux jours plus tard. Aline Le Diouris sera interpellée le 26 mars et purgera trois semaines de détention. À Amiens en novembre comme à Beauvais en juin, l’enjeu, c’est de savoir si elle doit repartir en prison.

    La politique de l’autruche

    L’accusée est arrivée en retard à son propre procès. Ce serait un détail anodin si toute la journée n’avait ensuite démontré ce que le psychologue nomme «la stratégie d’évitement», la «politique de l’autruche»«la fuite en avant»de celle qui ne répond ni aux injonctions de soins, ni aux convocations des experts; celle qui prend encore la même pilule en 2017 que pendant toutes ces années où elle explique être tombée cinq fois enceinte malgré sa contraception; celle qui a toujours une bonne raison pour éluder chaque rendez-vous avec ses fantômes.

    Ce dossier n’a rien à voir avec un déni de grossesse. Quand sa mère la presse de questions, dès septembre, elle lui répond en exhibant un test… passé sous l’eau. Jusqu’à cette prescription médicale de décembre: «Séances de kinésithérapie pour des lombalgies liées à une grossesse», Aline ne pouvait pas ne pas savoir. Le voulait-elle, c’est une autre histoire, celle d’une femme «timide», «introvertie», «inhibée» à qui son conjoint avait promis une séparation en cas de nouvelle maternité. L’homme a déposé lundi: «Je n’ai pas vu sa détresse, j’ai loupé beaucoup de choses, je me sens coupable autant qu’elle. Aline, c’est pas la reine du ménage mais c’est une bonne mère. Moi, j’aboie mais je ne mords pas. Les jumelles, je les aurais prises, on les aurait élevées».

    Aline est une taiseuse. Les chiens ne font pas des chats: lundi, la présidente Karas a dû descendre dans l’arène pour, face à face avec la mère de l’accusée, lui extirper les mots. Elle n’a pas vu Aline pendant dix ans et tente de le justifier: «J’avais un petit studio, je ne pouvais pas me déplacer». D’ailleurs, elle ne l’a pas revue depuis le procès de juin, toujours parce qu’il serait impossible de rallier les Hauts-de-Seine au Val-de-Marne. On ne fera pas ici le panégyrique de la SNCF mais quand même, certains trains finissent par arriver. À condition de les prendre…

    30 novembre 2017

    Aline Le Diouris repart en prison

    Aline Le Diouris est coupable d’avoir causé la mort d’au moins une de ses jumelles, mais aussi victime d’une erreur de procédure. Elle est condamnée à quatre ans ferme et dort en prison le soir même.

    Disons clairement ce que Me Domitille Risbourg a pudiquement évoqué mercredi: sans une erreur de droit dans le verdict rendu le 27 juin à Beauvais, jamais Aline Le Diouris, 36 ans, n’aurait comparu cette semaine à Amiens, car jamais le parquet n’aurait fait appel. Elle serait restée libre, en compagnie de ses enfants, dans le foyer qu’elle a reconstruit avec son conjoint Mario, en région parisienne. À l’époque, l’avocat général avait requis cinq ans dont trois ferme. La cour en avait prononcé cinq, dont deux ferme sous bracelet et trois avec sursis mise à l’épreuve (SME) pendant cinq ans. Or, sauf récidive, un SME ne peut excéder trois ans; c’est technique, c’est ballot… Là, dans «cette coquille» selon Me Risbourg, se niche le destin de l’accusée.

    Mercredi, les jurés de la Somme ont condamné Aline Le Diouris à quatre ans ferme, qui valent mandat de dépôt. Elle avait purgé trois semaines en 2012. Au mieux, elle ne sera élargie qu’en 2019. «La cour d’assises de l’Oise s’était trompée, c’est mon devoir de le dire. Mais ça ne change rien au fait que les jurés avaient décidé que cette femme repartirait libre», plaide Me Risbourg, qui sent l’affaire mal engagée, surtout depuis que, mardi, la cour a visionné les photos des deux bébés, retrouvés sous vingt centimètres de terre dans la cour. Pourtant, l’avocate rappelle qu’en 2012, déjà, un magistrat avait décidé de libérer Aline puis qu’un autre lui avait permis de retrouver son conjoint; qu’en 2013, encore, un juge lui avait rendu ses trois enfants. En gros, elle demande aux magistrats et jurés de ne pas dénouer ce que d’autres ont tissé.

    «Elles avaient tout pour vivre, des orteils aux cheveux»

    La donne a changé… En face d’elle requiert Alice Picot, substitut général, pendant une heure d’humanité et de cohérence, souvent au bord des larmes. Ses mots marquent chacun des jurés, quand elle parle de «ces petites filles parfaites. Elles avaient tout pour vivre, des orteils aux cheveux. Leurs ongles se formaient, leurs yeux étaient ouverts. L’une a été déposée sur un linge. L’autre, sortie de la cuvette des toilettes, a peut-être fini sur le carrelage froid. Elle n’aura vu que la lumière artificielle de la salle de bain. Elle a peut-être, comme un petit animal, recherché la chaleur, le contact. Avant de la mettre dans un sac-poubelle, l’accusée avoue qu’elle n’a même pas vérifié si elle respirait encore».

    Mme Picot réclame six ans ferme, en listant tous les indicateurs qui ont informé Aline de son état: «Elle a fait un choix. Elle savait qu’elle allait mettre au monde ses enfants pour les regarder mourir.» Six ans, c’est l’incarcération automatique, mais «il faut rétablir la hiérarchie de ce qui est grave et de ce qui l’est moins. Tous les jours, à quelques mètres d’ici, en comparution immédiate, des gens sont envoyés en prison pour des conduites en état d’ivresse, des vols à la roulotte… Vous devez dire que les nourrissons ne sont pas des choses dont on peut se débarrasser. Je l’avoue, je ne comprends pas le premier verdict».

    Qu’Aline Le Diouris, la taiseuse, la butée, celle qui soutient être tombée cinq fois enceinte sous pilule, aura-t-elle compris: le premier ou le second verdict? «C’est de la souffrance à l’état brut, cette femme-là», conclut Me Risbourg.

     

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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