En direct de la geôle

    Aux assises, quand les débats sont clos, la cour (magistrats et jurés) se retire pour délibérer. Le président ordonne alors au chef de l’escorte de « faire garder les issues de la salle de délibération » et de tenir sous main de justice l’accusé. Les policiers l’emmènent dans une geôle ou dans une petite pièce réservée à cet usage. Commence alors un no man’s land temporel qui durera le temps de la réflexion. Une heure ? Deux, trois, quatre, cinq ? La loi ne fixe aucune limite au temps imparti aux juges – professionnels ou d’un jour – afin d’aboutir à une majorité des deux tiers, quant à la culpabilité, puis à la peine. Côté presse, on en profite pour écrire une ébauche de papier qu’il faudra peut-être jeter à la poubelle tout à l’heure. On se dégourdit les jambes (un pervers a dessiné les bancs des palais de justice), on fume, on cause (beaucoup) ; si l’horaire s’y prête, on trouve quelque auberge pour reprendre des forces.
    Des forces, on en avait bien besoin, ce 26 juin 2012. Depuis une semaine, on jugeait une femme, Isabelle, et ses deux amants, Frédéric et Alain, pour le meurtre du mari d’icelle, en novembre 2008, près de Compiègne. Et depuis une semaine, on était confronté à un maelström d’informations, parfois contredites dans la minute, à un « bal des menteurs » – selon l’image de l’extraordinaire président de cour d’assises Damulot. Il avait pris dix ans en huit jours, à tenter de ramener au port un bateau rendu ivre par le cabotinage des accusés et la malice de leurs avocats. Des dizaines d’amants d’Isabelle – elle se perdait dans leur décompte – à la tentative de suicide, entre deux audiences, d’Alain, on croyait avoir tout vu.
    Jusqu’à ce délibéré, quand notre confrère de France 3 Yannick a benoîtement demandé aux avocats d’Isabelle, puis aux policiers du service d’ordre, s’il pouvait interviewer la veuve noire. Avouons-le : on a souri. La requête était incongrue et, surtout, fermement interdite par le Code de procédure pénale.
    Mais Yannick, c’était une sorte de Tintin reporter, toujours souriant, posant ses questions avec la candeur de l’enfant qu’il était presque encore à l’époque. Retenez la leçon, jeunes journalistes : n’est impossible que ce que vous n’aurez pas tenté ! C’est ainsi qu’à la queue leu leu, nous sommes allés confesser la pénitente, qui a un peu juré de son innocence et beaucoup pleuré. La caméra tournait. Nous nous pressions dans le réduit, confinés au sens strict du terme. À un moment, j’ai cru qu’elle nous draguait un peu. Incorrigible Isabelle…
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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