En manque d’adrénaline

    En avril 2016, le calvaire d’Aurore a commencé comme une blague de potache. «Ça sentait très mauvais dans ma voiture. Finalement, j’ai démonté l’aération et j’ai vu que des morceaux de hareng pourri avaient été glissés dedans», retrace-t-elle. Elle ne savait pas que les effluves de kipper inauguraient une série de 24 actes d’intimidation. Elle a tout noté dans un petit carnet, au fur et à mesure qu’elle pensait devenir folle: de la peinture rouge sur sa voiture (particulièrement sur son pare-brise), sur sa porte et ses volets, à Amiens, sur la maison de ses parents, à Hallencourt, des clous sous ses roues de voiture, de la super glue sur sa vitre, sa photo, en brassière, collée sur la fenêtre de ses grands-parents, des lettres et des messages internet: «Il m’envoyait ma photo, ou mon planning de cours. Un soir, pour me changer les idées, j’ai dîné avec mes parents à Saint-Valery. Dix minutes après mon retour, il me demandait si j’avais bien mangé. Il savait tout de ma vie», tremble-t-elle encore.

    Étudiante, Aurore se débrouille avec 600euros par mois, grâce à un petit boulot chez Décathlon. Quand il faut changer ses pneus ou simplement ses balais d’essuie-glace, ça pique. Elle déménage trois fois, porte plainte en vain auprès de la police. Elle se tourne vers les gendarmes, qui coincent enfin l’agresseur grâce à une souricière digne du grand banditisme. Le 23 décembre 2016, les militaires planquent dans la mairie d’Hallencourt, les lumières de la ville sont exceptionnellement restées allumées toute la nuit. À 4 h 55, leur patience est récompensée: un individu, la tête cachée par une capuche, arrose de peinture la 307 d’Aurore. Après une brève course-poursuite, le suspect est plaqué au sol.

    Surprise: il s’agit d’Édouard, 24 ans, l’un des meilleurs amis d’Aurore, celui qui l’a même parfois aidée à nettoyer la voiture qu’il avait maculée la nuit même. On pense à un amoureux éconduit: il n’en est rien. L’explication qu’Édouard répète à la barre est stupéfiante: «Je suis passionné de moto-cross, j’ai même fait l’enduro du Touquet, mais quand mon père est parti de la maison, j’ai dû arrêter. Il me manquait l’adrénaline, le danger… Je les ai retrouvés en faisant ça. Aurore, je l’ai connue en BTS. Je n’ai absolument rien contre elle. Ça aurait pu être quelqu’un d’autre…» Ce grand blond qui s’exprime froidement, comme étranger à sa cause, n’a jamais été condamné. Il travaille dans la grande distribution et – ouf! – a repris le moto-cross. «Vous vous rendez compte que vous lui avez pourri la vie? Pour des sensations fortes, vous pouviez aller dans les manèges ou faire du saut à l’élastique!»: le président Montoy tente en vain de secouer l’échalas, qu’il condamne à six mois avec sursis.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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    • dupont

      Quelle triste humanité. Et bien sûr on y retrouve toute la misère sociale.

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