Et après ça ?

    C’est un vendredi matin, à quatre jour de Noël. Le nom de M e F. s’affiche sur mon téléphone. « Monsieur Mannechez est mort cette nuit. La maison d’arrêt de Fresnes vient de m’appeler » : la voix est sidérée. Mannechez mort ? Je sais à la seconde qu’après ça, plus rien ne m’estomaquera.
    Denis Mannechez était cadre dans l’industrie automobile. Il habitait une grande maison près de Compiègne, avec sa femme, leurs trois filles et leurs deux garçons. En apparence, un bonheur bourgeois ; à l’intérieur, un tyran domestique qui a relégué ses fils dans un cabanon. Dans le loft, le père couche alternativement avec ses deux filles aînées, depuis leurs 12 ou 13 ans ; la mère tient le carnet de bal des pauvres princesses, quand elle ne participe pas à leur initiation…
    9 janvier 2002 : Betty, la deuxième, qui a déjà avorté trois fois, porte plainte pour viol. Denis Mannechez part vingt mois en détention. 2011 : il est condamné à huit ans. Novembre 2012 : en appel, il n’écope que de trois ans ferme et échappe à la détention. Virginie, l’aînée, sort du palais de justice d’Amiens au bras de son père. Ils vivent ensemble, ils ont eu un fils. Octobre 2014 : Virginie se libère, trouve un travail et un logement, dans un garage de Gisors, dans l’Eure. Denis débarque : il tue l’employeur et Virginie, retourne l’arme contre lui, se rate mais reste tétraplégique… À la fenêtre, un enfant a tout vu : son père et grand-père tuant sa mère et sœur.
    Des dix-huit jours du troisième procès Mannechez, je garde un souvenir irréel. Rejoindre Evreux en pleine crise des Gilets jaunes, c’est un parcours du combattant, mais l’audience ne se tient que de 13 h 30 à 18 heures, parce que l’accusé voyage en civière. Bave aux lèvres mais lucide, il répond aux questions à l’aide d’un abécédaire ou en levant le pouce. C’est Néron au cirque… Je revois son œil noir, dur, comme si son reste de vie s’y était concentré ; j’entends ses fils dire d’une voix saccadée ce que fut leur calvaire ; je revois Betty effondrée au pied d’un mur, indifférente aux caméras, bouche ouverte qui ne peut plus crier. Et puis, parce que c’est la vie de chroniqueur judiciaire (la vie tout court), je me souviens de la ville décorée, du copain de Paris-Normandie qui m’accueille chaleureusement, de grandes tablées de journalistes, qui passent sans sas de la moiteur d’un pousse-café à l’horreur des assises. Chaud et froid. Chaud effroi…
    Denis Mannechez, condamné le mercredi, est mort le vendredi. On ne m’ôtera pas de l’idée qu’il a ainsi rejoint le monde des vivants.
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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