A perpétuité

    Je m’appelle Dawson. J’avais trois ans et encore cette habitude de me promener tout nu dans la caravane. C’était l’été, après tout, même si de sombres nuages s’accumulaient au-dessus de Roye, ce mardi 25 août 2015. Maman s’occupait de ma petite sœur Lovely. A huit mois, c’est sûr qu’elle avait davantage besoin d‘attention que moi. Papy Mario était venu sur notre campement presque comme tous les jours. Tonton Brandon était là aussi. Papa était en ville, avec un cousin.

    Je suis né dans cette caravane. J’y suis un peu mort aussi.

    J’ai entendu crier, c’est sûr. Et puis des pétards. Un jour, on m’expliquera que c’était un fusil semi-automatique calibre 12, mais j’ai bien le temps d’apprendre ce détail. Je n’ai plus vu papi. Il y a eu comme un bruit de grêle sur la tôle de la caravane. Maman a crié, elle a appelé les gendarmes pour leur dire que quelqu’un nous avait tiré dessus et qu’elle était pleine de sang.

    Le méchant monsieur est entré. Etais-je sur la banquette, étais-je dans la chambre avec maman et ma soeur ? Elles ne sont plus là pour le dire et le monsieur n’a pas voulu parler. Moi, je garde ce souvenir dans un coin de ma tête. Ne croyez pas qu’il puisse en sortir un jour. De toute façon, on ne témoigne pas aux assises, quand on a quatre ans.

    Je me souviens du bruit. C’était très fort. Et puis de la douleur, de mon sang qui coule, de mon bras qui pend au bout de mon épaule. Je me suis retrouvé caché sous le lit. Des gens savants ont expliqué au procès que ça m’avait sauvé la vie. L’avocat général a dit de moi : « Dawson, c’est le seul miraculé de cette scène. Il aurait dû mourir ».

    Je me souviens du silence, de ma mère et Lovely qui ne parleraient plus jamais, tuées à bout portant peut-être parce que papy avait un jour donné une calotte à monsieur Marcel, notre voisin, peut-être parce que papa lui avait chouré quelques litres d’eau pour me laver. Ça semble impossible, ça semble dérisoire. Il faut croire que je ne suis pas assez grand pour le concevoir. Ce sont des histoires de grands…

    Tata est arrivée. Elle a appelé mais j’avais trop peur et trop mal pour répondre. Enfin, elle a entendu « comme un miaulement ». C’était moi, elle m’a calé, elle m’a parlé, mais comme mon bras tenait à peine, elle m’a laissé, d’abord pour recouvrir d’un drap le corps de papy, un peu plus loin, le long du talus, et puis aller chercher les secours. Ils ont mis tant de temps à arriver ! Un gendarme avait été tué, ils se méfiaient…

    Je m’appelle Dawson, j’avais trois ans. On m’a recousu le bras. Il tient bien mais je ne peux toujours pas serrer le poing. Papa, lui, a ses deux bras. Heureusement, comme ça, il peut m’embrasser. Mes mamies ne me lâchent pas d’une semelle. Gens du voyage, ce n’est pas toujours un cadeau mais au moins, chez nous, les enfants comme les morts sont sacrés. C’est tout ce dont j’ai besoin. Je suis venu au dernier jour du procès. J’ai vu le méchant monsieur. Il a été condamné à une peine de trente ans de réclusion.

    Pour moi, ça risque d’être plus long…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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    • Manon

      Vu depuis un “témoin assisté certes” cette histoire est bien plus sordide qu’à lire dans les journaux

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