A quelle porte frapper ?

    Il a une bonne tête mais un mauvais casier, Jérôme. Dans son survêtement, avec ses cheveux en broussaille, il ne fait pas ses vingt-quatre ans. C’est un gamin, un peu sauvage, déjà condamné à dix reprises, dont six pour la prise, la détention ou le trafic de cannabis. Cette fois, il s’est introduit dans une habitation, à Albert, et il a volé un vélo.

    Le paquet l’a traîné en comparution immédiate, ces ex-flagrants délits où l’on embastille à tour de bras. Oui mais voilà… « Il y a un problème, annonce le président. Je ne vois aucune trace d’avis à victime. » La procédure est tatillonne : si la propriétaire du vélo n’a pas été avisée par un gendarme que son affaire était mise au rôle, l’audience ne peut se tenir. « Ce n’est pas la première fois que ça arrive et ce n’est pas la faute de mon client si le parquet a manqué un pan de la procédure », prévient l’avocate qui sait qu’un maintien en détention est en jeu.

    Jérôme aussi est au parfum. Il a beau prévenir qu’il ne saura « peut-être pas s’exprimer », il va parler, longuement et maladroitement, pour sauver sa peau. « Le cannabis, c’est un problème depuis que je suis tout petit. J’ai été baladé de foyer en foyer. C’est une merde que j’ai trouvée là-bas. Avec, je me sens bien. »

    L’histoire de Jérôme, c’est « connerie sur connerie ». Rien n’a été rose pour lui. « Mais c’est toujours la faute des autres », maugrée le procureur. Il raconte qu’il a sombré dans le coma après une garde à vue musclée qu’il attribue à « un brigadier, non ? Je ne sais pas comment vous appelez ça… »

    Il insiste : « J’ai besoin de soins, besoin d’aide pour mes démarches, je suis un gogol ». Il ne comptera pas sur son père : « Jamais vu, je ne sais pas qui c’est ». Sur sa mère, ce n’est pas gagné : « Elle ne me reconnaît plus. Elle me dit comme vous, que je dois m’assumer ». Le juge, le procureur lui signale que cette chance dont il dit être dépourvu s’appelait le sursis mise à l’épreuve, mais qu’il l’a laissée passer en ne répondant pas aux convocations : « Vous n’avez pas donné votre adresse ! » Sa réponse tient de la logique désarmante : « Mais je n’ai pas de logement ! »

    Il résume en dodelinant : « Je ne peux pas évoluer dans des mondes comme ça ». Son avocate plaide : « Il n’a pas connaissance des portes auxquelles il faut frapper ». Un esprit malin rétorquerait qu’il connaît celles à fracturer. En attendant, il échappe au mandat de dépôt. Le tribunal le convoque le 22 juillet. Dans l’intervalle, il devra pointer trois fois par semaine en gendarmerie d’Albert.

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    TRISTETRISTE
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    L’enfer est pavé de bonnes intentions

    Il a une bonne tête, Damien, 38 ans, ce natif de Belgique installé sur ...

    Match nul

    Le premier, Jérémie, 30 ans, pousse la porte du commissariat d’Amiens pour porter plainte ...

    Le monsieur doux au sourire triste

    Philippe est un mystère. Il est né en juillet 1957 à Abbeville et a ...

    Un père perdu

    « Ça va, Monsieur ? » « Oui, ça va… » « Je vous le demande parce que vous tremblez ...

    En voiture Simone

    Ces trois-là vous couperaient l’envie d’acheter des voitures d’occasion, si vous aviez assez de ...

    La petite Anglaise et le jeune homme sans dents

    On naît tous égaux mais certains sont un peu moins égaux que les autres. ...