Alors, ça roule ?

    6612258681_9c222042dc_zUn fauteuil, certes, mais roulant. C’est le plus sévère des procureurs. L’as des as du barreau n’aura jamais son efficacité pour faire pleurer un juré de cour d’assises. Si le cynisme avait pris le pouvoir de mon cerveau aussi usé que mes fonds de culotte, à force pour l’un de côtoyer le crime, pour l’autre les bancs austères de la tribune de presse, j’oserais suggérer que quitte à vouloir tuer sa femme, autant ne pas la rater : une survivante fera toujours pire effet qu’un fantôme.

    Trois fois déjà, je fus confronté au phénomène. La première victime, pour tout arranger, se prénommait Angélique et elle le portait bien, jeune femme aux cheveux blonds, à jamais emprisonnée dans son véhicule de ferraille parce que Romuald, son bon à rien de conjoint, lui avait tiré à bout touchant dans le crâne, incapable de supporter qu’elle le quittât. En première instance et en appel, il avait récolté vingt-cinq ans de réclusion. La seconde – on n’ose écrire « par chance » – n’était condamnée qu’à l’usage d’une canne après que Rémi, son ex-conjoint, lui avait fracassé le crâne, enragé qu’elle lui eût trouvé un remplaçant et en fût tombée enceinte. Elle avait perdu son bébé. Il avait pris trente ans à Amiens et en grattera cinq, en appel à Beauvais.

    La semaine dernière, dans l’Oise, on juge Frédéric. Dans le fauteuil, cette fois, se trouve Laetitia. Elle aussi était sur le départ quand il lui a tiré dessus à bout touchant. Quatre jours durant, Laetitia assiste à l’audience, quitte à rallier à chaque suspension une ambulance pour reprendre des forces et lutter contre cette douleur qui lamine une moitié de son corps, quand l’autre restera à perpétuité insensible. Elle est tétraplégique.

    Frédéric se défend avec la dernière des maladresses que son avocate Me Thiébault-Gouin, pourtant motivée, ne parviendra pas à balancer. De toute façon, que peuvent-ils dire et faire ? Après que la jeune femme eut arraché des larmes à la cour, son conseil Me Makarewicz me glisse : « Je n’ai même plus besoin de plaider » (elle le fera, et plutôt bien, heureusement).

    Oui, comment réagir, quand une victime explique : « Après deux ans en rééducation, pendant lesquels je ne pouvais pas voir mes enfants, j’ai appris à me servir à nouveau de mes mains. Maintenant, je peux presque manger toute seule » ? Qu’objecter quand un médecin révèle que sa vie de femme s’est achevée à 32 ans sur un trottoir de Clermont ? Que répondre à une mère qui remarque : « Lui, il sortira un jour de prison sur ses deux jambes. Elle, c’est à vie qu’elle restera dans ce fauteuil ».

    L’avocate de la défense a des questions à poser. Elle aimerait suggérer que si rien ne justifie un tel préjudice, cette victime n’était pas, ne pouvait pas être, parfaite. Elle pose ses questions à voix basse, manie la matière dangereuse avec des pincettes puis renonce, comme si le silence qui suit les pleurs de Laetitia était sacré, à jamais inviolable. A cause du fauteuil, le crime sort des procès-verbaux pour faire irruption dans la vraie vie ; il devient palpable ; la plaie coule sous nos yeux.

    Frédéric écope de vingt-cinq ans de réclusion criminelle.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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