Broyé par la machine

    Cela fait un moment que la femme parle sans être interrompue. « Mon mari était fonctionnaire depuis vingt ans, son casier judiciaire était vierge. On n’était peut-être pas obligé de lui passer les menottes sur son lieu de travail… »

    Elle se tourne vers Marion qui danse d’un pied sur l’autre à la barre comme la gamine prise en faut qu’elle reste malgré ses 24 ans. « Elle a détruit un couple, une famille, sans jamais un mot d’excuse, ni une explication ». La femme retire sa perruque. Son crâne est chauve. « J’ai fait un cancer à cause du choc, je suis en chimio toutes les semaines. Si je tiens, c’est pour mes enfants, parce que sinon ils seront tous seuls ».

    Marion est une jeune fille « irresponsable pénalement » d’après les psychiatres, elle ne sera donc pas condamnée pour avoir accusé Mickaël de l’avoir violée, en mai 2011 à Amiens. Il est difficile d’en vouloir à cette retardée (qui préparait quand même à l’époque un bac pro !) Il n’était pas censé être demeuré, en revanche, le policier du commissariat d’Amiens qui, sur la seule foi des déclarations d’une jeune femme déséquilibrée, a décidé, pour sa première affaire, de jouer le grand jeu. « Il est allé jusqu’à priver mon client de ses prothèses auditives pour l’interroger en garde à vue. C’est de l’absurdité, pour ne pas dire autre chose », se souvient Me Stéphane Daquo.

    Bien vite, « on se rend compte que quelque chose ne colle pas ». Marion, qui semble surtout gênée que son copain apprenne qu’elle n’était guère farouche dans les toilettes de l’hôpital Saint-Victor, lieu de travail du dit copain mais aussi de Mickaël, change de version à chaque audition.  Coup de chance pour Mickaël : à l’heure du « viol » (avec plein de guillemets), il a été filmé par la caméra de surveillance de la poste et vu dans la pharmacie de son quartier. Au bout de 24 heures, Marion reconnaît qu’elle a menti. Elle le redira à la barre, le 12 mars (car elle a été poursuivie pour dénonciation calomnieuse) avant d’affirmer à nouveau trente minutes plus tard qu’elle a été violée. Du côté de Mickaël, le mal est fait. Il est placé en arrêt maladie pour dépression. Pas facile de retourner devant les collègues qui vous ont vu partir les bracelets aux poignets… Sa femme se méfie de lui : « Je n’ai jamais cru qu’il avait pu violer, non, pas lui, mais sur sa fidélité, je me suis posé des questions », se morigène-t-elle encore. En mars 2013, une première audience doit évoquer la dénonciation calomnieuse. Il neige lourdement sur Amiens, les transports en commun sont suspendus mais Mickaël et les siens ne voudraient pour rien au monde manquer ce procès en réhabilitation. Ils marchent longuement dans la poisse blanche, sont mal orientés à leur entrée au Palais, patientent pour rien, trouvent la bonne salle et apprennent que l’affaire est renvoyée. Mickaël n’en peut plus. Trois jours plus tard, il meurt. « Son cœur a cessé de battre » pleure sa veuve.

    Le policier a paraît-il été grondé. Le parquet d’Amiens, ce n’est pas si courant, a présenté ses regrets à la famille. Marion vit dans un foyer, sous curatelle.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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