Ca ne passe pas

    Aux Assises comme ailleurs, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Prenez Chantal de F., venue témoigner la semaine dernière en faveur de son concubin, accusé d’un meurtre presque gratuit commis à Compiègne en 2011. Elle a du mérite cette belle femme de 59 ans, blonde, évidemment, élégamment vêtue d’un pantalon noir au tombé impeccable et d’un pull blanc largement ouverte sur ses épaules. Elle ne connaissait, au sens biblique, Jean-Nicolas que depuis trois ans quand il a commis l’irréparable, embarqué dans une expédition punitive digne des Pieds Nickelés.

    Chantal et Jean-Nicolas – n’est-ce pas que ça sonne bien ? – avaient projeté de déménager en Bretagne – « une terre qui corrrespond à nos valeurs ». Elle avait déjà la maison quand l’autre branque s’est pris pour le justicier dans la ville. Depuis, elle lui rend visite une fois par semaine à la prison de Lorient. Comme il en a pris pour vingt ans lundi, leurs amours risquent de rester virtuelles un bon bout de temps.

    Elle l’aime, elle veut l’aider, et elle accumule les maladresses devant la Cour quand elle interprète involontairement avec maestria le sketch de la Compiégnoise bon chic bon genre projetée dans la fange et qui couvre d’un carré Hermès son nez aquilin pour n’en pas sentir les remugles. « Nous nous sommes connus autour d’un chocolat au marché de Noël d’un club-service », entame cette ex-femme d’un chef d’entreprise. Et tout sonne faux. Une femme est morte mais elle s’attendrit sur la naissance d’un de ses poulains : « C’était un peu comme un enfant pour nous ». Une femme est morte mais Chantal insiste sur les conséquences dans la gentry de cette affaire : « En attendant, mon image est cassée… » Une femme est morte, une femme de ménage qui se levait à l’aube pour ramener un SMIC à la maison mais Chantal souligne « le potentiel intellectuel supérieur » de son amoureux, un fils à papa arrivé au mitan de la quarantaine sans jamais avoir rien fait de ses dix doigts.

    Oh, est-il si coupable celui qui a appuyé sur la détente du pistolet ? Chantal n’en croit rien : « Quand la police l’a arrêté, il a eu un regard qui dit “j’ai fait mais je ne suis pas responsable” ». Elle n’en sait pas davantage et quittera la salle d’audience sitôt après avoir déposé. Chantal voit plus loin que la mort de la technicienne de surface, « parce qu’au-delà de ça, on a le droit d’exister ».

    Tout le reste, on était prêt à la lui pardonner parce que l’amour est aveugle est estimable. Mais le « ça », pour désigner le meurtre d’une modeste femme, avec ses défauts mais aussi son courage, avec ses quatre enfants à jamais orphelins, avec ses rêves à jamais vains ; le « ça », pour nommer finalement cette femme elle-même, quantité négligeable, grain de sable dans le mocassin Lauboutin de la blonde qui fait si jeune ; le « ça », il ne passe pas.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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