Ça soulage

    Son fils vient d’être condamné à quatorze ans de réclusion pour viol et séquestration. La tête haute, encadrée de ses deux fils, Mme K. me toise d’un « Et vous, de quel droit vous mettez son nom dans votre journal de merde ? » Je marmonne. Il est 23 heures, Beauvais s’endort et ce procès sous tension s’est à peu près tenu. L’huile ne sera pas mise sur le feu ce soir.
    Ce que je ne lui réponds pas, c’est « du droit de faire mon travail, madame. Vous savez, le travail, ce truc qui consiste à se lever le matin et à accomplir quelque chose en échange d’un salaire, dont la moitié ira dans la poche d’un État qui vous nourrira, vous logera, paiera la prison, le shit et l’avocat de votre fiston ». J’aurais vu l’incompréhension dans ses yeux, alors j’aurais ajouté : « Le travail, comment dire, c’est un truc qui ressemble au RSA sauf qu’en échange, il faut donner du temps et de la sueur ».
    Le RSA, parlons-en. Dans ce délicieux dossier qui avait pour cadre les bas-fonds de Noyon, on a appris que la victime, une paumée accro au crack, était priée de laisser à l’un des fils K. son logement au loyer financé par les aides sociales. Comme il faut bien se loger, elle sous-louait une chambre chez la grand-mère K., pour laquelle elle devait verser sa dîme !
    Il lui revenait également de recevoir sur son compte en banque le RSA d’un autre fils K., incarcéré pour l’une de ses 21 condamnations. Car oui, pendant que l’État nourrit et loge un délinquant, son département continue à lui verser son revenu de solidarité active. Pour dire vrai, le «guide du nouvel arrivant » édité par l’administration pénitentiaire stipule que « si vous perceviez le RSA avant l’incarcération, il est maintenu pendant deux mois. Au-delà, vous devez prévenir la CAF de votre incarcération en adressant un certificat de présence, que vous pouvez demander au greffe ». On imagine, évidemment, que les détenus s’empressent de remplir le dit formulaire…
    Au moins, était-il question de nourrir des enfants ? De gonfler un bas de laine dans la perspective de la réinsertion ? De commencer – rêvons un peu – à indemniser les victimes ? Non ! L’allocation avait pour seul but d’acheter des stupéfiants au Clos des Roses avant de les livrer, cachés dans l’endroit le plus secret du corps féminin, au parloir de la maison d‘arrêt (où elle avait également pour consigne de soulager le garçon de quelques fellations).
    J’aurais pu dire tout ça mais je me suis tu. Je l’écris : ce n’est sûrement pas politiquement correct mais bon sang, qu’est-ce que ça fait du bien…
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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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