Ça vous colle à la peau

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    Tard le soir, dans les palais de justice, traînent des chroniqueurs et des accusés, des victimes et des gens en robe. Tous ont du mal à s’endormir quand ils rentrent chez eux. (photo Matt Brown sous CC)

    Je ne vous parlerai pas de Sup de Co. J’en ai soupé de Sup de Co. Soupé, et dîné, et déjeuné, et dormi, et rêvé. Le tribunal correctionnel d’Amiens a passé cinq jours sur ce cas de harcèlement moral. Cinq jours, 58 heures de débat, 201 pages de notes dans le cahier de la greffière, huit articles dans le Courrier. Et tout ce qu’on ne vous a pas dit… La souffrance suinte. Une femme est morte, suicidée sur son lieu de travail, une autre a perdu la voix. L’audience est un défilé de gens cassés, brisés, anéantis.

    Or le banc de la presse n’est pas étanche. Lors de ce marathon, comme si souvent en cour d’assises, on porte le procès sur nous comme une odeur de tabac sur un pull-over en shetland. On en devient chiant pour les collègues et l’entourage. “Il va encore nous bassiner avec son affaire” : on devine la phrase chuchotée à notre approche. Alors on vit entre soi : les confrères, soumis au même ostracisme poli de leurs rédactions, les avocats, les parties civiles et parfois les accusés. Au moins, on se comprend.

    Estimé confrère de France 2, Dominique Verdeilhan évoque avec talent ce quasi syndrome de Stockholm dans le nº1 d’une revue épatante, Crimes et châtiments (parution trimestrielle, 15 euros), qui réunit 180 pages de papiers fouillés et d’illustration originales sur les thèmes du fait-divers et de la justice. «L’audience terminée, le procès achevé, je devrais m’endormir du sommeil du juste. Rasséréné d’avoir rejoint mon lit. Celui de mon domicile ou celui de ma chambre d’hôtel de province. Non, je ressasse. Je rumine. Je refais l’audience. Mes nuits sont hantées par des fantômes », écrit Verdeilhan, 23 ans de chronique judiciaire au compteur.

    Le confrère dit ce que vous, lecteurs, nous abandonnez sans vergogne, parce qu’un sujet ou un article ne peut contenir qu’un infime pourcentage de dix ou douze heures d’audience : “Tout le problème est là. Si à la fin de votre journée de chroniqueur judiciaire, vous pissez de la copie comme disait Antoine Blondin, vous expurgez ce que vous avez emmagasiné au fil de l’audience. Le journaliste est une éponge. Il absorbe des infos qu’il recrache en fin de journée. En écrivant son papier. La situation est plus compliquée à gérer quand sa rédaction lui annonce que, faute de place, il va devoir garder cela pour lui”. S’il vous plaît, adoptez nos fantômes.

    Post scriptum : Crimes et châtiments a hélas disparu des kiosques.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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