Ce papier jamais écrit

    ita 221
    Juste dormir. Longtemps. Pour oublier.


    On va parler de l’histoire de Gilles parce qu’il a dérapé, alors qu’il aurait mérité un bel et bon article avant. Au début des années 2000, il est SDF et rencontre une femme qui vit aussi dans la rue. Ils pourraient s’échouer ensemble mais c’est le contraire qui survient. Méticuleusement, alors qu’ils ont tous les deux passé la trentaine, ils construisent une jolie petite vie : un emploi d’agent d’entretien pour Gilles, un appartement à l’Est d’Amiens et surtout un enfant qui naît en 2004, un rayon de soleil, une revanche…

    C’est alors qu’il aurait fallu un papier pour conter ces trésors de courage et de volonté. On ne l’a pas fait. Les gens heureux n’ont pas d’histoire, or Gilles et sa femme étaient enfin heureux. Pas pour longtemps : en août 2010, elle meurt d’une crise cardiaque foudroyante. Gilles se souvient : “Au début, avec le petit, ça a été dur, le ménage, la cuisine, les papiers… Mais ça va mieux.”
    Avec la pudeur des gens simples, il n’évoque que les conséquences pratiques du drame. Rien sur les nuits sans sommeil ; rien sur l’enfant qui compte sur ses petits doigts le nombre de ses parents et ne trouve pas rigolo du tout ce problème d’arithmétique où immanquablement, à la fin du raisonnement, il en manque un. Quand ça va moins bien, Gilles picole un peu. “Les anniversaires, ce n’est pas facile à passer. Et la fête des mères, c’est pire.
    “Des fois, papa s’endort sur la table, il est trop fatigué”, témoigne le gamin.
    Le 23 avril à 22 heures, quand Gilles sort de sa torpeur, il cherche son petit et ne le trouve pas. Il retourne la maison, crie dans tout le quartier le prénom tant aimé puis va voir les policiers, mort de trouille, “avec tout ce qu’on voit maintenant”. Les flics retrouvent le fils… emmitouflé jusqu’au nez sous la couette, dans le lit de son papa, comme si son petit corps pouvait réchauffer la place à jamais glacée laissée par sa maman.
    Gilles comparaît pour “soustraction par un parent à ses obligations légales compromettant la sécurité de son enfant” et le tribunal connaît un moment de grâce, quand une avocate, un procureur et un juge conviennent en chœur, et au mépris de toutes les règles de procédure, qu’il faut relaxer cet homme sur le champ. Il dit merci. Nous, on lui dit bon courage.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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