« C’en est presque normal »

    Elle est étonnante, cette gamine. Son visage est trop grave pour sa dizaine d’années. Du coup, il semble gros. Comme hyperdéveloppé.

    Ses parents veulent le huis-clos mais à son avocate, elle a demandé avec envie si elle serait « prise en photo » et « passerait à la télé ». La presse reste, donc, mais on ne prendra pas de photo.

    Elle n’est pas à un cliché près : ces derniers mois, dans un commune des environs d’Amiens, son père, victime dans son enfance d’agressions sexuelles, a glissé la main dans sa culotte et l’a caressée. Sa mère n’a pas réagi : elle-même… victime d’attouchements dans son enfance, elle se trouvait dans une pièce voisine, parfois à allaiter le petit dernier, et de toute façon n’y voit presque plus rien, victime d’une maladie dégénérative qui rend aveugle.

    Le quadragénaire au visage de gosse, peut-être à cause de ses cheveux frisés, larmoie à la barre : « Dès que je me rendais compte, j’arrêtais. Ça ne durait pas plus d’une minute à chaque fois ».

    « Ce n’est pas sexuel », insiste-t-il (ah bon, c’est quoi alors ?) Et de raconter son impuissance, « à cause des cachets que je prends » ; son désert sexuel (« je dors tout seul parce qu’elle dit que je ronfle ») ; ses humiliations « la salle de bains, la cuisine, le garage… J’étais la bonniche à la maison ») ; la dèche, aussi (parfois, j’ai dû emprunter des sous à ma fille pour simplement acheter des œufs »).

    Sa femme témoigne, guidée jusqu’à la barre par une canne blanche : « Je souhaite qu’il revienne. Je ne lui en veux pas. Je lui ai pardonné comme j’ai pardonné à mon père. Il a besoin d’une thérapie. Il faut aussi qu’on aille voir un sexologue ».

    La petite, qui s’amuse à croquer sur un cahier d’écolière les visages des juges et des avocats, est formelle : « Je voudrais qu’il me fasse des câlins, je voudrais surtout qu’il revienne ».

    On ne lui fera pas dire du mal de son papa. Elle préfère s’en prendre à sa grand-mère : « Ma mamie, elle m’a posé des questions insensées, « est-ce qu’il t’a touché le sexe ? est-ce qu’il t’a pénétrée ? », des trucs comme ça… »

    L’avocate Me André est un peu perdue : « Dans cette famille, tout le monde a été victime d’attouchements. C’en est presque normal… »

    Jugement : 24 mois de prison dont 9 ferme, très certainement aménagés. Et retour possible à la maison.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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