C’est loin la Guadeloupe

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    Photo Insomnia Cured Here sous CC

    Il y a, chez Gonzague et Pierre, quelque chose de Laurel et Hardy. Le premier, 44 ans, est sec comme un coup de trique. Son nez dépasse de son visage comme une aspérité incongrue quand tout le reste est terne et lisse. Le second, 30 ans, massif, a les cheveux en bataille. Ses yeux sont fixes. Des étoiles sont tatouées dans son cou. Il porte un cardigan informe aux boutons de bois. Pierre transmet à Gonzague toutes les questions du juge, tient un conciliabule avec son comparse et livre la réponse aux magistrats. C’est un interprète français-picard…

    Gonzague et Pierre louaient des chambres dans le même immeuble que Benoit, au Crotoy. Le 1er avril, c’est l’anniversaire de Benoit. De 19 à 21 heures, Gonzague contribue amicalement à vider une bouteille de vodka et une autre de whisky. C’est un interprète russo-écossais… Mais alors, on lui signifie qu’il n’est pas convié au reste de la soirée. Gonzague, ça l’embête : il reste de quoi boire et surtout, des filles sont arrivées. Pierre décide de s’en mêler. C’est son truc, à Pierre, de se mêler. Benoit est projeté au sol, il reçoit coups de pied et de poing, des meubles sont renversés, des menaces proférées.

    Gonzague jure qu’il n’a rien fait. Les déclarations de chacun, victime comprise, sont à ce point nimbées par l’alcool que malgré ses 19 condamnations au casier, le tribunal finira par le relaxer.

    Pierre, c’est une autre histoire. Une triste histoire : né de père inconnu, il voit mourir son beau-père à 14 ans et sa mère à 17 ans. Il s’engage dans l’armée mais doit la quitter après un accident. Il se met en ménage mais perd son enfant à la naissance, victime d’une mort subite du nourrisson. Il picole, sombre dans la dépression, fait de la prison.

    Le premier, Pierre reconnaît avoir frappé et admet qu’il était encore très énervé quand les gendarmes sont intervenus. « Mon problème, c’est l’alcool. Je n’aurais jamais dû m’installer dans cette maison du vice. Et dire que j’avais une jolie petite femme, qu’elle est venue chez moi pis qu’on n’a jamais redécollé, que je devais la rejoindre en Guadeloupe, le temps de régler mes affaires ici ! En plus, elle est enceinte ! »

    – Votre copine, depuis quand ne l’avez-vous pas vue ? interroge le juge.

    – Depuis un an.

    – Et elle est enceinte de qui ?

    – Ben, de moi, évidemment !

    – Alors ça doit être imminent…

    La jeune et jolie procureure se retient de rire. Elle requiert, et obtient, un an de prison ferme, mandat de dépôt. Pierre est fataliste : « J’avais un joli rêve. La Guadeloupe, je crois que ce ne sera pas pour tout de suite… »

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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