Chaque chose à sa place

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    Trancher dans le vif, c’était une image, Jacques… (Seniju sous CC)

    La vie de Jacques, jusqu’en août 2009, était bien ordonnée. On imagine l’établi de ce boucher à la retraite, bricoleur à ses heures : la clef de 12 rangée entre la clef de 11 et la clef de 13, une place pour chaque chose, chaque chose à sa place, deux clous pour glisser le manche du marteau et acquérir ainsi la certitude qu’il sera toujours au même endroit, à portée de main.

    Jacques fume des cigarillos. Pendant l’enquête, on a appris que tous les vendredis après-midi, à la même heure et dans le même bar-tabac, Jacques et sa femme allaient faire provision des havanitos. Il prenait un demi et elle commandait un Vittel menthe. Ce n’est pas dit mais on parierait que quand leur table habituelle n’était pas libre, Jacques en concevait quelque agacement. Il a un mot pour décrire sa vie d’avant : il ne dit pas qu’elle était belle, heureuse, radieuse… Il a mieux : «La vie était normale. » Il affirme qu’avec Rose-Marie, ils partageaient tous leurs loisirs. Puis il énumère : le foot, la pêche… On se rend compte qu’en guise de partage, il fournissait le loisir et elle sa présence.

    Le sexe ? «Elle n’a jamais été portée sur la chose », tranche-t-il. Tout ça, c’était avant… Avant ce régime draconien qu’entreprend de suivre Rose-Marie, à coups, entre autres, de Mediator. Ça marche du tonnerre : 20 kg perdus en trois mois ! Sauf qu’elle devient folle, insulte les voisins, déambule dans le cimetière, accuse son mari d’avoir couché avec sa belle-mère et sa belle-soeur. Ça ne se fait pas, ce n’est pas bien. Jacques a honte, et l’on comprend – en se gardant bien de la juger – que cette gêne face à l’attitude inconvenante de sa femme est plus forte que tout, et même que cet amour qu’ils ont dû se porter, à leur manière, pas pire qu’une autre.

    Le 2 août 2009, elle a encore fait des bêtises. L’hospitalisation, que les filles du couple ont enfin réclamée parce que Jacques en était incapable (« J’étais malheureux mais je ne pouvais quand même pas dire à ma femme d’aller à Pinel ! ») est prévue en fin de mois. Jacques prend l’un de ses meilleurs couteaux, de ceux qui faisaient la fierté de l’employé modèle et il frappe deux fois au thorax.

    Le 5 octobre, il a été condamné à 10 ans de réclusion criminelle. Normal.

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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