Chef-d’oeuvre en péril

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    Beau de loin ; loin d’être beau.

    Elle ne paie pas de mine, la salle 105 du Palais de Justice d’Amiens, avec ses murs bleu pâle et ses décors à l’antique. Non, ce n’est pas la Galerie des glaces, et pourtant, qu’elle nous a manqué, quand des ouvriers sont venus la désamianter cet été ! Parce qu’alors, le correctionnel a dû émigrer en salle 120, et celle-ci semble concentrer le manque de moyens dont souffre la Justice et l’administrative absurdité qui la frappe.

    Là comme ailleurs, un box accueille les prévenus détenus, arrivés menottes aux poignets entre deux policiers. Cette cage de verre est censée prévenir une tentative d’évasion ou un accès de violence. En salle 120, un génie a décidé de renforcer la face avant du box par une barre qu’il a placée juste à la hauteur de la tête d’un homme. C’est comique : quand le malheureux se lève pour parler comme l’y oblige la loi, sa tête devient invisible et sa voix inaudible. Il pourrait se servir du micro, évidemment, mais les micros sont en panne depuis des lustres. « Je ne sais même pas s’ils ont déjà fonctionné », confie une habituée des lieux. Du coup, les magistrats s’adaptent. L’un, cet été, a autorisé le prévenu potentiellement dangereux à descendre dans la salle. Un collègue leur a permis de rester assis. On ne veut pas croire que d’autres encore les jugent sans les entendre…

    Tant qu’on y est, parlons de la salle 122 et de ses bancs. Celui qui les a vissés solidement au sol n’a pas imaginé qu’un journaliste ou un avocat aurait l’idée saugrenue, un jour, d’écrire quelques mots sur une feuille : on est assis à un mètre de la table.

    Et puis il y a la cour d’assises, flambant neuve. L’architecte n’a jamais dû assister à un procès. Comme il a placé les micros, l’accusé est obligé de se tordre en deux pour répondre au président. Ça lui donne un côté sournois qui, au bout de trois jours d’audience, aurait de quoi influencer les jurés…

    On pourrait multiplier les exemples à l’infini, parler de cette fenêtre cassée depuis des mois rue Dubois, de cette salle d’attente aux Affaires familiales conçue pour un rendez-vous amoureux alors que vingt-cinq couples en séparation s’y entassent. Et des toilettes des geôles, aussi bouchées que le technocrate qui calcule le budget de fonctionnement alloué à la Justice…

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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