Les chiens ne font pas des chats

    Adeline, 22 ans, ne dira pas vingt mots pendant toute l’audience. La plupart du temps, elle fixera ses chaussures et se mordra la langue, assise de travers sur le banc des accusés, comme repliée sur elle-même. Elle répond de violences sur son bébé âgé de 5 mois. En décembre 2014, des traces de coups sur le visage et le thorax, de brûlures sur une main, avaient été relevés. En janvier, des co-pensionnaires du foyer social avaient vu Adeline secouer le petit. Pendant trois ans, elle a nié farouchement. Puis, le matin de l’audience, elle a remis une lettre pliée en quatre à son avocate Me Brochard. Elle reconnaissait tout. C’est juste qu’elle ne pouvait pas le dire : il fallait l’écrire.

    La vie d’Adeline, il faudrait aussi l’écrire. Elle n’a jamais connu sa mère. « Elle était alcoolique et droguée », lui a expliqué son père, lui-même… drogué et alcoolique. A 17 ans, après de longs séjours en foyer et presque autant de fugues, ce gentil papa a favorisé la liaison de sa fille avec un de ses copains de beuverie, âgé de 42 ans. L’enfant battu est né de cette union. Avant d’accoucher, elle avait quitté le géniteur, buveur et violent. Pourtant, en novembre 2015, alors que le premier était déjà placé suite aux coups, elle en a fait un deuxième (placé lui aussi) avec le même homme. « Pourquoi ! » s’étrangle la juge. Adeline se recroqueville un peu plus. Comment expliquer une vie pourtant courte où chaque choix, chaque alternative du destin, se révèle encore plus néfaste que la précédente.

    Elle va mal. Est-il besoin de le préciser ? Elle souffre de troubles obsessionnels, compte et recompte tout ce qui passe devant ses yeux, se lave compulsivement les mains. Si elle doit serrer la main de quelqu’un, il lui faut aussitôt se nettoyer au désinfectant. Elle a peur du noir, peur de la foule, peur des portes fermées. Elle n’a pas d’amis, ne voit plus sa famille. Juste un nouveau conjoint avec qui – bingo ! – elle vient d’avoir un troisième enfant, en septembre dernier. Elle se scarifie. A l’occasion, elle boit aussi un coup de trop. Les chiens ne font pas des chats…

    Pourtant, « tout se répare, même ça ; un jour, ce petit garçon aura besoin de savoir » glisse Me Pillon au nom de l’aide à l’enfance. « Je pourrais vous interdire de contact avec vos enfants, je ne le ferai pas », ajoute la procureure quand Me Brochard voit en ce fameux courrier « un signe d’espoir ». C’est comme si trois belles fées se penchaient sur un berceau pourri.

    Jugement : 18 mois dont 10 ferme, mais sans mandat de dépôt, donc aménageables. Tout s’aménage, petite Adèle…

    Commentez ou exprimez-vous grâce aux emojis !
    2
    TRISTETRISTE
    0
    J'AIMEJ'AIME
    0
    J'ADOREJ'ADORE
    0
    HahaHaha
    0
    WOUAHWOUAH
    0
    SUPER !SUPER !
    0
    GrrrrGrrrr
    Merci !

    Tags:

    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

    • Voir les commentaires

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    comment *

    • name *

    • email *

    • website *

    Vous aimerez également peut-être

    United colors of contrôle judiciaire

    On est à la cour d’assises de l’Oise, à Beauvais. Sur le banc des ...

    Mauvaise mère

    On sera toujours plus sévère avec une mauvaise mère qu’un mauvais père. C’est à la fois une ...

    L’Assomption de Marie

    C’est André le prévenu (de violences conjugales) et pourtant, Marie prend toute la place ...

    Ça fait cher la plaquette

    Un dealeur qui appelle la police, c’est peu commun. L’Amiénois Mehdi savait très bien ...

    Le trait forcé

    Je n’aime pas les caricatures. Ou alors il faut qu’elles soient de Daumier. Sinon, ...

    “Quand il a quelque chose en tête…”

    Ahmed n’en démord pas : « Je n’ai pas fait de fausse déclaration. La photo, elle a ...