Cinq frères

    Franchement, au début du procès d’assises, on se demande qui sont ces zigotos venus avec leurs bouteilles de coca, leurs pots de tabac format XXL et qui se lèvent à tout bout de champ, téléphone portable d’une main, clope de l’autre. Qui chuchotent et parfois sourient. Qui détonnent dans le décor feutré de l’instance criminelle.

    Nul ne saurait pourtant contester leur légitimité à s’asseoir, même quelques minutes le temps que leur bougeotte ne reprenne le dessus, sur les bancs de la partie civile. Leur frère est mort et tout le monde, à part eux et la petite amie du défunt, s’en foutait royalement en février 2011. Julien était une petite frappe, «bien connue des services de police » selon cette expression qui vous marque plus sûrement qu’un fer sur un cheval camarguais. Des stupéfiants, des violences sur sa copine et même sur leur jeune enfant. «Une ou deux fois par semaine. Mais je lui pardonnais. Je l’aimais », se souvient-elle.

    Quand Julien a disparu des écrans radars, seuls cette jeune femme et les quatre frères du disparu ont refusé la fatalité. Idem quand on a retrouvé son corps dans un bras de la Somme. Ils le sentaient : ce n’était pas un accident, même si les services sociaux ont répondu à la fille-mère «overdose, évidemment ? » quand elle a quémandé un peu de lait et de pain. En septembre, lorsque Lefèvre (finalement condamné à perpétuité) sera arrêté pour un autre crime au même endroit, on saura qu’ils avaient raison. «Ils téléphonaient toutes les semaines, me demandaient où on en était, et je ne pouvais que leur dire d’attendre », se souvient leur avocat. Au palais de justice, ils restent aussi actifs, se penchent régulièrement à l’oreille de leur conseil pour souffler ce qu’il faudra dire ou démentir, afin que la mémoire de leur frère imparfait ne soit pas trop salie. Ces quatre-là forment une sorte de mêlée de rugby dont chaque membre est solidement attaché aux autres par les épaules. Leurs parents les ont tous virés à 18 ans. L’aîné, dans sa petite maison, a recueilli les autres au gré de leurs galères. L’avocat conclut : Nicolas, Jonathan, Cédric, Kévin et Julien étaient «comme les cinq doigts de la main. Cette main est amputée à jamais ».

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    • Depuis cinq ans, chaque dimanche dans le Courrier picard, les Histoires de prétoire présentent non pas les plus importantes affaires du rôle d’audience mais les plus émouvantes, énervantes, cocasses, amusantes. La fidélité des lecteurs et les encouragements de certains confrères m’ont donné envie de les réunir dans ce blog, avec (car la maison ne recule devant aucun sacrifice) quelques autres articles que j’ai commis. Ces pages sont-elles réservées aux spécialistes du droit ou à quelques voyeurs qui se complairaient du malheur des autres ? Je ne le crois pas, tant ces tranches de vie me semblent au contraire universelles. Alors bonne lecture ! Et demandez-vous avec Victor Hugo : « Qui sait si l’homme n’est pas un repris de justice divine ? » Tony Poulain

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